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EPILOGUE
Même si depuis il y en a eu beaucoup d’autres, je me rappelle notre premier baiser.
Le lendemain de l’anniversaire de Takeshi, Fujisaki avait plutôt mauvaise mine. Il ne devait pas avoir l’habitude de l’alcool et l’air de rien, j’ai bien vu tout ce qu’il a bu. Nous étions donc dans l’ascenseur de N.-G. quand il s’est bloqué. Une énième galère.
Je ne m’étais pas attendu à ça.
Je ne m’étais pas attendu à autant de férocité de sa part.
Et pourtant… Pourtant il s’est jeté sur moi et m’a embrassé sauvagement.
Ce n’est pas ce baiser qui m’a surpris car je savais que j’avais mes chances (je sais, c’est facile de dire ça une fois la chose accomplie) mais son déroulement. Jamais je n’aurais pensé à autant de fougue. Surpris, j’y ai – évidemment ! – répondu favorablement, le serrant contre moi. Nous avons prolongé ce moment le plus possible, désireux d’en profiter le maximum.
Dans les films, c’est à ce moment-là que l’appareil se remet miraculeusement en marche.
Dans la réalité, malgré un système de dépannage ultra efficace, nous avons attendu une heure. En sortant, nous avons appris que c’est une partie de la ville qui a disjoncté. Si K avait su, il serait venu nous chercher lui-même mais pas d’électricité, pas de caméra dans l’ascenseur. Dommage, ça aurait fait un souvenir.
Je rigole bien sûr, Seguchi m’aurait tué après une longue torture s’il avait vu ce qu’il s’était passé dans son ascenseur. Il a toujours en travers l’histoire de l’arrestation. Comme s’il ne se doutait pas que je fume autre chose que des cigarettes ; à cela s’ajoute détournement de mineur…
Non ! Pas de détournement, notre relation est toujours honnête, plus pour très longtemps – je suis confiant ! – soit, mais au moins son cousin sera majeur.
J’ai quand même fini par avouer que je ne portais pas de lentilles, que j’avais dit ça juste pour rattraper une tentative (désastreuse) pour l’embrasser.
Entre-temps, nous avons sorti deux singles assez bien placés. L’amour nous rend-il plus productifs ? Ou peut-être dépensons-nous moins d’énergie inutile et improductive à nous séduire…
La vie a repris son cours, les galères en moins comme si ce premier baiser avait levé la malédiction car où en serions-nous si l’ascenseur n’avait pas été bloqué ?
Les contes de fées existent peut-être sans compter que le prince et la princesse sont enfin réunis…
OoOoOoOoOoO
Le temps a passé depuis notre premier baiser dans l’ascenseur mais j’y repense chaque fois avec un peu de chaleur au creux de la poitrine. Si l’on m’avait dit, au début de l’année, que Nakano et moi finirions par sortir ensemble… Et pourtant c’est le cas. Je ne le connaissais pas, pour tout dire je n’avais jamais cherché à le connaître. C’est ce coup de savon, dans la salle de bains de notre chambre d’hôtel, à Sapporo, qui a tout déclenché. Quand il me l’a raconté, la première fois, j’ai cru qu’il se moquait de moi mais c’était bien vrai ; un coup de savon en guise de coup de foudre.
Bah, notre histoire d’amour n’étant pas vraiment conventionnelle, c’est assez logique que son début ne l’ait pas été non plus, après tout.
Après ce baiser, étrangement, la malédiction qui nous poursuivait a subitement pris fin. Les premiers temps j’anticipais sans cesse des catastrophes – qui ne se sont jamais produites. Bad Luck a continué à gagner en popularité en dépit de tous les aléas de la relation entre messieurs Shindo et Yuki ; celle que Nakano et moi partageons est beaucoup moins houleuse, tout à fait normale même en l’absence de toutes ces galères qui ont émaillé les semaines précédant notre premier baiser.
Voilà quelque chose dont je ne me lasse pas, par exemple : l’embrasser. Il faut dire que jusqu’à maintenant, nous n’avons guère dépassé le stade des baisers approfondis et des caresses. Chacun occupe son appartement et personne, en dehors de quelques amis proches, n’est au courant de notre liaison. Je crois néanmoins que K se doute de quelque chose… mais peu importe, ce n’est pas le genre d’information qu’il pourrait exploiter à des fins commerciales alors quoi qu’il arrive, il ne dira rien.
Pour un observateur extérieur, donc, tout est redevenu comme avant. Les journées de répétitions se déroulent toujours de la même manière – au gré des crises diverses ou éclairs de génie de monsieur Shindo – K n’a de cesse de nous envoyer participer à des émissions grotesques sans le moindre rapport avec la musique et Sakano tente – en vain – de prendre sur lui quand les choses ne vont pas comme elles devraient aller !
Avec l’arrivée des beaux jours nous avons pris l’habitude, Nakano et moi, de prendre un verre ensemble après le travail. Il semble connaître les districts de Shinjuku et Roppongi sur le bout des doigts et je le laisse à chaque fois me faire découvrir des établissements dont on ne soupçonnerait même pas l’existence, à l’atmosphère rétro ou résolument moderne.
Ce soir-là, il fait chaud mais une forte pluie tombe depuis des heures sur la ville ; nous sommes en pleine saison des pluies. Renonçant à sortir, Nakano m’invite à dîner chez lui. Rien de bien neuf là-dedans sauf que… il me propose ensuite de passer la nuit en sa compagnie.
Nous avons souvent pris des repas ensemble mais jamais encore nous n’avons poussé jusqu’à un après. Seulement, depuis la semaine dernière, la donne a changé puisque me voilà majeur à mon tour. Bien entendu, cela n’aurait rien changé si… mais il se trouve qu’il ne s’est rien passé jusque là.
Le temps d’arriver chez lui et nous sommes complètement trempés. Il entreprend aussitôt de se dévêtir et m’invite à prendre une douche en sa compagnie car même s’il ne fait pas froid, le trajet à moto n’a pas été des plus agréables. Et puis… et puis, ce soir, je nous sens prêts à franchir une étape importante dans notre relation. Je me défais donc de mes habits et me glisse à ses côtés, sous le jet d’eau réconfortant. Son petit dragon, mouillé, semble miroiter et une envie féroce de passer mes doigts dessus m’étreint. Combien de fois ai-je rêvé de cet instant ?
« Quel dommage qu’il pleuve, Sakura m’a parlé d’un tout nouveau glacier à Harajuku, je parie que tu l’aurais adoré, me dit mon petit ami d’un ton malicieux.
- Dommage, vraiment ? Pourtant j’ai le très net sentiment que nous pourrions faire beaucoup de choses intéressantes ici… m’entends-je ronronner en lui décochant un coup d’œil en coin que j’espère séducteur – ce n’est pas non plus comme si j’avais grande expérience dans ce domaine.
- Ah oui ? Tu pourrais peut-être m’expliquer plus en détail ce à quoi tu penses ? » souffle Nakano dans mon cou, et je sens ses mains glisser le long de mes flancs. Un frisson de délice me parcourt, mais par principe je me dois de protester, au moins pour la forme.
« Gardez vos mains sur vous, je vous prie. Vous voulez un coup de savon dans la figure ?
- Je n’ai que du gel douche, alors il va falloir que tu trouves un autre moyen de te débarrasser de moi, cette fois. »
Ses doigts continuent d’explorer ma peau nue et mon cœur bat de plus en plus vite. Il fait couler du gel douche dans le creux de sa paume et, lentement, l’étale sur mes épaules. Je ferme les yeux, un peu tremblant, et entreprend de découvrir les contours de son corps de la même manière, incapable de croire que quelque chose d’aussi anodin qu’une simple douche puisse revêtir un caractère aussi sensuel.
« Je vous préviens que… si vous n’arrêtez pas… vous allez le regretter, murmuré-je, enivré, en renversant la tête en arrière pour le laisser accéder mieux à mon cou qu’il embrasse fiévreusement.
- J’aimerais bien voir ça, tiens… » Il me mordille le lobe de l’oreille et toute pensée rationnelle fuit au loin. Bon, assez résisté, maintenant je…
Le jet de la douche se met soudain à crachoter et, dans la seconde qui suit, une cataracte glacée s’abat sur nous. Le souffle coupé, je bondis hors de la cabine, imité par mon petit ami.
« Que… que… Pourquoi l’eau est-elle glacée ?! »
Je m’enroule dans une serviette tandis que Nakano coupe l’eau, tourne un robinet, puis l’autre. Il finit par se retourner vers moi, l’air à la fois navré et résigné.
« Suguru… J’ai bien peur qu’il n’y ait plus d’eau chaude. »
Une panne, juste maintenant ? Et si… Non… Ce n’est pas possible… Mais pourtant, au fond de moi, je sais bien de quoi il s’agit, et je lis dans les yeux de mon petit ami que lui a compris aussi.
La malédiction est de retour !
FIN
La saison des pluies au Japon dure de mi-juin à mi-juillet.
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