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CHAPITRE IX
« Primo : sors toujours couvert. Deusio : ne donne jamais ton vrai numéro de téléphone. Tertio : n’emmène jamais quelqu’un chez toi. »
Voilà le top 3 des règles que m’a enseigné Yuji quand j’avais douze ans. À cette époque, si lui était en plein dedans, c’était un petit peu vague pour moi et je ne comprenais pas tout. Je vibrais surtout derrière ma Super NES avec Captain Tsubasa IV et Fujisaki avait… huit ans.
Ça veut donc dire qu’il est encore… mineur ?
En même temps, ça ne m’a pas empêché de fricoter avec Yukari Honda qui a le même âge que lui… mais pas la même mentalité, certes.
Peut-être devrais-je recourir à la drague plus « classique », comme une sortie au cinéma.
Et oui, la belle Sanae a avoué implicitement son amour à Tsubasa. Si je n’avais rien senti lors de notre petit morceau improvisé, je n’aurais jamais volé un baiser. Et il me l’a dit lui-même :
« Je vous apprécie vraiment beaucoup et depuis que nous avons interprété Shine on you crazy diamond j’ai le sentiment que… qu’on s’entend vraiment bien. »
Je laisse passer quelques jours puis propose un film. J’élimine les animés, les films d’action (ça ne doit pas être son genre) et pense à quelque chose de plus traditionnel. Justement, un petit cinéma propose une rétrospective sur Yasujiro Ozu et ce soir c’est son dernier film : Le goût du saké. Même si le choix n’est pas très original et un peu vieux jeu, il accepte. Ça lui plaît peut-être, qui sait ?
À mon étonnement – déception – la salle se remplit rapidement et est comble – très peu de risques d’être reconnu, la moyenne d’âge est de cinquante ans. Heureusement j’ai choisi deux fauteuils au fond, en bout de rangée.
Si on m’avait dit qu’un jour j’irais peloter au cinéma et sur un film d’Ozu, j’aurais franchement ri.
Quitte à être ringard, autant l’être jusqu’au bout et avec mon frère, je suis allé à bonne école : il m’a raconté avec fierté tous ses plans (foireux ?) et c’est sûrement pour ça que je m’en suis toujours tiré, je n’ai jamais appliqué ses expériences.
Je me demande alors pourquoi je m’étire comme un idiot pour laisser mon bras sur le dossier du fauteuil de Fujisaki.
« Baiser en deux temps. »
Par les Kamis, pourquoi la voix de mon aîné résonne-t-elle ?
« D’abord, tu passes ton bras autour d’elle en faisant comme si tu t’étirais. Quand tu bâilles, ne le fais pas trop fort non plus. »
Au moins n’ai-je pas bâillé, il pourrait croire qu’en plus d’être idiot, je m’ennuie.
« Ensuite tu te penches vers elle eeeeet… salade à la limace ! »
Certains frères hissent leurs cadets vers le haut. Pas le mien.
Pourtant, je me penche comme un crétin que je suis.
« Aïe ! s’exclame Fujisaki.
- Chuuuut », se plaignent quelques spectateurs.
On ne m’avait jamais dit que ça pouvait arriver. Pourquoi s’est-il penché en même temps que moi ? Forcément, nous nous sommes heurtés.
« Ça va, monsieur Nakano ? me susurre mon ami.
- Oui, oui. Et toi ?
- Oui, ça va.
- Je cherchais ma lentille. »
Mais en plus, je m’enfonce tout seul. Pourquoi ai-je dit que je portais des lentilles ? Au secours !
« Je vais vous aider à la retrouver. »
Et le voilà à quatre pattes. Moi ça m’inspirerait d’autres trucs plus sympas mais je ne vais pas le laisser chercher en vain alors je le relève.
« Ne t’inquiète pas et… on verra après. »
On ne devrait pas avoir de mal à retrouver quelque chose qui n’existe pas.
Effectivement, miracle ! À la fin de la projection je la retrouve !
« Je vais aller aux toilettes la nettoyer. »
Autant mentir jusqu’au bout, non ?
« Je suis étonné que vous portiez des lentilles, vous n’en avez jamais parlé, dit-il.
- Tu as percé mon plus inavouable secret. »
- Vous allez devoir payer cher pour mon silence.
- Une glace double chantilly et… coulis de chocolat ?
- Ça suffira. Pour le moment. »
Nous voilà donc partis pour un glacier puis je le raccompagne chez lui.
Tentative numéro un : échec mais au moins il ne s’est pas étouffé avec la glace.
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Pour le second essai – que j’espère le dernier – je lui propose un dîner chez moi.
Ménage la veille, commande chez le traiteur et choix de la musique d’ambiance, aussi le jour J sera parfait.
Le matin avant de partir je dispose quelques bougies avec une dernière recommandation à ma chatte de ne pas tout renverser pendant mon absence.
Le soir, nous prenons un verre dehors puis allons chez moi.
L’atmosphère est sensiblement différente de la dernière fois où il est venu. J’ai l’impression que lui aussi attend quelque chose de cette soirée ; ainsi nous dînons à la hâte en bavardant de choses et d’autres sans aborder le fiasco du cinéma. Franchement, c’était nul, j’aurais dû plutôt l’amener à l’opéra. On ne peut pas revenir en arrière et au moins, j’ai la certitude de ne plus appliquer la science de mon frère en matière de drague. Ce soir, ça se déroulera à ma façon et ça fonctionnera.
Après le repas nous passons au salon et je mets The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars de David Bowie. Je parle brièvement de sa période glam, assez pour l’intéresser mais succinctement pour ne pas l’ennuyer tout en me rapprochant de lui.
« Dans la réédition de 80, il y a le titre Velvet Goldmine qui a donné son nom au film. Film très… coloré si j’ose dire. J’ai dû le voir une dizaine de fois, je vais user le DVD. »
Là, je sens que je perds le fil.
« Tu veux boire quelque chose ? Un autre café ? »
Pourquoi, quand quelqu’un me plaît, je deviens aussi inexpérimenté qu’un puceau ? Ayaka, j’ai dû mettre un mois avant de lui prendre la main. Heureusement que lui garde la tête sur les épaules.
Quand je suis assez proche pour l’embrasser, j’aperçois un halo de lumière étrange. Je me penche davantage et… me relève d’un bond : une bougie renversée enflamme les rideaux. Fujisaki a été rapide aussi et il est allé chercher de l’eau qu’il jette pour éteindre le feu.
« Je crois que je vais rentrer, dit-il un peu abattu.
- Non ! Reste ! »
Il esquisse un petit sourire mais prétexte qu’il est tard et préfère prendre un taxi pour le retour :
« On ne sait jamais, vous pourriez vous tuer sur la route, » conclut-il alors que son taxi est au bas de mon immeuble.
Je le regarde partir la mort dans l’âme et vais me coucher. Seul. Encore un échec.
Des forces supérieures essaient-elles de nous faire passer un message ? Le fantôme d’un(e) de nos exs hante-t-il notre relation ? Ou peut-être sont-ce de malheureux concours de circonstances ?
- - -
Après quelques jours de « séparation », nous décidons de braver le sort et de retenter une sortie.
« Je dois juste faire un détour par chez mes parents. Ils sont absents et ma mère a oublié des documents dont elle a besoin pour sa conférence. »
Devant la maison, je réalise que j’ai oublié les clefs.
« La voilà, la galère… Heureusement que je suis plein de ressources ! »
Au lieu de repasser avec les clefs – ce qu’aurait fait toute personne sensée – me voilà à escalader le portail. Là où ça dérape, c’est quand je pénètre l’allée. La maison est équipée d’un système de détection. À partir du moment où un individu est détecté j’ai soixante secondes pour composer le code sinon la patrouille de police la plus proche est prévenue d’une intrusion. Et comme je n’ai ni les clefs ni un don pour crocheter une serrure sophistiquée en moins d’une minute, je réalise ma bêtise.
Où est le temps où on faisait le mur et où on rentrait inaperçu ?
En temps normal, la maison aurait été occupée par la domestique de mes parents mais visiblement, personne n’est là.
J’ai à peine le temps de revenir à la moto que la police est là.
Pas de chance, ils devaient patrouiller dans le coin.
Fujisaki me regarde éploré alors qu’un policier le menotte et qu’un autre vient vers moi.
OoOoOoOoOoO
Cette histoire d’escalade de portail n’est pas une bonne idée, je le sens bien. Monsieur Nakano n’a pas disparu depuis une minute qu’une voiture de police tourne au coin de la rue, et je devine aussitôt qu’elle vient pour nous. Quelques instants plus tard, en effet, trois hommes en bleu marine en descendent et se jettent sur moi.
« Police ! » (Comme s’il pouvait y avoir le moindre doute là-dessus.) « Plus un geste ! Tourne-toi vers le mur et pose tes mains bien à plat dessus ! »
Tout va si vite que je m’exécute sans même protester, et en même temps que je me dis que ce n’est pas possible, qu’il s’agit d’une caméra cachée, l’un de ces vaillants représentants des forces de l’ordre me tord les bras dans le dos et me menotte ! Je me retourne, tellement choqué que tout sentiment d’indignation m’a déserté, et je vois qu’un traitement similaire est infligé à monsieur Nakano. Le policier me fait ensuite la lecture de mes « droits fondamentaux » (et celui de m’expliquer, en premier lieu ?) puis, sans autre forme de procès, et surtout sans tenir compte de nos tentatives de protestation, mon camarade et moi sommes poussés dans la voiture, destination le commissariat.
J’aurais dû me douter que l’oubli des clefs était la galère qui cachait la malédiction ; cela faisait trois jours – trois jours ! – qu’il n’était rien arrivé de déplaisant. Avec ceci, les jours de disette sont aussitôt effacés !
« Monsieur Nakano, ils ne vont pas nous placer en garde à vue, n’est-ce pas ? »
Dans les films policiers, les suspects sont toujours conduits manu militari au poste où, après un interrogatoire la plupart du temps musclé on les laisse croupir un temps appréciable sans leur donner rien à boire ni à manger. À cette seule idée, ma gorge se dessèche. Il paraît aussi qu’on nous enlève ceinture et lacets et… Non… N’y a-t-il pas une affreuse histoire de fouille approfondie ?!
« Mais non, ne t’en fais pas », réponds mon collègue d’une voix calme, alors que j’ai du mal à reconnaître la mienne. Je n’ai pas pour habitude de paniquer, mais je n’ai pas non plus pour habitude de me faire alpaguer par les bleus comme si j’étais un criminel ! « De toutes manières nous n’avons rien fait, une fois que nous nous serons expliqués ils nous relâcheront. »
Il dit cela comme s’il lui arrivait de se faire arrêter tous les deux jours ! Or ce n’est pas mon cas et je replonge dans mes pensées angoissées sans pouvoir m’empêcher d’imaginer des scénarios tous plus effroyables les uns que les autres.
Une fois au commissariat, nous sommes séparés ; en effet, je suis encore mineur et à ce titre j’ai droit à un traitement un peu différent de celui réservé à monsieur Nakano. Un officier de police à l’air débonnaire entreprend alors de me poser une multitude de questions sans paraître accorder le moindre crédit à mon récit. Le nom de Bad Luck ne lui dit d’ailleurs absolument rien et là encore il a l’air de penser que j’affabule. Il conclut en me disant qu’il doit avertir mes parents – lesquels sont à Kyoto, et donc peu susceptibles d’accourir dans la minute – et je me résous à lui donner les coordonnées de mon cousin. Je n’aime pas l’idée de devoir faire appel à lui, mais en dehors du fait que je n’ai pas vraiment le choix, si quelqu’un peut arranger la situation c’est bien lui. En attendant son arrivée on me laisse me morfondre dans un bureau sans qu’il m’ait été permis de voir mon camarade. Que lui ont-ils fait ? Le temps se traîne misérablement jusqu’à ce que Tohma arrive et, après un moment passé dans le bureau du type qui m’a interrogé, il vient enfin me récupérer comme si j’étais un enfant fautif puni par son maître d’école.
« Et monsieur Nakano ? demandé-je, voyant que celui-ci ne nous accompagne pas.
- Il rentrera de son côté. La police n’en avait pas terminé avec lui, me répond mon cousin, l’air impassible.
- Hein ? Mais pourquoi ? Nous n’avons rien fait de mal, il avait juste oublié ses clefs et a escaladé le portail ! m’écrié-je, révolté.
- Et le fait qu’il avait sur lui du cannabis et un couteau à cran d’arrêt ? »
Interdit, je ne trouve rien à répondre. J’avais oublié qu’il avait un couteau. Quant à l’herbe… Je choisi donc d’observer un silence prudent.
« Bien entendu j’ai réussi à faire en sorte que rien ne soit retenu contre Nakano, reprend posément Tohma, mais à cause de vos frasques j’ai dû déplacer un rendez-vous important aussi… attendez-vous à des sanctions. »
Dit-il avec un sourire qui n’augure vraiment rien de bon. Des sanctions ? Mais je ne suis coupable de rien, moi !
J’échappe à la retenue sur salaire, contrairement à mon collègue, mais en lieu et place j’ai droit à un coup de fil enflammé de ma mère, que mon cher cousin s’est sans doute fait un plaisir de mettre au courant de ma mésaventure. Il a très certainement enjolivé l’histoire car, à entendre maman, on pourrait croire que je me suis rendu coupable d’un triple homicide ; jamais encore un Seguchi n’avait fini au poste, le déshonneur est à présent sur toute la famille et il ne fait nul doute que j’ai de « mauvaises fréquentations. » Je finis tout de même par plus ou moins pouvoir m’expliquer, mais je sens bien qu’il sera sage d’éviter Kyoto pendant quelques temps.
Inutile de dire que la nuit que je passe ensuite est loin d’être sereine ! Le lendemain, cependant, monsieur Nakano paraît trouver amusante notre mésaventure et se contente de dire que cela fera plus tard de bons souvenirs avant de me proposer de me joindre à lui et quelques amis le soir suivant, à l’occasion de l’anniversaire de Takeshi, le garçon qui travaille à « Hit Import » et est aussi coéquipier de mon camarade. J’hésite un peu, nous sommes en semaine et, en ce moment, les journées sont chargées.
« Ne t’en fais pas, ça ne s’éternisera pas. Tout le monde travaille le lendemain, c’est juste pour marquer le coup. »
J’accepte donc et, le lendemain soir, nous sommes un petit groupe à nous retrouver au « Red Lion », un bar plutôt classe de Roppongi. Il y a là Takeshi, le héros de la fête, Kyo, un autre footballeur amateur et employé aussi de « Hit Import », trois autres garçons que je ne connais pas et dont j’oublie presque aussitôt les noms et un jeune homme qui ressemble beaucoup à monsieur Nakano et qu’il me présente comme étant Yuji, son frère aîné. Nous prenons place à une table, et si au début l’ambiance est bonne enfant et les sujets variés – en dépit de quelques allusions à l’agent Sudo – la conversation finit malheureusement par dévier sur le football ; il fallait s’y attendre avec autant de pratiquants autour de la table. Et sitôt abordé leur sujet de prédilection, ils n’en démordent plus !
« … Ce dernier but de Suzuki, à la quatre-vingt-septième minute ! J’avoue que j’y croyais plus !
- Heureusement qu’il a marqué ! Avec ce penalty refusé sur le tacle de Silvinho, pour un peu il lui cassait la cheville et il n’a même pas eu un carton jaune !
- Si ça se trouve Kawahara ne sera pas disponible samedi prochain contre les Albirex Niigata à cause de ce tacle, et si on perd ce match on risque de sortir du top 10 !! »
Dire que je m’ennuie serait un euphémisme – un peu de foot ça va, mais là c’est vraiment insupportable. À la rigueur, qu’on puisse s’amuser à y jouer, soit ; mais se passionner pour vingt-deux grands dadais qui courent après une balle dépasse mon entendement. Alors, je meuble la soirée en buvant. Il n’est pas dans mes habitudes de boire de l’alcool – d’ailleurs, légalement, je n’en ai pas le droit – mais il faut reconnaître qu’après quelques ninotchkas les prouesses footballistiques de Kajiyama & Co. passent nettement mieux. De temps à autres, monsieur Nakano tente de m’entraîner dans la conversation mais je suis si largué que je préfère ne rien dire, et je bois.
Tout ce liquide ingurgité, cependant, finit par avoir envie de ressortir et j’ai d’ailleurs un peu la tête qui tourne. Je ne suis pas le seul à boire, mes compagnons de table éclusent véritablement et le ton commence à monter. Je me lève et, un peu vacillant, je me rends aux toilettes, accompagné par monsieur Nakano qui est un familier des lieux.
« Tu es certain que ça va, Fujisaki ? Tu as l’air un peu pâle.
- Non, ça va. C’est sans doute la fumée. »
Il faut dire que, pour des sportifs, ils fument tous considérablement, sauf un dénommé Sawaki, je crois. Les toilettes sont vides et, subitement, Nakano se retrouve collé à moi. Ses yeux brillent d’une lueur indéfinissable et je sens mon cœur battre plus vite dans ma poitrine. J’ai la tête qui tourne de plus en plus, mais est-ce toujours l’effet de l’alcool ?
« Monsieur Nakano… » murmuré-je, les jambes molles. Il m’attire vers lui mais un haut-le-cœur me secoue et je le repousse brutalement, me rue dans la première cabine… et vomis.
J’aurais dû me cantonner aux jus de fruit, en fin de compte.
C’est ainsi que la soirée se termine prématurément pour moi et mon camarade qui abandonne ses amis pour me raccompagner chez moi, et à peine arrivé je m’effondre dans mon lit mais, là encore, la nuit est mauvaise et quand le réveil m’arrache à mon sommeil difficilement trouvé, j’ai l’impression qu’un 4X4 fait un gymkhana dans ma tête. Une bonne douche m’éclaircit un peu les idées mais l’image que me renvoie le miroir au-dessus du lavabo n’est guère flatteuse et je pressens que, malgré deux comprimés de paracétamol, la journée va être longue et pénible. Par chance, aucune séance de photos ou d’interview n’est inscrite au planning !
À peine me suis-je éloigné de chez moi qu’une fine pluie se met à tomber. Tant pis pour le parapluie, je trotte jusqu’à la station de métro. À cette heure le quai est bondé mais les minutes passent et rien ne vient. Quand, enfin, le métro arrive, il est déjà plein et il en passe quatre avant que je puisse finalement monter, résigné cependant à ce qu’un quelconque quidam choisisse cet instant précis pour mettre fin à son existence et se jette sur la voie. Rien de tel néanmoins mais c’est une pluie à présent battante qui m’accueille à la sortie du souterrain. N-G n’est pas loin mais quand j’arrive enfin à destination, je suis trempé de la tête aux pieds et, alors que j’inonde le sol carrelé de marbre du grand hall, une voix ô combien familière m’interpelle.
« Hé, Fujisaki ! »
Mon collègue guitariste vient vers moi, secouant son parapluie. Lui au moins n’a pas tenté le diable… Il a l’air de plus parfaitement dispos alors que la migraine cogne de manière atroce entre mes tempes.
« Monsieur Nakano, bonjour…
- Tu ferais mieux d’aller te changer », dit-il en me détaillant de haut en bas. Par chance, on trouve facilement du rechange dans un endroit tel que les locaux de N-G. J’acquiesce et nous entrons dans l’ascenseur.
« Tu n’as pas passé une trop mauvaise nuit ? Tu n’étais pas très frais hier soir, me demande mon camarade, certainement par politesse car il n’a pas pu ne pas remarquer ma mine épouvantable.
- On ne peut pas dire que j’aie particulièrement bien dormi… »
L’ascenseur s’arrêt subitement et la lumière s’éteint ; nous nous retrouvons plongés dans la pénombre, que perce une unique veilleuse de sécurité. Je ne suis même pas surpris. Tout va mal depuis ce matin, pourquoi le reste de la journée devrait-il être radieux ?
« J’espère que ça va vite repartir, déclare monsieur Nakano après avoir pressé le bouton de l’alarme. Il ne manquerait plus qu’on passe la matinée ici. »
Je lève les yeux vers lui. C’est une plaisanterie, bien sûr, mais je décèle quelque chose au fond de sa voix. Une gêne ? Un trouble ? Une goutte se détache d’une mèche de mes cheveux et me tombe sur le nez.
Nous sommes seuls tous les deux. Hier soir dans les toilettes… Je n’avais plus les idées très claires mais… quand il s’est penché vers moi… Cette promiscuité me monte à la tête, j’ai l’impression que le parfum de son eau de toilette me suffoque, c’est trop, je ne peux plus tenir !!
Sans crier gare, je me jette sur lui et, collant mes lèvres aux siennes, je l’embrasse férocement. Il est surpris un infime instant mais ne me repousse pas, au contraire il referme ses bras sur moi et me serre contre lui en me rendant mon baiser avec tout autant de fougue.
Ma migraine ne s’envole pas miraculeusement ; l’ascenseur ne redémarre pas ; mais pourtant, en cet instant, j’ai le sentiment enivrant qu’il s’agit là du plus beau moment de ma vie.
Au temps pour le romantisme échevelé de « l’instant rare et précieux » ! ___________________________ Le goût du saké : dernier film de Yasujiro Ozu, il est sorti en 1962, quelques mois avant le décès de son réalisateur. Ninotchka : cocktail à base de vodka, crème de cacao et jus de citron.
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