|
CHAPITRE IV
Hiroshi inspira puis
expira un grand coup avant de sonner chez les Fujisaki. Venir chez eux devenait
une épreuve. Cette histoire, ou plutôt « non-histoire », avec l’aîné de la
famille prenait des proportions stupéfiantes. À voir la réaction de Narumi à
l’anniversaire, il comprit que lui aussi agissait comme un adolescent et même si
leurs sentiments n’étaient pas les mêmes, il s’était senti trahi quelque part
mais il savait que lui seul était responsable de sa solitude, il avait trop
tardé.
Des exclamations saluèrent le retour d’Hiroshi dans le salon. Suguru, lui, s’attarda quelques instants encore sur le balcon, troublé. Il avait senti que quelque chose venait de se passer, ou plutôt, avait failli se produire. Pendant quelques secondes, il n’avait plus entendu la musique et le brouhaha des discussions provenant de l’appartement, il n’avait plus vu les lumières de la rue, tout s’était réduit à Nakano et lui, et un échange de regards qui l’avait remué jusqu’au fond de l’âme et laissé tremblant. Mais alors la magie avait été rompue et, après un dernier coup d’œil au ciel étoilé, le garçon rentra à son tour.
Tous les cadeaux avaient été posés sur la table et, sacrifiant de bonne grâce au rituel, Hiroshi avait commencé à les ouvrir lentement histoire de faire durer le plaisir. Du premier paquet, il tira un bel étui à cigarettes en argent.
« Ooh, voilà quelqu’un qui sait prendre soin de mes vices, déclara-t-il, provoquant l’hilarité de l’assemblée. Il est très beau ! Qui dois-je remercier ? »
Yasu, un ami étudiant de Todai, leva son verre avec un sourire.
« Merci beaucoup, vieux !! »
Il déballa ensuite une écharpe Burberry, un beau livre d’astronomie comportant une partie sur les légendes liées aux constellations et une autre sur l’astrophysique, un vinyle de la chanson Lullaby, des Cure, qu’il s’empressa de passer sur sa vieille platine.
« Merci ! » dit-il avec émotion en étreignant ses anciens confrères et consoeurs de Todai.
Le paquet suivant était beaucoup plus gros. Hiroshi en ôta l’emballage, dévoilant un volumineux carton rectangulaire duquel il tira tout d’abord… un paquet plus petit, contenant une édition du Kama Sutra, une boîte de préservatifs et une tube de lubrifiant parfumé à la fraise.
Kagami, Kyo et Itachi poussèrent des sifflements tout en applaudissant, tandis qu’Hiroshi se retournait vers Sobi, qui souriait de toutes ses dents.
« Merci, Mizutani. Tu connais vraiment mes goûts par cœur, dit-il, un peu ironique.
- Ça te servira pour quand tu auras rencontré l’âme sœur, répondit le jeune homme. J’ai toujours trouvé que tu manquais d’esprit d’initiative. »
- La suite ! réclama Shuichi. Qu’est-ce qu’il y a dans le carton ? »
La grande boîte contenait un yukata, qu’Hiroshi déplia avec lenteur. L’étoffe, de belle qualité, était beige, et ornementée de grues stylisées.
« Ouah ! La classe ! Tu vas être à tomber là-dedans ! s’exclama Sakura, admirative. Enfile-le, pour voir !
- Plus tard. Que se passerait-il si tu venais à succomber à mon charme ? »
Le jeune homme ouvrit ensuite le cadeau de Narumi, un tee-shirt Calvin Klein, reçut de Yuji un billet de loterie (la fortune est peut-être au bout, frangin !) puis défit un petit paquet plat, de dimensions modestes, et son cœur fit un grand bond dans sa poitrine à la vue du titre : La Sonate à Kreutzer, de Tolstoï. Le cadeau de Suguru, forcément.
La Sonate à Kreutzer était l’autre titre de la Sonate pour violon et piano n°9, de Beethoven, que le pianiste et lui avaient interprété quelques mois auparavant, et dont le souvenir était toujours vivace. Sérieux soudain, et d’une main qui tremblait imperceptiblement, il l’ouvrit et lut ces mots, écrits sur la page de garde :
Ce fut un réel plaisir de jouer avec vous cette sonate, et j’espère de tout cœur pouvoir un jour l’interpréter à nouveau avec vous.
Pourquoi ces mots ? Hiroshi leva les yeux et croisa brièvement ceux de Suguru, mais il lui fut impossible de déchiffrer l’expression qu’il y vit.
« Merci, Fujisaki-san », dit-il.
Mais Shuichi se pencha vers lui et lui prit le livre des mains.
« Qu’est-ce que c’est, Hiro ? La Sonate à Kreutzer ? Kreutzer… C’est pas la maladie de la vache folle ? Pourquoi tu lui as offert un livre sur les vaches ? » s’enquit-il avec étonnement en se tournant vers Suguru, tandis que les autres éclataient de rire, ce qui eut pour mérite de faire oublier le léger flottement provoqué par la lecture de la dédicace. Hiroshi s’empressa de récupérer son livre avant que son ami ait l’idée de pousser plus en avant ses investigations.
« Donne, Shu-chan, c’est trop compliqué pour toi », dit-il, l’air de rien, en ouvrant l’avant-dernier cadeau, un bon pour un massage dans un soap, offert conjointement par Kyo, Itachi et Kagami.
Suguru lança un coup d’œil à la dérobée à Shuichi, qui plaisantait avec Sakura. Ainsi, c’était lui qui avait capturé le cœur d’Eiri Yuki, le célèbre romancier, au grand dam de Tohma Seguchi ?
Les amours de Yuki et Shindo avaient un temps défrayé la chronique et fait les beaux jours de la presse people. Tohma Seguchi, beau-frère de l’écrivain et cousin de Suguru, avait tout fait pour les séparer, en pure perte. Le pianiste ne connaissait alors le chanteur qu’à travers les photos et les vidéos qu’il en avait vues, mais à présent qu’il avait fait sa connaissance, il commençait à comprendre les raisons du désarroi de son parent.
Passe encore les cheveux roses et l’exubérance effrénée, mais il semblait d’une inculture rare et moyennement favorisé sur le plan intellectuel. Mais peut-être était-ce cela qui plaisait à l’écrivain ? Pour sûr, Shindo ne devait pas être du même genre que tous ceux qui gravitaient dans l’entourage de Yuki, son cousin compris.
Mais moi, ce type me rendrait cinglé au but de cinq minutes… Comment se fait-il qu’il soit l’un des meilleurs amis de Nakano ?
Hiroshi, justement, déballait le dernier de ses cadeaux, offert précisément par Sakura et Shuichi : une console Wii.
« Vu que ton célibat doit te peser, au moins tu auras de quoi te distraire », expliqua la jeune fille avec un clin d’œil. À Shuichi et elle seulement, l’interne avait parlé à mots couverts de l’existence de Velouria, sans vraiment entrer dans les détails et, officiellement, il était toujours célibataire.
« Et si on l’essayait ? proposa Kagami.
- Non, si tu nous jouais plutôt quelque chose ? réclama Shuichi. Hiro et moi, on a joué quelques années ensemble. On avait formé un groupe et on s’est plusieurs fois produits dans les fêtes de fin d’année du collège et du lycée. On faisait un sacré duo, et il assure vraiment à la guitare !
- Heu… Shuichi… protesta son ami, quelque peu pris de court.
- C’est vrai, intervint Narumi. D’ailleurs, il donne des cours de guitare. N’est-ce pas, monsieur Nakano ?
- Oui, joue-nous quelque chose, Hiro ! Et Shuichi chantera avec toi ! Comme avant », insista Sakura, sans se douter qu’en cet instant elle appuyait sur une ancienne plaie qui avait mis longtemps à cicatriser. Hiroshi n’avait certes pas abandonné la musique, mais son destin n’était désormais plus d’en vivre, comme l’avait fait remarquer si élégamment un certain Shinichi Garai.
Mais l’heure était à la fête et non aux pleurs, aussi alla-t-il chercher sa guitare sous les cris enthousiastes de ses amis.
OoOoOoOoOoO
La soirée se prolongea jusqu’à tard dans la nuit et s’acheva par une partie de bowling virtuel sur la console toute neuve d’Hiroshi. Le petit concert improvisé n’avait malheureusement duré que le temps de trois chansons, et à l’entame de la quatrième, le voisin du dessous était venu sonner à la porte, réclamant « du silence ou ce sera la police », mettant un terme à toute activité musicale. À présent, les fêtards rentraient chez eux les uns après les autres.
« Tu veux que je te raccompagne, Narumi ? » proposa Suguru à son ex-petite amie. Il ne savait pas avec qui la jeune fille était venue, mais à plus de 3 heures du matin, une rencontre malheureuse était toujours possible. Avant que l’étudiante ait le temps de répondre, Itachi demanda :
« Tu es prête, Okuda-chan ? Oh, Fujisaki-san, je ramène Okuda chez elle, je peux vous déposer aussi, si vous voulez.
- Heu… Je veux bien, merci. J’arrive, le temps d’aller dire au revoir. »
Le pianiste salua rapidement l’assemblée et prit congé d’Hiroshi qui le remercia à nouveau pour son cadeau et ajouta, au moment où il se détournait :
« J’aimerais moi aussi que nous jouions à nouveau cette sonate, Fujisaki-san. »
Le trajet de retour fila sans que Suguru s’en rende compte, perdu dans ses pensées. Itachi et Narumi discutaient, mais il se contentait d’acquiescer de loin en loin, totalement absorbé par ses réflexions. Les quelques phrases échangées avec Hiroshi sur le balcon ne cessaient de repasser dans sa tête ; qu’avait été sur le point de dire l’interne, juste avant l’interruption de Shindo ? Avait-il ressenti à cet instant la même chose que lui – l’espoir insensé que quelque chose était possible entre eux ? Qu’avait été Mizutani pour l’interne ? Ses propos étaient tellement ambigus…
Et puis, il y avait eu les chansons.
Suguru avait à plusieurs reprises entendu Hiroshi jouer de la guitare à l’occasion des leçons dispensées à Ritsu. C’était un excellent technicien, et s’il n’avait pas réussi à faire carrière dans la musique, ce n’était pas à cause de son niveau. À l’occasion des quelques morceaux qu’il avait joué en compagnie de son ami Shuichi, il avait été transformé. Non que son jeu ait été plus brillant, mais le garçon avait bien vu qu’il jouait avec son cœur, qu’il y mettait ses tripes. Il était fait pour la musique, et c’était un véritable gâchis que, pour se plier aux exigences familiales, il ait choisi de se consacrer à la médecine.
Mais il a lui aussi envie de rejouer la sonate… Il était différent ce soir, moins froid. Quel dommage que nous partions lundi. Mais… je pourrai toujours lui proposer de jouer avec moie à la rentrée. Ce n’est que partie remise.
C’est avec cette idée en
tête que le pianiste rentra chez lui, et avec laquelle il s’endormit.
Deux perdus font-ils un trouvé ? Citation d’Arizona Dream
La Sonate à Kreutzer, court roman de Léon Tolstoï publiée en 1891, est à juste titre considérée comme l'une de ses brillantes réussites, en raison de l'acuité avec laquelle l'auteur russe décrit la progression du sentiment de la jalousie chez un bourgeois dont la misogynie, l'égoïsme et l'orgueil sont les premières causes d'un drame conjugal aux accents tragiques. Convenance, amour, plaisirs se transforment irrémédiablement en aliénation, haine et vices dans la vie humaine. Un seul salut possible : l’abandon à l’amour divin et à l’idéal qu’il représente. Tout le reste est vain. Tel peut être le résumé de ce livre, petit par la taille, et grand par sa justesse descriptive de la vérité sur l’aigreur des sentiments humains. Le roman fait référence à la Sonate pour violon et piano n° 9 en la majeur de Ludwig van Beethoven que joue l’un des protagonistes de l’ouvrage. (source : Wikipedia)
|