CHAPITRE XII

 

« BAD LUCK : LA RUPTURE !

Rien ne va plus ! Les dés sont-ils jetés ? Le Tokyo Bay Music Fest a-t-il sonné le glas du groupe pop les Bad Luck ? Les relations entre le chanteur Shuichi Shindo et le clavier, Suguru Fujisaki, semblent plus houleuses que jamais, selon leurs amis. Le groupe s’est pourtant hissé à la tête des charts de l’Oricon en début de mois.

« Il y a de grandes tensions entre les trois membres des Bad Luck. On se demande comment ils ne sont toujours pas séparés. C’est presque douloureux de les voir ensemble » témoigne Nana Ito, la leader des Bloody Jezabel, présente lors du festival.

La violente bagarre du festival aurait commencé car Fujisaki annonçait qu’il renonçait au groupe pour une carrière solo.

« Là-dessus, Shindo lui bondit dessus et les deux se cognent. Il a fallu deux personnes chacun pour les séparer » explique un technicien témoin de la scène.

La cause serait l’inconstance du chanteur, selon l’entourage. Aucun n’a souhaité commenter mais on parle déjà du départ de Shindo pour les États-Unis. »

 

Tohma Seguchi soupira et froissa le magazine. Avec des histoires différentes, tous les journaux parlaient de séparation. La stratégie à adopter était simple : laisser passer quelques jours. Les fans s’arracheraient ce qu’ils penseraient être les dernières reliques du groupe et seraient soulagés par une annonce officielle de non rupture. En attendant, il méditait la version de ses deux musiciens. Son cousin et Shindo avaient été convoqués à la première heure le lendemain de l’altercation et chacun avait donné sa version. Si le chanteur avait porté les premiers coups, le claviériste l’avait provoqué aux dires de certains témoins. Le directeur avait appliqué une retenue sur le salaire des trois musiciens – si Nakano n’avait pas participé à la rixe, il ne l’avait pas empêchée – avec ordre impératif que cela ne se reproduise pas.

 

OoOoOoOoOoO

 

La salle de repos du groupe était silencieuse. Shuichi touillait inlassablement son café, Suguru ne le quittait pas du regard et Hiroshi jouait nerveusement avec son paquet de cigarettes il rêvait d’en fumer une mais n’osait pas sortir.

 

Le guitariste n’avait pas vraiment eu d’explication avec son petit ami car quand ils étaient rentrés chez eux, l’autre garçon s’était muré dans un profond silence et n’avait montré aucun signe pour un câlin. Bien sûr que Shuichi et Suguru s’étaient toujours détestés de façon notoire et ce depuis le début mais ils n’en étaient jamais venus aux mains.

 

J’ai eu du mal à le ceinturer, songea le guitariste en se rappelant l’épisode de la veille. Son petit ami s’était débattu comme un beau diable : une si mince stature ne laissait pas deviner tant de force !

 

Ses sentiments étaient complexes vis-à-vis de lui. Une partie de lui le désirait ardemment et le chérissait mais une autre le repoussait. Quand Suguru lui avait chuchoté « Je vous aime » après leur première nuit, il avait été incapable de répondre. Il l’avait embrassé pour combler le silence entre eux et s’était senti honteux car ce n’était pas la première fois qu’il se trouvait impuissant. Au début, il avait pensé qu’Ayaka y était pour quelque chose mais à présent, il était certain de ne plus rien ressentir pour la jeune fille. D’où venait alors ce mépris qui l’habitait parfois et qui semblait grandir ?

 

K vint les tirer énergiquement de leur léthargie pour qu’ils reprennent les répétitions. Le guitariste s’esquiva aussitôt pour avoir au moins une dose partielle de nicotine dans le sang.

 

OoOoOoOoOoO

 

Hiroshi regarda la fumée qu’il venait de rejeter. Était-ce vraiment une bonne idée de pendre la crémaillère avec toutes ces tensions ? Et pourquoi Suguru avait-il insisté pour aller au convini ? N’avaient-ils pas déjà pensé à tout ? Il écrasa son mégot dans le cendrier sur le rebord de la fenêtre et rentra dans la maison. C’était le premier jour d’automne et les jours se rafraîchissaient considérablement.

 

« Tu en as mis du temps ! Que cherchais-tu ? demanda le guitariste lorsque son petit ami revint.

 

- C’est que j’ai dû aller dans un plus grand magasin pour trouver du Chivas Regal.

 

- Du… Chivas Regal ? On fait une fête entre amis, pas un banquet.

 

- Vous savez, je n’apprécie que les bonnes choses, ronronna Suguru en se frottant contre lui. Je laisse le reste au commun des mortels.

 

- Je ne savais pas que tu en buvais.

 

- Il y a des tas de choses que vous ignorez à mon sujet. »

 

Nakano ne put détourner son regard et suivit la démarche chaloupée de son petit ami jusqu’au bar. Il y ouvrit le whisky et le servit dans un verre. Il tourna le liquide ambré et leva le verre en direction du guitariste.

 

« À nous deux, Hiroshi. 

 

- Et ben, ça commence la fête sans nous ! s’indigna Yuji qui venait d’arriver avec Sakura.

 

- Bonsoir les garçons ! Vous nous faites visiter le palais ? » demanda cette dernière en posant un plateau de desserts.

 

Mais les autres invités arrivèrent. Sobi et Junichi ainsi que Maiko, Miki, Mao, Fumie et Yukari. Shuichi n’avait pas eu envie de venir mais Yuki l’y avait incité, ce dernier étant curieux de voir de ses yeux le comportement de Fujisaki et Nakano. Des invités inattendus aussi se joignirent à la fête : Shinichi avait pu se libérer ainsi que des amis kyotoïtes : Nobu, Rie et Narumi. Les présentations faites, la visite commença. Pour ceux qui ne l’avaient pas vue, ça ne semblait pas extraordinaire mais pour les autres, c’était une toute autre maison.

 

« Et vous avez fait ça tout seuls ? s’exclama Nobu.

 

- Je ne te savais pas aussi doué de tes mains, minauda Narumi.

 

- Oh, Hiroshi a beaucoup fait. Moi, j’avais les choses faciles comme le ponçage, la peinture, expliqua Suguru.

 

- Tout de même.  Ça a une autre gueule qu’au début ! »

 

Yuki observait dans son coin l’évolution des protagonistes. Malgré ses bavardages avec ses amis, Fujisaki ne quittait pas Hiroshi du regard. Dès que quiconque s’en approchait de trop près, il fronçait les sourcils, abandonnait ses interlocuteurs et fondait comme un oiseau de proie sur ceux qui parasitaient, selon lui, son petit ami. L’écrivain soupira et sortit fumer.

 

« Alors, Yuki, on est quand même venu ? lui glissa Hiroshi, qui l’avait suivi, au creux de l’oreille.

 

- Pourquoi ? Tu comptes me rouler un patin devant tout le monde ?

 

- Un patin ou… autre chose. Il fait sombre après tout. »

 

Néanmoins, aucun des deux ne ressentit l’ombre qui s’était glissée derrière eux.

 

« Excusez-moi mais… Vous cherchez quelque chose ? »

 

Surprise, Narumi releva brutalement la tête et heurta douloureusement le rebord du meuble de cuisine dans lequel elle s’était enfoncée jusqu’aux épaules. Avec une grimace elle se frotta vivement l’occiput.

 

« Oh, je suis désolé je ne voulais pas vous faire peur, s’excusa Shinichi. Est-ce que ça va ?

 

- Oui, merci. J’ai la tête dure, vous savez.

 

- Vous avez perdu quelque chose ?

 

- Non, c’est la chatte. Elle n’arrête pas de miauler depuis un moment alors je voulais la caresser mais elle a filé se réfugier là-dessous. » Narumi se remit debout et se palpa précautionneusement le haut du crâne. « Au moins, les étagères sont solides, plaisanta-t-elle avec un petit sourire. C’est une belle maison, mais vu la manière dont Suguru m’en avait parlé j’avoue que je m’attendais à quelque chose de grandiose.

 

- Pour l’avoir vue il y a quelques semaines, je peux vous assurer que le travail effectué est impressionnant. La chatte est toujours là-dessous ?

 

- Je crois bien, mais elle ne miaule plus. Je n’y connais rien en chats mais quand ils agitent la queue c’est bien parce qu’ils sont énervés, non ?

 

- Oui, en règle générale. Du moins, c’est le cas des miens, expliqua Shinichi en s’agenouillant pour tenter d’apercevoir Ikkyoku.

 

- Oh, vous avez des chats ?

 

- J’en ai trois et aussi un chien, deux cobayes, trois frères et une sœur ; comme vous pouvez le constater, je vis au milieu d’une vraie ménagerie, répondit le jeune homme avec humour.

 

- Au moins vous ne devez pas souvent vous ennuyer. » Narumi fit une ultime tentative pour persuader la petite chatte de sortir de son refuge et, de guerre lasse, renonça. « J’imagine que tout ce monde lui fait peur… » Elle se haussa sur la pointe des pieds et approcha ses lèvres de l’oreille du violoniste. « À moins que ce ne soit la couleur des cheveux de Shuichi Shindo qui la terrorise. Il faut reconnaître que c’est quelque chose, vous ne trouvez pas ? »

 

Shinichi se mit à rire et lança un coup d’œil discret au chanteur de Bad Luck, dont il avait de si mauvais échos par Suguru. Il était en pleine discussion avec Sakura et sa sœur, le dos ostensiblement tourné à son claviériste qui, pour une fois, n’était pas occupé à le fixer d’un regard hostile mais paraissait plongé dans ses pensées, un verre à la main. Était-ce de l’alcool ?

 

Yuki et Hiroshi, qui avaient achevé leur cigarette, rentrèrent à cet instant-là et la soirée se poursuivit jusqu’aux alentours de minuit.

 

OoOoOoOoOoO

 

Une forte pluie s’était mise à tomber peu après le départ des invités. Shinichi, Narumi et les amis kyotoïtes de Suguru étaient descendus à l’hôtel et devaient repartir le lendemain, dans la matinée. Le temps de ranger sommairement et les deux garçons étaient allés se coucher, Hiroshi soulagé qu’aucun incident n’ait éclaté entre son petit ami et Shuichi. L’atmosphère restait tendue entre eux depuis la bagarre, trois semaines auparavant, et il avait craint des paroles malheureuses, mais non ; tout s’était bien passé et, après quelques câlins, Suguru et lui n’avaient pas tardé à s’endormir.

 

« Où étais-tu, cet après-midi ? J’ai téléphoné deux fois mais tu n’as pas répondu. »

 

Une scène récurrente de l’un de ses cauchemars. Suguru aurait pu la coucher sur le papier sans même avoir à réfléchir tant elle lui était familière. Dans son rêve, il s’adressait à une jeune femme avec laquelle il était marié. Après quoi, celle-ci se retournait vers lui d’un geste lent et écartait une mèche de ses longs cheveux noirs de devant son visage.

 

« J’étais sortie faire des courses. Je suis allée à la Poste, aussi. » Puis elle tirait une cigarette d’un petit étui orné de nacre et l’allumait sans hâte. Son geste était toujours le même et les détails qui l’accompagnaient d’une netteté effrayante. Au réveil, le jeune garçon se rappelait avec une précision photographique de ses petites mains délicates aux ongles laqués de rouge, des vêtements qu’elle portait : une veste blanche, un chemisier brun-rouge et une jupe longue à fleurs. Et surtout, il se souvenait de son visage, un peu allongé, aux traits fins et réguliers, aux yeux d’un brun profond, un visage qui ressemblait étonnamment à celui de la photo envoyée par Dejima, le journaliste ; la femme avait les mêmes traits qu’Izumi Koide.

 

Puis, de manière immuable, le ton montait entre les deux époux. Le cauchemar se terminait toujours de la même façon : Suguru, rendu fou de colère par les moqueries et les provocations de la jeune femme, s’emparait du lourd cendrier de cristal posé sur un guéridon et l’abattait de toutes ses forces sur la nuque de son épouse, la tuant sur le coup.

 

Le claviériste se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Le cauchemar, toujours le même, revenait de plus en plus fréquemment. Il n’en avait pas parlé à son petit ami, à quoi bon ? Mais ces rêves lui laissaient toujours une étouffante sensation de malaise au réveil. La pluie tombait toujours à verse et, à-demi masqués par le martèlement des gouttes sur le toit, les miaulements d’Ikkyoku s’élevaient de l’autre côté de la porte. Qu’avait donc cette chatte à miauler sans arrêt ?

 

Un vif éclat de lumière illumina soudain la pièce, suivie d’un coup de tonnerre retentissant, et la pluie parut redoubler. Encore sous le coup de son cauchemar, Suguru se pelotonna tout contre son petit ami qui, lui, dormait paisiblement, aucunement troublé par l’orage ou quoi que ce soit d’autre. Le jeune garçon hésitait à se lever pour ouvrir à Ikkyoku, dont les miaulements étaient encore plus plaintifs que d’habitude, quand un nouvel éclair inonda la chambre et la petite chatte passa au second plan de ses préoccupations.

 

Face au lit, sur le mur, se découpait une silhouette. L’obscurité revint, accompagnée d’un roulement de tonnerre, mais le garçon, pétrifié, était incapable de détacher le regard de l’endroit où s’était trouvée la silhouette dont le contour sombre paraissait imprimé sur sa rétine. La lumière crue illumina à nouveau la pièce et Suguru sentit sa gorge se dessécher en apercevant une seconde silhouette contre le mur. Tout n’avait duré qu’une fraction de seconde mais il avait clairement identifié un homme et une femme. Asphyxié par une angoisse sans nom, le cœur cognant frénétiquement dans sa poitrine, le garçon avait l’impression que son corps venait de se changer en pierre et qu’il ne pouvait rien faire d’autre que demeurer allongé dans son lit, les yeux rivés au mur sur lequel chaque nouvel éclat de lumière faisait apparaître ces deux silhouettes menaçantes.

 

S’arrachant enfin aux tentacules glacés de la peur qui emprisonnait ses membres, le claviériste tendit brusquement la main vers sa lampe de chevet et alluma. La pièce était vide, la porte fermée.

 

À ses côtés, Hiroshi remua et poussa un profond soupir. Il battit des paupières, dérangé par la lumière que son petit ami ne parvenait pas à se résoudre à éteindre, et s’enquit, d’une voix pâteuse :

 

« Suguru ? Qu’est-ce qu’il y a ? »

 

Le jeune garçon avala sa salive et, d’une voix qu’il s’efforçait de rendre neutre, répondit :

 

- Hiroshi ! Non… Il n’y a rien… C’est Ikkyoku qui miaule et je voulais lui ouvrir… »

 

Mais, dans le couloir, la petite chatte s’était tue.

 

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