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CHAPITRE XIII
Les minutes défilaient et le guitariste ne trouvait pas ses clefs de moto. Il repassa dans sa tête ce qu’il avait fait en rentrant la veille.
Comme chaque soir, je les laisse dans la poche de ma veste.
Seulement, il avait déjà fouillé le vêtement, regardé autour si elles n’étaient pas tombées lorsqu’il avait rangé sa veste en cuir et avait inspecté les alentours des fois que la clef soit effectivement tombée et que la chatte ait joué avec.
« Suguru, tu n’aurais pas vu mes clefs de moto ?
- Pourquoi saurais-je où elles sont ?
- Je ne sais pas… Tant pis, j’y vais en train sinon je vais vraiment être en retard. »
Le garçon enfila sa veste en ignorant la mine renfrognée de son petit ami.
« Vous êtes obligés d’y aller ? Je ne peux pas venir ? »
Alors Nakano remarqua la contrariété chez le jeune garçon :
« Oui je dois y aller. J’aimais beaucoup Obâsan. Et… il serait malvenu que j’aille à son enterrement avec mon nouveau petit ami.
- Ce n’est pas vous qui avez quitté mademoiselle Ayaka me semble-t-il.
- C’est juste mais… je ne dois pas déshonorer sa grand-mère. Je ne rentrerai pas tard de toutes façons. Allez, ne fais plus cette tête. À te voir, on croirait que je ne vais jamais revenir.
- Tous ces gens qui tournent autour de vous…
- Mais celui qui compte le plus, c’est toi.
- Vous me préférez à Shindo ? »
Hiroshi ne sut que répondre et se dit que noyer le poisson était la meilleure solution :
« Je ne rentrerai pas tard », répéta-t-il en embrassant son petit ami.
Les yeux noirs ne le quittèrent pas et quand Suguru entendit la porte se refermer, il sortit de sa poche une clef noire. Même ça ne l’avait pas empêché d’y aller.
La journée parut cruellement longue au claviériste. Pourquoi son petit ami tardait-il autant ? Il avait essayé de le joindre mais il ne répondait pas. Cette petite sainte-nitouche le retenait peut-être. Elle voulait recommencer avec lui, c’était sûr. Qui laisserait filer un garçon comme ça ? Il avait voulu aller aussi à Kyoto. Il aurait non seulement accompagné son petit ami mais en aurait profité pour voir sa famille. Seulement les Fujisaki étaient exceptionnellement absents de l’ancienne capitale et il n’avait donc aucune raison d’y aller aussi.
Cependant, quand Hiroshi rentra et lui raconta la cérémonie, il expliqua qu’Ayaka avait retrouvé un petit ami. Un moine kyotoïte qui habitait non loin de chez elle.
« Voilà pour nous, dit-il en déposant des paquets. C’est très gentil de m’avoir attendu pour le dîner.
- J’ai aussi retrouvé votre clef.
- Ah ? Merci ! Et où était-elle ?
- Dans une chaussure. Elle a dû tomber lorsque vous avez rangé votre veste. »
Le dîner se passa joyeusement et Hiroshi proposa même un bain commun.
Assis torse nu devant la baignoire le guitariste se brossait les cheveux. Il releva la tête vers le miroir et vit la silhouette d’un homme derrière lui. Il arrêta son geste. Son cœur rata un battement. Que faisait cet homme derrière lui ? Il n’en était pas sûr mais n’était-ce pas… l’ancien propriétaire de la maison ? Lentement, il se retourna mais ce n’était que Suguru. Soulagé, il se détendit.
« On dirait que vous avez vu un fantôme, dit ce dernier.
- Presque », rit Hiroshi avant de reprendre son brossage.
Il sentit son petit ami s’asseoir derrière et lui prendre la brosse.
« J’adore votre chevelure flamboyante. J’adore… son léger parfum fruité. »
Suguru accompagna ses compliments de quelques baisers au creux du cou. Il posa la brosse et le caressa.
« En revanche… j’exècre la puanteur de cette catin sur votre peau, dit-il en resserrant ses mains autour de la gorge de son petit ami. Vous vous êtes embrassés aujourd’hui ? Vous avez fait l’amour ? »
Hiroshi aurait voulu répondre mais plus il se débattait, plus l’étau se resserrait l’empêchant de respirer.
« Vous êtes à moi. Ne l’oubliez pas. Sinon… je me ferai une joie de vous le rappeler. Autant de fois qu’il le faudra. »
Les mains glissèrent le long des épaules nues. Suguru se dévêtit et alluma le jet d’eau sous la douche.
« Venez donc, Hiroshi. »
Le guitariste se massa le cou et reprit son souffle. Pourquoi avait-il aussi mal ? Il s’observa et le visage d’Izumi Koide apparut derrière lui de façon très nette :
« Il recommence. Faites attention à nous, murmura-t-elle en s’évanouissant dans la buée naissante.
- Je deviens dingue », marmonna Hiroshi en finissant de se déshabiller.
OoOoOoOoOoO
Le lendemain matin, après le cauchemar récurrent, Hiroshi décida qu’il devait tout dire à son petit ami. Il lui parla des rêves, des apparitions dans le miroir.
« J’ai même rêvé que tu m’étranglais dans la salle de bains et… j’ai vu des marques sur mon cou aujourd’hui. Je pense que j’ai trop vu de films d’horreurs dans ma jeunesse, essaya-t-il de plaisanter.
- Je… J’ai aussi rêvé que je vous étranglais. Et je fais d’autres rêves sur les Koide », avoua Suguru en lui racontant tout ce qui avait lien avec cette histoire.
Ils restèrent silencieux plusieurs minutes mais conclurent qu’ils devaient savoir ce qu’il s’était passé dans cette maison. Que l’un devienne fou, cela pouvait arriver mais que ce soit collectif était une autre histoire. Cependant, par où commencer ? Et surtout : que chercher ?
« Je vais téléphoner à Dejima, déclara Hiroshi. Il enquête sur cette affaire de disparition, il a certainement dû constituer un dossier là-dessus. Peut-être, en lisant ses notes, apprendrons-nous des choses intéressantes.
- Mais… Comptez-vous lui parler de nos rêves ? » S’il y avait bien une chose à laquelle Suguru répugnait, c’était dévoiler à d’autres ces cauchemars déments dans lesquels il s’appropriait l’identité d’un autre et assassinait quelqu’un. Pas plus qu’il n’avait envie de parler de ces objets qui avaient tendance à s’égarer et que l’on retrouvait dans les endroits les plus inattendus. Ni des deux silhouettes sur le mur…
« Non, je… Je peux toujours lui dire que nous avons décidé de jouer les détectives amateurs. Après tout, nous habitons le quartier au quotidien », répondit le guitariste qui, pas plus que son petit ami, ne souhaitait révéler des détails aussi scabreux. Dejima travaillait pour un magazine traitant d’affaires criminelles, pas de paranormal.
« Peut-être pourrions-nous demander de l’aide à monsieur Seguchi… » avança Suguru, conscient dans le même temps qu’une requête aussi inhabituelle ne manquerait pas de piquer la curiosité de son cousin qui, à défaut de trouver des renseignements sur les anciens habitants de la maison, ne tarderait pas à mettre à jour les troubles étranges dont souffraient ses actuels occupants. Qui pouvait dire si, pour la sauvegarde de Bad Luck, il ne prendrait pas des mesures drastiques à leur encontre ?
« Non, nous allons nous débrouiller tout seuls. Sitôt que nous aurons les notes de Dejima, s’il accepte de nous les communiquer, nous verrons ce que nous pourrons en tirer. »
OoOoOoOoOoO
Contacté par téléphone, Toshihiko Dejima accepta de bonne grâce de confier une partie de ses notes aux deux garçons en échange de toute information intéressante qu’ils pourraient récolter. Les locaux du détective moderne se trouvant à Tokyo, c’est dans un petit café, à l’heure de la pause de midi, que le journaliste retrouva Hiroshi et Suguru pour leur donner ses documents.
« Qu’est-ce qui vous a poussé à faire vos propres recherches sur cette affaire, si ça n’est pas indiscret ? demanda-t-il tout de go.
- Hé bien… S’il s’agit réellement d’une histoire de meurtre et non d’une simple fuite de madame Koide, il serait bon que la vérité soit mise à jour. Et puisque nous habitons le quartier, peut-être pourrons-nous apprendre des choses en interrogeant les voisins, expliqua Hiroshi.
- J’ai déjà interrogé les voisins. Comme je vous l’ai dit, il ne reste quasiment plus personne qui habitait ici au moment des faits, et les autres habitants du quartier n’avaient pas noué de contacts avec les Koide. Vous trouverez tout dans mes notes, dit Dejima en tapotant la chemise à rabats posée sur la table.
- Votre enquête a-t-elle progressé depuis la dernière fois ? s’enquit Suguru avec un intérêt non feint.
- Oui. J’ai retrouvé la trace des parents de madame Koide, Omichi de son nom de jeune fille. Izumi Koide était originaire du village d’Itaibara, dans la préfecture de Tottori, région de Chugoku. Je m’y suis rendu et j’ai pu parler à sa mère, une vieille dame de quatre-vingt quatre ans. Son mari est décédé à la fin des années quatre-vingt-dix. Au début elle s’est montrée assez réticente mais elle a fini par me raconter que son époux et elle étaient brouillés avec leur fille unique quand elle a quitté la maison familiale. Apparemment, Izumi a eu une liaison avec un homme du village, un homme marié, quand elle avait dix-huit ans. Elle est partie peu de temps après s’être disputée avec ses parents et n’est jamais revenue. D’après ce que m’a dit sa mère, c’était une fille têtue et arrogante qui avait toujours rêvé de quitter le milieu modeste qui était le sien et, en effet, elle est partie pour Tokyo où elle s’est mariée.
- Et… elle n’a plus eu de contacts avec ses parents ? questionna Hiroshi, étonné.
- Non. Il ne faut pas perdre de vue que tout ceci s’est passé il y a plus de quarante ans, dans un milieu rural. Le père s’est estimé déshonoré par la conduite de sa fille et a interdit à sa femme de prendre contact avec elle. Il disait que, pour lui, elle était morte. Puis, Izumi a disparu et si elle est vraiment partie, ce n’est pas à Itaibara qu’elle est allée. »
Le journaliste poussa la chemise en direction du jeune homme et se leva.
« Ce sont des photocopies, je vous les laisse. Je ne pense pas que vous découvrirez quelque chose de plus mais si c’est le cas, n’hésitez pas à m’en faire part. »
Dejima parti, et toute envie de déjeuner totalement envolée, les deux garçons s’empressèrent d’ouvrir la chemise et d’en examiner le contenu. La copie en couleur de la photo que leur avait transmise le journaliste se trouvait au-dessus de la liasse de feuillets et Hiroshi et Suguru restèrent un long moment à observer avec une étrange fascination les deux visages qui hantaient leurs nuits. L’homme, plus âgé que son épouse, offrait un visage sévère, presque martial ; la femme, elle, avait des traits fins dans un visage ovale à la beauté classique et un air de coquetterie un peu vaniteuse émanait de sa personne. Un bien curieux couple, somme toute.
« Comment se fait-il que nous rêvions de ces gens, Hiroshi ? Pourquoi, dans mon rêve, est-ce que je… tue cette femme ? dit Suguru au bout d’un moment.
- Je ne sais pas. Il nous reste encore du temps avant de reprendre, profitons-en pour fouiller dans ces papiers. »
Cependant, la tâche promettait d’être longue ; Dejima n’avait que grossièrement regroupé les informations glanées au cours de ses investigations et, leur pause terminée, les deux garçons n’avaient rien retiré de substantiel de la lecture des feuillets.
« Pas de travaux ce soir, décréta Hiroshi en glissant la chemise dans son sac à dos. Nous y passerons la nuit s’il le faut mais pas question de se coucher avant d’avoir épluché ces documents. »
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L’examen du contenu de la chemise débuta sitôt les deux musiciens rentrés chez eux et se prolongea jusqu’à tard dans la nuit. Avec le concours d’une thermos de café, et chacun travaillant sur une partie des documents, Hiroshi et Suguru dressèrent une liste d’informations qui leur paraissaient pertinentes et, une fois les recoupement achevés, ils en savaient un peu plus sur le mystérieux couple Koide.
Shohei Koide, âgé de trente-cinq ans au moment de sa mort, était chargé de clientèle dans une entreprise commerciale. D’après les témoignages collectés par Dejima, c’était un homme peu liant, très jaloux de sa femme qu’il soupçonnait d’avoir un amant. Sans être alcoolique, il consommait régulièrement de l’alcool et, quand il était éméché, il s’en prenait fréquemment à son épouse, de manière verbale et quelquefois physique.
« Il aurait menacé plusieurs fois de la tuer », avait écrit Dejima, « mais toujours en état d’ébriété. Les voisins étaient, semble-t-il, habitués à ces scènes. »
Le portrait établi pour Izumi Koide n’était pas particulièrement reluisant non plus. Après la première conversation qu’ils avaient eue avec le journaliste, les deux musiciens l’avaient posée en victime mais tout n’était pas blanc chez elle non plus. À ce qu’en avait dit la mère de la jeune femme, celle-ci s’était toujours montrée vaniteuse et méprisante envers ses camarades. Fière de sa beauté et confiante en ses charmes, elle aspirait à épouser un homme au-dessus de sa condition et « quitter ces bouseux de la campagne. » Une fois installée à Kichijôji, elle n’avait pas semblé entretenir de très bons rapports avec ses voisines qui, pour leur part, la tenaient pour une femme légère, assez vulgaire et sans grande éducation qu’elles soupçonnaient de tromper son mari.
Un silence suivit la lecture de ces notes. La maison, obscure à l’exception du salon, paraissait soudain vaguement menaçante, comme si l’essence de ses anciens propriétaires, et de leur mésentente, s’était imprégnée dans les murs. Hiroshi rompit l’étrange charme en se raclant la gorge.
« Bon… En résumé, un couple qui battait de l’aile, une femme volage et un mari jaloux. Tous les ingrédients pour aboutir à une conclusion sordide. Ce type paraît rigide, mais s’il buvait il a très bien pu tuer sa femme dans un mouvement de colère. »
Suguru hocha la tête, l’air grave et concentré.
« Je n’avais jamais fait attention à l’endroit où… où se déroulait mon cauchemar quand je… je tue Izumi Koide, puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit mais… Il y a des shôjis, fermés. Un mur en panneaux de bois mais il s’agit peut-être d’une rampe, dit-il lentement, forçant sa concentration. C’est peut-être… peut-être un escalier. »
Les souvenirs d’Hiroshi étaient tout aussi imprécis car si Shohei Koide lui apparaissait toujours avec une grande précision le décor autour de lui était neutre et le rêve était pareil à un film dont les angles de cadrage ne variaient jamais. Cependant, il avait compris où son petit ami voulait en venir.
« Tu penses que cette pièce pourrait être le salon ? Notre salon ? »
La pièce était différente, en effet : la rampe de l’escalier n’avait plus son revêtement de bois et la cloison avait été abattue pour en faire un comptoir. Les propriétaires suivants de la maison, les Kozuka, avaient certainement fait des travaux avant de l’offrir à leur fille.
« Peut-être faisons-nous ces rêves car… il y a vraiment eu un meurtre ici, en fin de compte ? » murmura en réponse Suguru.
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Le lendemain matin, cependant, à la peine lumière du jour, les deux musiciens avaient les idées nettement plus claires et leur hypothèse de la veille leur apparaissait fantasmagorique ; ridicule, même. La persistance des cauchemars fut attribuée à la fatigue et au stress engendré par les travaux, avec toutes les tensions que cela impliquait ; quant à savoir pourquoi les Koide y figuraient… N’avaient-ils pas tout simplement commencé à visualiser les traits de ces personnes après avoir vu leur photo ?
Quoi qu’il en soit, pour l’heure ils avaient une émission télévisée à enregistrer, et s’ils voulaient échapper au courroux de K, autant ne pas perdre de temps.
« Vous vous rendez compte, Hiroshi ? Il s’agit de Vault of Rythm, rien à voir avec les émissions comiques dans lesquelles monsieur K a l’habitude de nous envoyer. Cette fois, nous allons avoir l’antenne rien qu’à nous pendant une heure entière et, surtout, nous allons pouvoir jouer !
- Que d’enthousiasme, j’espère qu’il te restera un peu de cette énergie ce soir », rit le guitariste en déposant un petit baiser dans le cou du jeune garçon. Il prit ses clefs puis, avant de quitter la pièce, ramassa la chemise que leur avait remise Dejima et la plaça dans le tiroir d’un petit buffet. Ceci fait, il rejoignit Suguru qui l’attendait dehors et ils partirent à moto.
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Obâsan : grand-mère. Chugoku : située à l’ouest de l’île de Honshu, la région de Chugoku (« Pays du Milieu »), à l’ouest d’Osaka, est moins peuplée que celle du Kansai (Kyoto-Osaka) ou de Tokyo malgré son passé de « cœur historique » du Japon. Vault of Rythm : émission inventée.
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