CHAPITRE XIV

 

Le tournage de l’émission se déroula sans anicroche et comme l’avait dit le matin même Fujisaki, pour une fois, il s’agissait de musique.

 

Dans les coulisses, Ryuichi encourageait ses rivaux et amis mais il n’était pas seul. Tatsuha, qui avait manqué le Tokyo Bay Music Fest à cause d’un séminaire, s’était imposé à Tokyo dès qu’il l’avait pu et suivait son idole jusqu’aux toilettes où, quand même, il lui laissait l’intimité raisonnable nécessaire.

 

À la fin de Vault of Rhythm, le chanteur des Nittle Grasper bondit sur le plateau serrer son homologue dans ses bras. Tatsuha le rejoignit mais ralentit. Quelque chose le freinait. Quelque chose… ou quelqu’un.

 

Il dévisagea les deux musiciens qui accompagnaient Shindo. Tout semblait provenir d’eux deux. Il se rapprocha prudemment et un frisson lui parcourut l’échine. Il tira Sakuma en arrière.

 

« Nous devrions les laisser, prononça-t-il avec une petite moue. On ne sait jamais avec les esprits malveillants ! »

 

Il tira donc en arrière un Ryuichi qui se débattait comme un beau diable car il voulait rester et tous deux partirent sous les yeux ronds des trois autres garçons. Toutefois, ce n’était pas comme s’ils n’avaient pas l’habitude des frasques du jeune frère de Yuki.

 

L’après-midi, ils eurent un briefing de la semaine et rentrèrent chez eux assez tôt où une mauvaise surprise les attendait.

 

« Vous voyez ce qu’a encore fait votre chatte ? C’est une broyeuse de papier sur pattes. Soyons heureux que ce ne soit pas nos partitions ! »

 

Hiroshi se baissa et examina les confettis de papier sur le sol.

 

« Elle ne peut pas l’avoir fait.

 

- Et pourquoi ? Parce que c’est une « minette adorable » ?

 

- Non. Parce qu’elle n’a pu pas ouvrir le tiroir, sortir la pochette, l’ouvrir et réduire son contenu en confettis. »

 

Devant un tel argument, il n’y avait plus rien à dire. Même si son petit ami l’avait laissé sur un meuble, le petit chat n’aurait pas pu l’ouvrir.

 

Ils ramassèrent les bouts de papiers.

 

« On ne pourra jamais reconstituer tout ça.

 

- Vous n’aviez qu’à faire attention, rétorqua sèchement Suguru.

 

- Tout le monde n’est pas rigide comme toi, dit Hiroshi en tirant son paquet de cigarettes et en en allumant une ostensiblement.

 

- Combien de fois ai-je dit de ne pas fumer à l’intérieur ?

 

- Je m’en fiche de tes ordres. Je n’appartiens à personne.

 

- Tu es à moi, combien de fois dois-je te le rappeler ? »

 

Envahi d’une force surhumaine, Suguru gifla son petit ami, lui ôta la cigarette et l’écrasa sur sa main. Nakano la retira aussitôt et la regarda, bouche bée.

 

« On ne fume pas à l’intérieur. »

 

Sur un coup de tête, le guitariste mit sa veste de moto, prit les clefs et partit.

 

Il roula une bonne partie de la nuit et la fatigue le poussa à rentrer chez lui d’autant qu’il ne savait pas vers qui se tourner.

 

La maison était vide et silencieuse. Il s’installa dans le coin aménagé pour écouter de la musique et fouilla parmi les disques de son petit ami. Il en tira un de Chopin et le mit doucement. Il n’avait jamais été très attiré par la musique classique mais n’avait-elle pas inspirée certains rockers ?

 

Il se surprit à pianoter sur ses genoux et une étrange envie s’éveilla en lui. Il éteignit la chaîne hi-fi et se dirigea comme un somnambule jusqu’à la pièce où ils entreposaient leurs instruments. Il s’assit derrière le piano de Suguru et souleva le cylindre. Toujours comme dans un rêve, il laissa ses doigts courir sur le clavier et la musique prit forme. Il reproduisait ce qu’il venait d’entendre.

 

Si la musique du disque avait été à faible volume, le piano était plus fort. En haut dans la chambre, le claviériste bougea comme si quelqu’un le réveillait.

 

Encore ce morceau, grommela la voix masculine de son rêve.

 

« Encore ce morceau », marmonna Suguru en remuant.

 

Ce morceau, c’était lopus 9 n° 2 d’un Nocturne de Chopin écorché par un amateur. Il se décida à ouvrir les yeux quand il réalisa que le son ne faisait pas partie du rêve mais provenait de la pièce en dessous. Il s’étira et passa une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit.

 

3h37 et la place à ses côtés était vide. Il n’y avait que la petite chatte blottie contre lui et celle-ci s’étira longuement et bailla.

 

Il avança à tâtons dans le couloir obscur.

 

« C’est un coup à me tuer », murmura-t-il en frôlant le mur pour se guider.

 

Un souffle d’air froid agita la robe de chambre. Il regarda nerveusement derrière lui mais il n’y avait que les ténèbres de la nuit. Le plancher grinça sensiblement. Le plancher… grinçait ? Il avait toujours été en parfait état. Un autre souffle souleva le vêtement. Cette fois, la fraîcheur montait vers sa nuque. Il se retourna encore et poussa un cri. Monsieur Koide était derrière lui et chuchota :

 

« Encore ce morceau ! »

 

L’apparition le contourna et se faufila à vive allure le long du couloir jusqu’à l’escalier où il disparut.

 

Et s’il n’y avait personne dans la salle de musique ? Que faire si le piano jouait seul ?

 

Il était pétrifié au milieu du couloir. D’un côté il voulait allumer une lumière le plus vite possible, mais cela impliquait de faire dix pas qui paraissaient infranchissables, de l’autre il voulait retourner dans son lit et se dire que tout n’était qu’un cauchemar.

 

En bas la musique persistait.

 

Ça ne peut as être Hiroshi, il ne sait pas jouer du piano. Ce qui veut dire que c’est…

 

Non. Il ne pouvait pas se résoudre à une telle manifestation.

 

Chaque bruit revêtait une nature lugubre et immobilisait le jeune garçon, incapable de prendre une résolution.

 

Enfin, quelque chose le frôla aux jambes. Terrorisé, il galopa dans le couloir en hurlant et dévala l’escalier. Il se précipita dans la cuisine et alluma le plus de lumières qu’il put. Il choisit le plus grand couteau et se dit qu’il devait savoir. Le morceau était joué sans arrêt en boucle.

 

La boule de fourrure coupable de sa terreur se matérialisa sur le plan de travail. Ikkyoku réclamait des câlins. Au moins, cela, ne l’avait-il pas rêvé. Armé du couteau dans une main et le chat dans l’autre, il décida qu’il était temps de voir ce fantôme musicien. Il inspira profondément et poussa le panneau coulissant de la salle de musique. Il soupira à la vue de la silhouette de son petit ami. Alors comme ça, il avait un talent caché ? Bien que « talent » soit un bien grand mot pour cette prestation plus que moyenne.

 

« Hiroshi, j’ai eu la peur de ma vie… »

 

Mais il s’arrêta là.

 

Hiroshi s’était retourné vers lui. Son regard était vide et ses pupilles… marron ?

 

« Tu n’aimes rien de moi. Tu es avec moi juste pour la galerie. »

 

Dans ses bras, Ikkyoku souffla et le griffa. Elle se débattit et bondit hors de la pièce.

 

« Ça y est, tu es venu me tuer ?

 

- Tu…er ? Ah, le couteau. Non, je… »

 

Hiroshi referma le cylindre et se leva mécaniquement.

 

« Je ne t’aime pas et je ne serai jamais à toi. Même dans la tombe. » 

 

Il quitta la pièce et monta se coucher dans sa chambre.

 

Tout se bousculait dans la tête de Suguru. Tout ce qu’il s’était passé n’était qu’un rêve, n’est-ce pas ? il allait se réveiller dans son lit, Hiroshi contre lui. Il s’infligea une plaie légère et fronça les sourcils. Dans les rêves, on ne ressentait pas la douleur. Si tout ceci n’était pas un rêve, pourquoi Hiroshi disait–il des choses aussi incohérentes ? Désemparé, il reposa le couteau à la cuisine ; toute envie de dormir l’avait déserté et les griffures infligées par Ikkyoku saignaient et le brûlaient désagréablement. Jamais encore la petite chatte n’avait fait preuve d’agressivité envers lui, et en y réfléchissant elle paraissait plus avoir eu peur qu’autre chose et s’était débattue pour qu’il la lâche. Où était-elle allée se réfugier ? Et qu’est-ce qui avait pu l’effrayer à ce point ?

 

À présent qu’Hiroshi était allé se coucher, la maison était à nouveau silencieuse. La salle de bains se trouvait au début du couloir du rez-de-chaussée, à côté de la pièce que les deux garçons appelaient avec humour « salon de musique ». Les parois de papier des shôjis de cette dernière laissaient filtrer la lumière de la lampe restée allumée et Suguru, planté à l’entrée du vestibule qui lui apparaissait soudain démesurément long, finit par se décider à aller l’éteindre. Son regard se posa sur le piano, qui occupait une bonne partie de l’espace. Pas une seule fois depuis qu’il le connaissait Hiroshi n’avait mentionné savoir en jouer. Certes, l’exécution du Nocturne avait été loin d’être bonne mais il lui était impossible de croire que quelqu’un n’ayant aucune pratique du piano parvienne à le jouer.

 

Le claviériste traversa vivement la pièce et éteignit la lampe. Il se précipita ensuite dans la salle de bains, le cœur battant, passa un morceau de coton imbibé de teinture d’iode sur les griffures et y colla dessus un pansement. Alors qu’il franchissait la porte, le bruit étouffé d’une étoffe tombant par terre le fit se retourner ; la serviette avec laquelle il s’était essuyé les mains avait glissé de sa patère. Il la remit en place avec un petit soupir mais alors qu’il se relevait, son sang se figea dans ses veines : face à lui, dans le miroir, se reflétait le visage livide d’une femme dont les yeux brillaient d’une haine mêlée de malveillance.

 

Terrifié, Suguru se retourna vers la porte mais il n’y avait personne. Complètement affolé, au bord de la panique, il s’enfuit à toutes jambes dans la chambre et se jeta dans le lit où il se pelotonna contre Hiroshi, oublieux des paroles blessantes que celui-ci avait dites quelques instants auparavant. Il ferma les yeux de toutes ses forces, sans parvenir à chasser de son esprit les traits déformés par la haine de la femme, qui n’était autre qu’Izumi Koide.

 

OoOoOoOoOoO

 

Le lendemain matin, un jeudi, il fit part à son petit ami de son désir de se rendre à Kyoto le week-end suivant et lui proposa de l’accompagner.

 

« La dernière fois où vous y êtes allé c’était pour les obsèques de la grand-mère de mademoiselle Ayaka. Ce n’était pas à proprement parler un voyage d’agrément. Le 22, c’est le Jidai Matsuri et Ritsu et sa classe participent au défilé en costumes. Le 22 nous nous produisons dans le spécial live de Count Rank TV alors j’ai pensé que ce serait bien d’aller lui faire une petite visite le week-end d’avant.

 

- Oui mais… Tu as décidé ça comme ça ? » Hiroshi réfléchit.  « Désolé mais samedi c’est l’anniversaire de Sobi et il a dit qu’il nous préparait une soirée à tout casser. C’est bête, je pensais que tu voudrais venir aussi.

 

- Je… Non, je vais aller à Kyoto. Je dois récupérer des affaires aussi. Ça ne fait rien, alors. Mais c’est dommage, vous auriez pu jouer à ma mère le Nocturne que vous jouiez cette nuit, elle adore Chopin. »

 

Hiroshi le dévisagea avec étonnement.

 

« Pardon ? 

 

- Hé bien, vous êtes rentré tard cette nuit et… vous avez joué le Nocturne opus 9 n°2 sur mon piano. Vous m’avez réveillé et je vous ai trouvé dans le salon de musique, expliqua posément Suguru. Je reconnais que ce n’était guère brillant mais vous auriez pu me dire que vous saviez jouer, même un peu. »

 

Le guitariste reposa ses baguettes, l’air clairement perdu.

 

« Suguru, je… Tu as dû rêver, là.

 

- Mais non ! Je vous ai vu ! J’avais un couteau et…

 

- Un couteau ? » La perplexité céda quelque peu le pas à l’inquiétude. « Suguru, explique-moi pour quelle raison tu aurais eu besoin d’un couteau en pleine nuit ?

 

- Mais parce que je vous ai entendu jouer, et vu que je croyais que vous ne connaissiez rien au piano j’ai eu peur en pensant qu’il s’agissait de… de quelqu’un d’autre. »

 

Le regard d’Hiroshi s’assombrit.

 

« Suguru… Tu crois vraiment qu’un cambrioleur se mettrait à jouer du piano dans la maison qu’il est venu dévaliser ? »

 

La lèvre inférieure du jeune claviériste trembla mais non sa voix lorsqu’il déclara : « Je vous ai vu.  J’avais Ikkyoku dans les bras et elle m’a griffé. Regardez, dit-il en décollant le pansement qui masquait les stries encore rouges et enflammées. Je n’avais rien hier soir. »

 

Un silence empreint de malaise tomba entre eux, rompu enfin par Hiroshi qui répondit, d’une voix égale : « Je ne peux rien te dire sur ces griffures, mais en revanche je peux te jurer que je ne sais pas jouer du piano, je n’ai jamais essayé d’en jouer et je ne m’y suis certainement pas mis hier soir. »

 

Suguru décela dans ces derniers mots une pointe d’agacement et il choisit de ne pas insister davantage. S’éloigner de la maison, même pour deux jours, devenait subitement pressant.

 

OoOoOoOoOoO

 

Point de cauchemar au cours de la nuit du samedi 16 octobre et au matin du 17, à son réveil plutôt tardif, Suguru se sentait merveilleusement reposé. La différence était notable et il soupira d’aise, douillettement pelotonné sous sa couette. Il était seul dans son lit, cependant ; la pensée d’Hiroshi lui vint lentement, sa présence à ses côtés, devenue si familière, lui manquait. Si seulement ce Sobi de malheur n’avait pas choisi ce jour pour fêter son anniversaire ! Le garçon se saisit de son téléphone et composa le numéro de son petit ami mais fut basculé sur la messagerie. Il n’était pas particulièrement tôt mais le jeune homme devait sans doute encore dormir.

 

Bien qu’en partie gâchée par une fine pluie, la journée du dimanche s’écoula de manière agréable avec une visite de Narumi en début d’après-midi. Seule petite ombre au tableau, Hiroshi n’avait pas répondu à son premier message, et quand le claviériste avait rappelé, aux alentour de midi puis à 15 heures, il était tombé à nouveau sur le service de messagerie. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Un accident de moto en revenant de la soirée de Mizutani, par exemple ?

 

Dans le train qui le ramenait à Tokyo, cependant, il se sentit étrangement somnolent et finit par s’endormir en milieu de trajet. Cette fois il rêva et, une nouvelle fois, les Koide se déchiraient.

 

« Où étais-tu cet après-midi ? J’ai téléphoné deux fois mais tu n’as pas répondu.

 

- J’étais sortie faire des courses. Je suis allée à la Poste, aussi. »

 

Il sentit une rage brutale l’envahir. Elle mentait. Elle avait beau avoir l’air assurée en tirant sur sa cigarette, elle savait qu’elle jouait un jeu dangereux et ses gestes trahissaient sa nervosité ; elle savait bien qu’il n’était pas un imbécile.

 

« Ne me prends pas pour un idiot, tu crois peut-être que je ne sais pas que tu étais avec ce type ?

 

- Quel type ? Tu racontes n’importe quoi. 

 

- Ah, vraiment ? Un certain Morimoto et je sais que tu couches avec lui espèce de sale traînée ! »

 

Elle parvint à conserver un air impassible en dépit du léger tressaillement qui agita ses épaules. Elle ne répondit pas tout de suite mais, quand elle le fit, sa voix suintait d’un dégoût méprisant.

 

« Hé bien oui, c’est vrai. Je couche avec Kôji. Et laisse-moi te dire que c’est autre chose qu’avec toi !

 

- Salope ! Tu n’en as jamais eu qu’après mon argent. Sans moi, tu serais restée la pouilleuse que tu étais avant que je te rencontre. Tu n’en as jamais rien eu à faire, de moi ! 

 

- De toi ? Mais regarde-toi ! Un minable qui ne pense qu’à sa carrière, alcoolique et violent en plus de ça. Quelle femme aurait envie de toi, dis-moi ? »

 

Elle écrasa froidement sa cigarette longue et fine dans le cendrier de cristal posé sur un guéridon.

 

« Navrée mais j’en ai plus qu’assez de toi. Je vais demander le divorce et quand ce sera fait j’irai vivre avec Kôji. Au moins cesseras-tu d’être cocu, mon chéri », lança-t-elle avec un petit rire provoquant en se détournant.

 

Cette fois était la fois de trop. Il avait supporté toutes ces années l’humiliation d’être un mari trompé, mais elle ne le quitterait pas pour un autre. Aveuglé par la colère, il s’empara du lourd cendrier et l’abattit de toutes ses forces sur la nuque de sa femme.

 

L’Hikari entrait en gare de Tokyo quand Suguru émergea de son cauchemar, hagard. Le rêve avait paru plus réel que jamais et lui avait laissé une angoisse oppressante au creux de l’estomac. Il se passa plusieurs fois la main sur le visage et, d’un geste machinal, tira son téléphone portable de son sac et consulta la messagerie. Hiroshi ne lui avait pas répondu.

 

Son malaise et son inquiétude se muèrent insidieusement en une sourde colère puis une rage brûlante. À présent, il comprenait très bien ce que tramait son petit ami et il était grand temps de mettre un terme à cette histoire.

 

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Jidai Matsuri : la « Fête des Âges » a lieu à Kyoto le 22 octobre. Instaurée en 1897, elle commémore la longue histoire de la ville. Les participants, des citoyens en costumes chatoyants, défilent depuis le Palais Impérial jusqu’au Sanctuaire Heian.

Count Rank TV : émission imaginée par Maki Murakami dans le volume 8 de « Gravitation ».

 

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