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CHAPITRE XV
Hiroshi lança un coup d’œil à sa montre et laissa ses doigts glisser le long des cordes de sa guitare acoustique. Suguru n’allait sans doute pas tarder à rentrer. Il aurait voulu aller le chercher à la gare mais Yuji l’avait persuadé, à force de jérémiades, de lui laisser sa moto car sa voiture était chez le garagiste. Rentré tard de la soirée de Sobi, ce n’est que vers midi qu’il s’était réveillé pour s’apercevoir qu’il avait oublié son téléphone mobile au domicile de son ami. Légèrement vaseux après la quantité non négligeable d’alcool et d’autres substances pas toutes légales absorbée, il avait décidé de rester à la maison afin de se reposer.
Le soir était tombé quand un bruit de clef annonça le retour de son petit ami. Hiroshi se leva, reposa sa guitare sur son support et alla accueillir Suguru qui se déchaussait dans l’entrée.
« Bonsoir, tu as passé un bon séjour à Kyoto ? » questionna-t-il en enlaçant le claviériste une fois qu’il eut ôté son manteau. Il tenta de l’embrasser mais le garçon se dégagea.
« Cessez donc cette comédie, Hiroshi. Vous vous moquez pas mal de savoir si j’ai passé ou non un bon séjour, rétorqua-t-il d’une voix coupante. Je suppose en revanche que votre soirée à vous a été agréable ? Organisée par ce dépravé de Mizutani, j’imagine que ça a dû être orgiaque ! »
Sans laisser le temps au guitariste, médusé, de rien dire, il passa à la cuisine et se servit un verre de whisky qu’il descendit tout raide. Partagé entre indignation et incompréhension la plus totale, Hiroshi le dévisagea longuement.
« De quoi est-ce que tu parles ? C’était une soirée parfaitement normale et si tu étais venu tu aurais vu… » Il secoua la tête. « Ah, et pourquoi est-ce qu’il faut que je me justifie, d’ailleurs ? Tu n’as aucun droit de me parler comme ça ! Commence par poser ce verre, à quoi est-ce que tu joues ?
- Je fais ce que je veux chez moi, renvoya le jeune garçon en se servant à nouveau. Vous n’avez pas à me donner d’ordres. Vous croyez peut-être que je n’ai pas remarqué votre petit manège ? Où étiez-vous, toute la journée ? Je vous ai laissé plusieurs messages mais vous ne m’avez pas répondu.
- J’ai oublié mon téléphone chez Sobi et comme j’ai prêté ma moto à Yuji, je n’ai pas pu retourner le chercher.
- Ne me prenez pas pour un idiot. Vous croyez que je ne sais pas que vous couchez avec ce type ?
- Quel type ? Sobi ? Tu racontes n’importe quoi ! Alors maintenant, tu vas te calmer parce que là, tu délires complètement! » cria Hiroshi, rendu furieux par les accusations calomnieuses de son petit ami. Il avait bien remarqué que celui-ci n’aimait pas voir d’autres personnes le serrer de trop près, mais là il s’agissait d’une crise de jalousie en bonne et due forme, et qu’il sorte avec lui ne lui donnait nullement le droit de lui parler en ces termes.
« Mizutani, oui, à moins qu’il ne s’agisse de cette Honda, une putain qui se traîne dans tous les caniveaux, rétorqua Suguru d’une voix emplie de haine. C’est tout ce que vous aimez, n’est-ce pas ? Vous rouler dans l’ordure avec le premier venu ! »
Hiroshi ne répondit pas mais tira son paquet de cigarettes de sa poche. Lentement, avec une application étudiée, il en sortit une de l’étui, l’alluma à son zippo d’argent et souffla une profonde bouffée.
« Hé bien oui, c’est vrai. J’ai couché avec Yukari. Et laisse-moi te dire qu’elle c’est de la braise, rien à voir avec toi, pauvre frustré !
- Espèce de saleté ! Tout ce que tu voulais en couchant avec moi c’était que je t’aide à retaper ta ruine pour y installer ensuite cette traînée ! Tu n’en as jamais rien eu à faire, de moi !
- De toi ? Mais regarde-toi ! Un nabot qui ne pense qu’à sa carrière, prétentieux comme pas deux ! Honnêtement, qui aurait envie de toi, dis-moi ? » lança le guitariste avec un petit rire insultant en se dirigeant vers la table sur laquelle était posé un petit cendrier en céramique. Il y écrasa sa cigarette puis se retourna vers Ikkyoku, ramassée sur une chaise, dont les miaulements rauques retentissaient presque sans discontinuer depuis le début de la dispute.
« Ah, mais tu vas la fermer, sale bête ! Allez, dégage de là ! » s’emporta-t-il en la poussant sans douceur à l’aide d’un magazine. La petite chatte feula et le griffa sauvagement avant de fuir se réfugier à l’étage où ses miaulements désespérés continuèrent à se faire entendre. Hiroshi tressaillit sous le coup de la douleur cuisante et parut sortir d’un rêve ; n’était-il pas en train de parler avec Suguru ? Il se retourna, à la recherche de son petit ami, et n’évita que par réflexe la bouteille que celui-ci abattait vers sa tête. Stupéfait, il recula d’un pas mais, déjà, le claviériste se jetait sur lui, brandissant la bouteille de whisky aux trois-quarts pleine, une expression de rage démente au fond de ses yeux d’un noir d’encre.
« Suguru ! Arrête ! »
Il esquiva un nouveau coup et, profitant de ce que le jeune garçon était emporté par son élan, il se jeta sur lui et lui enserra le poignet afin de lui faire lâcher son arme improvisée. Suguru se débattit avec fureur mais Hiroshi, petit à petit, parvint à prendre le dessus et, d’une secousse, lui fit lâcher la bouteille qui roula au sol.
« Suguru ! Je t’en prie, reviens à toi ! »
Il maintenait à présent le claviériste plaqué contre un mur et tentait de maîtriser ses sursauts furieux. Le visage tordu par la haine, Suguru cracha : « Et maintenant ? Tu vas me tuer, pas vrai ? Pourquoi ne pas te débarrasser de moi, puisque je te fais horreur ? »
Hiroshi observa un très court silence et répondit doucement :
« Parce que je t’aime. »
Une ombre parut glisser sur le visage du garçon dont le regard perdit son expression démente et qui leva des yeux égarés mais nettement familiers, des yeux noisette, vers son petit ami toujours penché sur lui.
« Hi… Hiroshi ? Que… Qu’est-ce qui se passe ? balbutia-t-il.
- Suguru, c’est bien toi ?
- Oui… Qui voulez-vous que ce soit ? Pourquoi me demandez-vous cela ? »
Le guitariste le relâcha doucement avant de le serrer avec force contre lui.
« Je t’aime », répéta-t-il en embrassant à plusieurs reprises sa chevelure noire. Il sentit son petit ami se raidir entre ses bras et tourner la tête en direction des shôjis qui donnaient sur le jardin et, suivant son regard, il aperçut Shohei Koide qui paraissait les fixer d’un regard profondément mélancolique.
« Sous les rosiers… » dit-il simplement puis il se détourna, fit un pas en direction de la cloison mobile et s’évanouit.
« Vous… vous l’avez vu aussi, Hiroshi ? murmura Suguru, ébranlé, au bout de plusieurs secondes qui parurent une éternité.
- Oui. Et Ikkyoku ne miaule plus.
- Allons-nous en d’ici, s’il vous plaît. »
OoOoOoOoOoO
« C’est incroyable comme histoire. J’ai toujours dit qu’il y avait des esprits dans cette maison et personne ne m’écoutait, affirma Sobi en tirant sur son kiseru. Vous devez être fatigués après ces événements. Tu connais le chemin, Hiroshi.
- Merci encore de nous recevoir », s’inclina Suguru un peu à contrecœur.
Sobi et Junichi regardèrent les deux garçons s’éloigner.
« Au moins ça explique les menaces de Fujisaki, philosopha le professeur.
- Je crois que ça a juste décuplé leur nature. Il reste jaloux et Hiro, nonchalant. Ils ont eu de la chance en tout cas. Et nous un peu moins… » soupira-t-il en observant le petit chat de son ami jouer avec les feuilles des plantes.
OoOoOoOoOoO
Le lendemain, les deux musiciens retournèrent au travail, encore un peu bousculés.
« Oh ! Les kamis m’ont entendu !! » s’exclama Tatsuha qui semblait avoir élu domicile dans les bureaux de son beau-frère.
Il tourna autour des deux garçons comme s’il cherchait quelque chose et soupira, soulagé.
« Plus d’ondes malfaisantes autour de Sakuma-sama !
- Tu savais ? lui demanda Hiroshi, surpris.
- Bien sûr ! Je les ai senties quand vous enregistriez Vault of Rhythm. Mais là, vous êtes purs comme la neige.
- Est-ce que… est-ce que tu pourrais venir examiner notre maison ?
- Je ne suis pas non plus un moine au rabais ! rétorqua le frère de Yuki.
- Tu sais, Sakuma doit venir et… ça serait regrettable qu’il lui arrive quelque chose… par ta faute, mentit le guitariste.
- On y va maintenant ! s’enflamma le moine.
- Nous ne sommes pas en villégiature, expliqua Fujisaki qui avait suivi l’échange, silencieux. Ce soir attendez-nous donc et nous irons tous les trois. »
Ainsi, à la fin de la journée ils regagnèrent ensemble la maison.
Fujisaki et Nakano laissèrent le moine purifier l’habitation armé de prières, d’encens et de sel.
« Qu’est-ce qu’il a voulu dire par « sous les rosiers » ?
- Je ne sais pas. On peut aller voir. »
Hiroshi termina sa cigarette – une normale ; il s’était débarrassé des mentholées – et se leva.
« Halte ! cria Tatsuha. Il y a… il y a quelque chose… ici. »
Les garçons se figèrent. Ils n’avaient rien dit des rosiers au jeune moine.
Après une incantation, celui-ci recommanda d’appeler la police et partit sans plus d’explication.
Le souvenir de Toshihiko Dejima, journaliste au Détective moderne leur revint et ils le contactèrent en même temps que les autorités.
OoOoOoOoOoO
« COLD CASE : IZUMI KOIDE Le 23 septembre 1982, Izumi Koide disparaît de son domicile. Son époux, Shohei Koide… »
Poursuivant sa lecture dans sa tête, Haruka Fujisaki ne laissa rien paraître de ses émotions. Enfin, elle referma la revue.
« Et tu as attendu deux mois avant de me dire qu’il y avait eu des manifestations paranormales chez vous et que les rosiers abritaient le cadavre d’une pauvre femme ? demanda-t-elle à son fils aîné.
- Tu te serais fait du souci et tu aurais voulu que je déménage. »
Il n’avait pas tort.
« Tout est rentré dans l’ordre ?
- La maison est purifiée, les rosiers aussi. Et tu as remarqué que la maison est quasiment restaurée ? Hiroshi y est pour beaucoup !
- C’est vrai. Vous avez accompli un beau travail d’équipe. »
Suguru rougit à ce terme.
« Tu l’appelles donc Hiroshi à présent. Vous avez dû vous rapprocher.
- Je… les travaux et le boulot… ça…
- Ne te fatigue pas.
- Maman ! Regarde comme Ikkyoku a grandi ! les interrompit Ritsu en arrivant avec la petite chatte.
- C’est que Suguru s’en occupe bien, expliqua Hiroshi, qui venait derrière lui.
- Si vous voulez passer à table, madame Fujisaki, le dîner est prêt.
- Merci de nous avoir invités avec Ritsu, répondit la mère. Et je suis ravie de rencontrer votre frère. »
Les fêtes de fin d’année étaient arrivées à une allure folle, remettant les choses en ordre. L’entourage des deux garçons ne remarqua plus de débordements dans leur relation, redevenue paisible. Même Suguru, qui voulait parfois épingler Shindo, se retenait. Les semaines aidant, la rivalité entre eux s’était atténuée. Oh, ils n’étaient pas les meilleurs amis du monde – et ne le seraient jamais – mais chacun mettait du sien, petit à petit, pour arrondir les angles. Et cela se ressentit sur leur travail : le single de Noël explosa l’Oricon.
Le jeune couple n’avait pas voulu se séparer pour leurs premières fêtes ensemble, ainsi, Suguru avait invité sa famille à venir à Kichijôji.
Tous les cinq passèrent au salon et à minuit, ils se souhaitèrent la bonne année.
« À Fujisaki et Hiroshi ! À leur prochaine affaire du siècle ! » trinqua Yuji en levant son verre en riant.
FIN ________________________________________
Cold Case : affaire non classée.
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