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CHAPITRE V
Hiroshi s'étira.
« C'était… fabuleux !
- C'est ce qu'ils disent tous, gloussa la jeune fille. Quelle énergie tu as ! »
Après deux ans d'abstinence… songea Hiroshi, pas étonnant…
"Je vais devoir partir en revanche, dit-il en rassemblant ses vêtements.
- Pars mais prépare-moi du café. À plus tard, Hiro-chou », ronronna Yukari juste avant de s'enfouir sous la couette.
Il reprit courageusement le chemin de son appartement. Le « verre entre collègues » n'aurait pas dû se terminer ainsi. Miki était partie en premier, suivie de Suguru et de Fumie. Les deux autres avaient continué à discuter puis ç’avait été l'heure du dîner et… celle des câlins. Pourquoi ne pas céder ? Il était célibataire, il n'avait pas fait l'amour depuis une éternité et Yukari semblait se satisfaire d'une nuit. Pourquoi cette culpabilité alors ? Les paroles de Suguru lui revenaient en tête. Et si… Non ! Une relation entre collègues n'arrangerait rien en cas de séparation et de toutes façons il n'était pas prêt à s'impliquer dans une relation suivie. Il avait essuyé un revers inattendu et même s'il tournerait la page, il fallait laisser le temps au temps.
À moins que tout cela ne soit qu’un prétexte fallacieux.
OoOoOoOoOoO
Le lendemain, sous un autre prétexte fallacieux, il retrouva Yukari dans un Love Hotel à la pause du déjeuner.
« Tu étais où ? glapit Shuichi en le voyant s’engouffrer en courant dans l’ascenseur, les joues rougies.
- Je… j’ai rejoint mon frère exceptionnellement. À Shibuya. »
Suguru écoutait discrètement. Il trouvait son camarade distant depuis qu’ils avaient pris un verre ensemble avec les filles. Il ne pouvait pas être jaloux puisqu’il acceptait les préférences de son meilleur ami.
Mais moi, je suis juste un collègue. Pas un ami, songea-t-il amèrement en repensant au comportement d’Hiroshi avec lui et celui, beaucoup plus chaleureux, qu’il avait avec les autres.
En vérité, il était malheureux. Il avait lancé un hameçon au café. Il avait espéré de toutes ses forces que le guitariste y mordrait. Le contraire s’était produit. Cette colocation allait peut-être être un enfer et il en était le seul responsable.
« D’accord, Fujisaki ? »
Il fixa Nakano, incapable de savoir que répondre.
« Je te disais que demain matin nous passerons chez toi vers 10 heures.
- Parfait.
- J’arrive pas à croire que vous allez habiter ensemble. Quand je viendrai, je le verrai, grogna le chanteur.
- Ça ne devrait pas poser de problème. Depuis que tu es avec Yuki, tu es venu une dizaine de fois en deux ans.
- Oh ! Hiro ! »
Mais les portes de l’appareil s’ouvrirent et la discussion en resta là.
OoOoOoOoOoO
« Nous voila chez nous, soupira Hiroshi en s’asseyant. Il reste encore beaucoup à faire mais on tient le bon bout ! »
Fujisaki se montrait plus réservé mais l’enthousiasme à toute épreuve de son ami le rendait confiant. Après tout, n’avaient-ils pas effectivement abattu le plus gros ?
« Et puis nous sommes presque dans la phase décorative. Si ça ne te gênes pas, j’aimerais quelque chose de classique pour le salon.
- C’est vrai que nos cartons amassés dans les coins c’est un peu trop moderne », plaisanta Suguru.
Le déménagement s’était plutôt bien passé. Comme prévu, Hiroshi et son frère étaient arrivés à 10h15. À eux trois ils avaient eu tôt fait de charger les affaires. Le déchargement avait été plus lent mais Junichi était là et trois solides gaillards comme eux avaient vidé rapidement cartons et meubles. Les deux aides n’avaient pas tardé. Quelques heures plus tard, une lourde pluie s’était abattue, rendant la maison légèrement sinistre.
Nakano alla faire couler un bain puis revint au salon se rouler un joint et glisser un CD dans la chaîne déjà branchée.
« Je promets de fumer dehors à l’avenir mais là… je dois dire que je me sens crevé. »
Les premières notes de Feeling good résonnèrent dans la maison.
« C’est toujours bon pour ce concert de Muse, au fait ?
- Bien sûr ! Avec plaisir. Euh… non, refusa poliment le claviériste quand l’autre musicien lui tendit son pétard.
- J’ai un peu abusé ces temps-ci mais tu sais, ça détend aussi.
- Je… je peux vous masser si vous voulez…
- Vraiment ? »
Sans plus attendre, le guitariste quitta son pull fin, tira une dernière latte et s’allongea sur le ventre. Un peu tendu, Suguru se rapprocha et avança des mains tremblantes. Jamais il n’avait soupçonné cette fine musculature. Il pétrit la peau chaude et ne tarda pas à arracher des gémissements de plaisir à l’autre garçon.
« Tu fais ça suuuper bien.
- J’aurais dû vous le proposer plus tôt.
- Tu peux refaire au niveau de l’omoplate ? Mon pauvre doooooos… »
Confiant, Suguru malaxa les muscles endoloris avec doigté. Il avait appris avec Narumi, une amie d’enfance de Kyoto qui faisait des études de kinésithérapeute. Puis Hiroshi se redressa et avant que Suguru ne se pose des questions il l’attira contre lui et l’enlaça.
« Et si nous prenions le bain ensemble ? »
Il avait dit ça sur un coup de tête mais la suggestion que Sobi lui avait faite une semaine auparavant était alléchante. Il aimait les filles, ou les garçons, menus et quelque chose lui disait que ces hanches-là devaient être fines.
Face à lui, Suguru demeura pétrifié, le cerveau complètement grippé. Que répondre à une proposition pareille ? Nakano savait ce qu’il en était de ses préférences ; peut-être même avait-il enfin compris quelle était la nature des sentiments qu’avait pour lui le claviériste. Il n’avait pas réagi à ses aveux plus ou moins explicites et il lui proposait malgré tout de prendre un bain en sa compagnie ? Le jeune homme avait une définition de ce qu’était la colocation bien particulière.
« Monsieur Nakano… Vous êtes sérieux ?
- Oui. J’ai vraiment envie de ce bain, et j’imagine que tu dois aussi être crevé d’avoir trimballé tous ces cartons et ces meubles. Je suis zéro en massages mais… je pourrai toujours te frotter le dos. »
Décidant que l’absence de réponse de son camarade était un accord tacite, Hiroshi se leva et passa dans la salle de bains.
C’est pas le moment de t’exciter, s’admonesta mentalement le jeune garçon. C’est comme si on était dans un onsen et c’est tout.
Sauf que son dernier séjour dans un onsen remontait à un voyage de fin d’année scolaire, au collège, et qu’il n’avait absolument pas été amoureux de l’un de ses camarades.
« Tu viens, Fujisaki ? » appela Hiroshi de la salle de bains mettant la douche en marche. Dans un étrange état – à demi engourdi, à demi excité – le claviériste quitta le salon et passa dans la petite pièce. Il avait déjà eu un aperçu de la silhouette de son collègue juste avant, mais ce qu’il avait à présent sous les yeux était plus qu’appétissant et une envie féroce d’étreindre ce corps élancé et fermement musclé lui embrasa le ventre, aiguillonnée par la vue d’un petit dragon noir lové juste au creux de ses reins. Le jeune homme rejeta la lourde masse de ses cheveux trempés en arrière et sourit.
« Hé bien, déshabille-toi, ne reste pas planté comme ça… dit-il avec amusement. Serais-tu timide ?
- Non, je… non. J’arrive. »
D’un geste emprunté, il retira ses vêtements et se glissa sous le jet d’eau chaude à côté d’Hiroshi, le cœur battant. Cette situation-là, jamais il n’avait même osé en rêver. Cela avait toujours relevé pour lui d’un fantasme total et là… Nerveux, il écarta ses cheveux mouillés de devant ses yeux, sentant peser sur lui le regard scrutateur de son camarade.
« Monsieur Nakano…
- Oui ?
- Pouvez-vous me passer le gel douche ? »
Sans doute l’échange le plus minable des dix dernières années, mais il n’était pas vraiment facile d’engager une conversation étant données les circonstances.
« Tu ne préfères pas plutôt que je te frotte le dos ? » proposa Hiroshi, étrangement fasciné par le corps mince et délié à ses côtés. Suguru n’était que finesse, non à la manière délicate des filles mais à celle, juvénile et nerveuse, des adolescents et il avait soudain très envie de sentir sous ses mains la douceur et la souplesse de sa peau.
« Si vous voulez… Dans ce cas… je serai tenu de vous rendre la pareille.
- Ça me convient tout à fait », déclara le guitariste en faisant couleur du gel douche dans le creux de sa main et, lentement, il entreprit de l’étaler sur les épaules d’un Suguru tremblant de délice et de désir mêlés.
« Fujisaki ?
- Mmh ?
- Je sais que je suis particulièrement long à la détente mais… si j’ai bien compris, tu as vraiment le béguin pour moi ? »
Suguru se retourna d’un geste souple vers son camarade.
« Je n’ai pas le béguin, monsieur Nakano. Je vous aime, répondit-il avec gravité.
- J’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’un délire de Shuichi. J’ai été vraiment surpris quand tu as mis tes préférences sur la table, devant les filles. Il a dû te falloir un sacré cran, dit Hiroshi en effleurant doucement la joue lisse du jeune garçon.
- En fait je… je ne crois pas me tromper en disant que je ne suis pas le seul des deux à aimer les garçons », fit Suguru en posant une main un peu timide sur la poitrine du jeune homme qui le regarda avec surprise.
« Oui, je… je vous ai entendu discuter un jour avec monsieur Mizutani. Je ne vous ai pas épiés ! J’étais aux toilettes et vous parliez tout en ponçant. Alors j’ai pensé que j’avais peut-être une chance en fin de compte et j’ai décidé de me déclarer. Enfin… pas directement, mais je pensais que vous comprendriez l’allusion, expliqua-t-il. Je vous aime vraiment. Depuis des années, mais je n’avais jamais rien dit jusqu’à maintenant et sans votre séparation d’avec mademoiselle Ayaka j’aurais continué à me taire. Seulement… les choses sont différentes, maintenant. »
Oui, elles l’étaient. Et Suguru, dans le plus simple appareil, était plutôt appétissant au regard des critères d’Hiroshi. Et il avait effectivement des hanches étroites et une très jolie chute de reins.
« Je sais que je ne peux pas remplacer mademoiselle Ayaka mais… »
Le guitariste lui posa son index sur les lèvres pour le faire taire.
« Je te propose de parler de tout ça une fois que nous en aurons terminé. J’ai vraiment envie de ce bain et toit aussi je parie, dit-il en laissant glisser ses mains pleines de savon le long du dos de son camarade en un geste lent et sensuel.
OoOoOoOoOoO
« Oooh ! Kamis ! Comme ils sont mignooons !
- Ce sont les tiens, Fujisaki ? Ils sont adorables !! »
Les Bloody Jezabel au complet, piaillantes – même Nana – étaient penchées en un froufrou de dentelles gothiques au-dessus d’un petit carton contenant trois chatons crème.
« Ce ne sont pas vraiment les miens. Je les ai trouvés dans le jardin hier soir, sous l’engawa. C’est vrai qu’on avait aperçu à quelques reprises un chat rôder dans le jardin, certainement leur mère, mais depuis samedi dernier on ne l’a plus revue, expliqua le claviériste en observant l’un des petits félins donner des coups de patte maladroits à un ruban de velours qu’agitait Fumie devant lui.
- Vous l’avez faite fuir, ironisa Nana. Je la comprends un peu, cette pauvre bête. Devoir vivre à proximité de Nakano et toi…
- Toujours le mot pour faire plaisir, Ito de mon cœur, intervint Hiroshi en entrant dans la pièce avec deux cafés – et Shuichi, qui arrivait à peine et qui se rua sur le carton sitôt qu’il en eut aperçu l’attendrissant contenu.
- Il n’y a jamais que la vérité qui fâche, Nakano. »
Ignorant les amabilités que chanteuse et guitariste, qui se détestaient cordialement, avaient entrepris d’échanger, Suguru poursuivit :
« On s’est dit qu’on ne pouvait pas les laisser là, alors on en a gardé un, une chatte, et on a amené les autres ici en espérant que quelqu’un voudra les adopter. Vous n’en voulez pas un ?
- Moi j’en prendrais bien un mais Yuki ne voudra jamais… soupira Shuichi en grattant affectueusement l’un des petits chats derrière les oreilles.
- J’ai déjà un chat et il est très jaloux, déclara Mao Takeda, la guitariste des Jezabel, d’un ton de regret.
- Moi je veux bien en adopter un ! s’écria Miki avec élan. Un mâle de préférence, il y en a un ?
- Tu comptes certainement l’appeler Suguru-chan ? » minauda Nana d’un ton moqueur, ce qui lui valut en retour un geste fort peu aimable de sa jeune camarade.
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Tous les chatons avaient trouvé une famille quand Hiroshi et Suguru quittèrent les locaux de N-G. C’était pour eux un véritable poids en moins car avec la poursuite des travaux ils avaient suffisamment à faire sans avoir à s’occuper d’une portée de chatons orphelins. Programme de la soirée : peinture des murs du salon. Suivrait ensuite celle du vestibule du rez-de-chaussée avant de s’attaquer au tapissage des chambres de l’étage.
Suite à l’aveu de Suguru et au bain pris en commun, les relations des deux garçons avaient radicalement changé. Toutefois, si Hiroshi avait accepté sans trop de difficulté que son camarade lui plaisait, son expérience malheureuse avec Ayaka l’avait cruellement échaudé et il hésitait à s’investir à nouveau dans quelque chose de durable. Comme il l’avait expliqué à Suguru, il préférait attendre un peu et voir de quelle manière les choses allaient évoluer entre eux à présent qu’ils habitaient ensemble. Cependant s’était installé entre eux une tendresse qui n’existait pas auparavant et qui se traduisait par de petits sourires, de légers contacts, d’éloquents regards. Le claviériste était aux anges ; enfin il goûtait à cette complicité de laquelle il s’était si souvent senti exclu, que ce soit au cours des répétitions de Bad Luck ou des récentes séances de rénovation collectives.
Cependant, en vertu de l’adage selon lequel toute médaille a son revers, avec la distance abattue apparurent rapidement les premiers nuages dans le ciel limpide de leurs nouvelles relations. Et tout ceci à cause de quelques coulures de peinture. Des coulures sur le parquet, certes, mais de toutes façons n’allait-il pas falloir lui aussi le rénover ?
Quoi qu’il en soit, ces petites frictions n’étaient pas suffisantes pour ternir la belle humeur de Suguru à la veille du 6 juillet, jour de son anniversaire.
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Onsen : source thermale, la plupart du temps aménagée en plein air.
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