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CHAPITRE IX
« Comment fait-on à présent ? demanda Suguru en croisant les bras et en s’asseyant sur la petite marche qui menait à la douche.
- On ne risque pas de mourir, on a l’eau courante et la ventilation renouvelle l’air. »
Et cela faisait quinze minutes que le guitariste s’échinait à débloquer le loquet.
« Évidemment, il n’y a pas de tournevis !
- Si, à côté. »
Le loquet céda enfin et Nakano tira la porte.
« Après vous, monsieur. »
Suguru sortit sans l’ombre d’un sourire. Une tâche en plein air lui ferait le plus grand bien et le jardin l’en remercierait !
Une heure et demi plus tard, Hiroshi sortit pour une pause cigarette. À peine à l’extérieur, il l’alluma et inspira une grande bouffée de nicotine. Il observa quelques secondes la silhouette de son petit ami s’échinant sur les rosiers. Leur relation était curieuse. Ils avaient tous les deux des espèces de sautes d’humeur. Bien sûr les travaux fatigants n’aidaient pas à la construction d’une relation sereine mais leurs mots étaient parfois empreints de violence et de méchanceté et ni l’un ni l’autre n’étaient comme ça. Que se passait-il ? Aimait-il encore Ayaka et se voilait-il la face en sabotant sa relation avec Suguru ? Un léger cri de son petit ami le tira de ses réflexions et il accourut vers lui.
« Ça va ? s’enquit-il en prenant sa main rougie de sang.
- Oui, je me suis juste blessé à cause des épines. »
Il y avait bien trop de sang pour que les rosiers en soient la cause. À voir le sécateur taché, Hiroshi trouva le vrai le coupable. Il prit la main blessée de Suguru et la porta à sa bouche pour un baiser magique mais au lieu de ça, il enfourna l’index ensanglanté et le lécha dans sa longueur, lâchant un gémissement de plaisir.
Les joues du claviériste rosirent.
« Fai… faisons l’amour, articula-t-il presque péniblement. Faisons l’amour, répéta-t-il, plus sûr de lui.
- C’est ce que tu veux ? roucoula Hiroshi en le serrant contre lui. Tu es en forme dis-moi, » remarqua-t-il en glissant sa main entre eux deux. Il défit lentement les boutons du pantalon et s’immisça entre le tissu et la peau chaude. Il se pencha et lui chuchota un de ses fantasmes secrets.
Fujisaki hoqueta de surprise mais il n’opposa aucune résistance. Il imita même son petit ami, à la recherche de son désir. Ils prolongèrent au maximum cet état de grâce mais finirent pas s’abandonner.
Le retour à la réalité fut brutal pour les deux garçons, un peu gênés du déroulement des choses.
« Nous devrions rentrer pour… pour soigner ta main », conclut Hiroshi.
OoOoOoOoOoO
« Hiro ! Mais qu’est-ce que tu fumes aujourd’hui ?! »
Le guitariste leva des yeux étonnés vers Shuichi qui s’éventait le visage en grimaçant. Il tira sur sa cigarette, longue et fine, et souffla un mince ruban de fumée.
« Ah, ça ? J’ai eu envie de changer. Une idée, comme ça.
- Oui, mais ça empeste ! renchérit son meilleur ami. Ce mélange de menthe et de tabac… Franchement, ça me donne mal au cœur ! »
Saisi d’une subite impulsion, Hiroshi avait décidé d’acheter un paquet de cigarettes mentholées au distributeur placé dans le hall de N-G Productions. Alors qu’il tirait sa première bouffée, il avait eu la sensation curieuse de redécouvrir une saveur oubliée depuis longtemps, ce qui était étrange car il n’en avait jamais fumé auparavant.
« Moi j’aime cette odeur, intervint K. Judy aussi fume des cigarettes au menthol. Tu me fais penser à ma chère épouse, Hiro.
- Vraiment ? Qui sait, peut-être que je peux te la faire oublier ? ronronna le jeune homme avec un coup d’œil en coulisse à son manager qui se mit à rire.
- C’est pas que je ne t’apprécie pas, mais tu n’as vraiment pas assez de poitrine à mon goût !
- Oh, si ce n’est qu’une histoire de poitrine, ça n’est pas grave… »
Hiroshi écrasa sa cigarette dans le cendrier posé devant lui et, se levant, effleura lascivement le grand Américain qui perdit de sa contenance. Suguru, dans le fond de la pièce, faisait mine d’être plongé dans l’annotation d’une partition mais il n’avait rien raté de l’échange et, même s’il ne disait rien, il n’appréciait pas du tout le jeu de son petit ami.
L’air de rien, ce dernier ouvrit la porte qui donnait sur le studio et appela :
« Hé bien, qu’est-ce que vous attendez ? On y retourne ou pas ? »
OoOoOoOoOoO
Bientôt fini, bientôt fini, on en a bientôt fini avec ces boiseries… se répétait mentalement Suguru, comme un mantra, en passant une seconde couche de peinture sur le bois lustré. Certes, la tâche avait été longue et fastidieuse mais les panneaux avaient retrouvé une nouvelle jeunesse et une fois posés, nul doute que le résultat serait à la hauteur des efforts déployés.
Son téléphone portable sonna, le tirant de ses pensées qui commençaient à tourner en rond. Contrarié et heureux à la fois de cette distraction, il reposa son pinceau à plat sur le bord du seau de peinture acajou et tira le petit appareil de sa poche. Son visage fatigué s’éclaira.
« Bonsoir, Shinichi. Non, tu ne me déranges pas ! » s’empressa-t-il de répondre à la question de son ami. Âgé de quelques années de plus que lui, Shinichi Garai étudiait le violon à la faculté Sowai, à Osaka. Suguru avait fait sa connaissance par l’entremise d’amis de sa mère et, assez rapidement, l’amitié qui les liait s’était changée en flirt. Son premier flirt avec une personne du même sexe que lui, mais les choses n’étaient pas allées plus loin entre eux, d’autant que, peu de temps après, le jeune garçon était parti s’installer à Tokyo. Habités cependant par un même amour de la musique, ils étaient restés en contact et se téléphonaient régulièrement.
« Un problème ? Comment ça ?
- Bah, je t’avais parlé de ce festival auquel je participe avec l’orchestre de la fac. Il débute demain soir, et ma sœur s’est trompée sur les dates en me réservant une chambre d’hôtel. Je les ai recontactés mais ils n’ont plus rien de libre, alors je me suis dit que peut-être… tu pourrais m’héberger pour la nuit ? »
Suguru ne demanda pas pour quelle raison c’était la sœur de son ami qui s’était chargée de faire la réservation ; brillant musicien, Shinichi était quelqu’un d’épouvantablement mal organisé. Toute la famille, d’ailleurs, paraissait vivre dans une joyeuse pagaille et le jeune garçon n’était pas près d’oublier son séjour dans une maison habitée par sept personnes, un chien, trois chats et deux cochons d’Inde.
« Oui, bien sûr, il n’y a aucun problème. Ça tombe bien, depuis le mois dernier j’habite dans une maison à Kichijôji et on a plusieurs chambres.
- On ? releva le violoniste, intrigué.
- Oui. Je… je suis avec quelqu’un. Je ne t’en avais pas parlé avant parce que… Enfin, il s’agit d’Hiroshi Nakano, le guitariste de Bad Luck. La maison est à lui et je l’aide à la retaper parce qu’elle était vraiment dans un sale état, expliqua Suguru.
- Je vois. Mais si vous êtes en plein travaux, tu es certain que ça ne va pas déranger ? Et… Nakano ne dira rien ?
- Bien sûr que non. Et puis, c’est chez moi aussi. Tu ne crois pas que je vais te laisser à la rue ?
- Super, tu me sauves, là ! Je dois arriver demain matin à Tokyo, il faudra que je pose mes affaires, je suppose que tu ne seras pas chez toi ?
- Non, mais je te laisserai ma clef. Ne t’en fais pas, Shinichi, tu es toujours le bienvenue chez moi. »
Il fut convenu que le violoniste déposerait ses affaires à la maison à son arrivée puis irait rejoindre Suguru à N-G pour déjeuner avec lui avant de filer directement au Sumida Triphony Hall, à l’est de Tokyo, rejoindre ses collègues afin de répéter la Symphonie du Nouveau Monde, de Dvorak, dont la représentation avait lieu à 20h30. Satisfait, Suguru replaça son téléphone dans sa poche et s’en retourna à ses boiseries. Avec horreur, il vit Ikkyoku jouer avec le pinceau posé en équilibre précaire sur le bord du seau.
« Non ! Ne touche pas à ça ! » cria-t-il, mais c’était déjà trop tard ; d’un coup de patte, la petite chatte venait de précipiter le pinceau dans la peinture et, saisie de frayeur au ton courroucé du claviériste, elle fila se réfugier sous l’engawa.
Avec un profond soupir qui reflétait toute la lassitude du monde, Suguru plongea la main dans l’épais liquide et en retira son pinceau repeint à neuf.
OoOoOoOoOoO
« Il ne va sans doute pas tarder à arriver, déclara Hiroshi en consultant sa montre, qui indiquait 22h35. Le concert a dû se terminer vers 22 heures. Il a dit qu’il rentrerait en taxi ? »
Suguru acquiesça, confortablement lové entre les bras de son petit ami, Ikkyoku sur les genoux. Mis en présence lors du repas de midi, Hiroshi et Shinichi n’avaient pas tardé à sympathiser même si le guitariste avait trouvé quelque peu curieux de voir en ce dernier l’ex-petit copain de Suguru. D’un autre côté, il ne lui avait pas été difficile de comprendre pourquoi le claviériste et lui avaient autant d’affinités. Outre le fait que Shinichi possédait une culture musicale impressionnante, c’était un garçon calme et posé – l’antithèse de Shuichi. Grand et doté de traits avenants, il était également bien fait de sa personne, ce qui ne gâchait rien.
En effet, moins de dix minutes plus tard, le violoniste arriva. Son premier geste fut d’aller chercher parmi ses affaires une petite boîte enrubannée : des chocolats à l’attention de Suguru, dont il connaissait la gourmandise. Le jeune garçon le remercia et, après avoir ôté le papier, alla placer la boîte sur le comptoir de la cuisine sans toucher à son contenu, ce qui étonna quelque peu Shinichi mais après tout il était en effet un peu tard pour se bourrer se friandises. Tous trois discutèrent un petit moment du concert puis allèrent se coucher. La troisième chambre de l’étage, qui servait provisoirement de salle de stockage, étant encombrée de cartons, c’est donc l’ancienne chambre de Suguru qui fut attribuée à Shinichi. Ancienne, car après l’étreinte brève mais intense partagée dans le jardin, les deux garçons avaient décidé de faire chambre commune. De même, à partir de cet instant, c’est par son prénom qu’Hiroshi avait commencé à appeler son petit ami qui, en retour, avait abandonné « monsieur Nakano » sans renoncer pour autant au vouvoiement. Un rapprochement sensible mais pas suffisant toutefois pour leur faire franchir définitivement le pas de manière physique, mais une nouvelle tendresse était née entre eux.
C’est ainsi qu’après quelques baisers et caresses, Hiroshi et Suguru s’endormirent, enlacés.
OoOoOoOoOoO
Shinichi dormait profondément, le nez dans son oreiller, plongé dans un rêve des plus bizarres dans lequel il disputait une partie de Top Spin avec Kiriko Hoshino, le premier violon solo de l’orchestre, qui le battait d’ailleurs à plates coutures. Soudain, la jeune femme se penchait vers lui et lui murmurait des mots doux en lui caressant langoureusement les cheveux. Certes, il savait que Kiriko avait le béguin pour lui mais c’était bien la première fois qu’elle se laissait aller à de telles démonstrations de familiarité !
Cependant, la sensation était si étrangement réelle que le jeune homme finit par ouvrir les yeux. Il faisait noir, bien entendu, et il ne s’agissait que d’un rêve… mais alors, pourquoi sentait-il toujours une main passer lentement sur ses cheveux… descendre le long de sa nuque jusqu’à ses épaules ?
Encore aux trois-quarts endormi, il enregistra cependant l’heure qu’affichait le radio-réveil en chiffres d’un rouge brillant : 1h07. Il se tourna lentement sur le flanc et discerna dans la pénombre le contour sombre d’une silhouette penchée vers lui.
« … Suguru ?... C’est toi ?... » questionna-t-il à voix basse, incapable sans ses lunettes de déterminer de qui il s’agissait – et de qui d’autre pouvait-il s’agir, d’ailleurs ? En guise de réponse, son visiteur lui caressa le visage d’un geste lascif et le violoniste, saisi d’un véritable malaise, rejeta brutalement la tête en arrière et alluma à tâtons la lampe de chevet. Dans la lumière vive, plissant les yeux, il reconnut Hiroshi.
« Monsieur Nakano ? Que… qu’est-ce que vous faites ? bredouilla-t-il, luttant pour chasser la brume de sommeil qui lui obscurcissait encore l’esprit. Il est arrivé quelque chose à Suguru ?
- Suguru dort bien sagement à côté, répondit platement Hiroshi. Mais je ne suis pas venu ici pour parler de lui… »
Il s’assit sur le lit et un sourire enjôleur dansa sur son visage.
« Profitons que nous sommes seuls pour passer un peu de temps ensemble… La nuit est encore longue, ronronna-t-il en effleurant à nouveau le visage de Shinichi, médusé.
« Monsieur Nakano, dit enfin celui-ci d’une voix blanche en écartant la main du jeune homme, je ne sais pas à quoi vous jouez mais… vous devriez retourner vous coucher. Comme vous l’avez dit, Suguru dort juste à côté et je ne suis pas du genre à tromper mes amis avec leur compagne ou compagnon !
- Allons, allons, il n’est pas l’heure pour les leçons de morale, murmura Hiroshi dont les yeux brillaient d’une lueur prédatrice. Contentons-nous de passer un moment ensemble et ça n’ira pas plus loin. Suguru n’en saura rien, souffla-t-il en approchant ses lèvres de celles de Shinichi dont le dos vint buter contre le mur.
« Non, je refuse de… »
La porte de la chambre s’ouvrit soudain et le nouvel arrivant alluma le plafonnier. Incrédulité, douleur et rage se succédèrent sur son visage et il siffla d’une voix haineuse :
« Qu’est-ce que vous faites tous les deux ?! »
OoOoOoOoOoO
Du plus profond de son sommeil, Suguru entendait les miaulements insistants et aisément identifiables d’Ikkyoku tout près de son oreille. Comment cette bête est-elle entrée ? songea-t-il en émergeant à contrecoeur. Et Hiroshi, ne l’entendait-il pas ? Pour quelle raison cet animal s’acharnait-il sur lui en particulier ? C’était pourtant lui qui l’avait sauvé d’une mort certaine, ainsi que ses frères et sœurs de portée ! C’est alors qu’il s’avisa que la place à côté de lui était vide. Son petit ami avait quitté le lit.
Il est sans doute allé aux toilettes et Ikkyoku en aura profité pour se faufiler dans la chambre… Mais pourquoi est-ce qu’elle miaule comme ça ?
Il se frotta les yeux et caressa la chatte qui ne se calma pas pour autant, agitée, la queue balayant l’air.
« Chut, tais-toi, tu vas finir par réveiller Shinichi. Hiroshi va revenir », marmonna-t-il en se rallongeant mais le petit félin s’agitait de plus en plus. En désespoir de cause, le jeune garçon se décida à se lever pour aller verser quelques croquettes dans son écuelle, peut-être avait-elle faim ?
« Allez, viens… dit-il en sortant de la chambre. Et arrête de miauler ! »
Il avança jusqu’au bord de l’escalier et, jetant un coup d’œil au salon, constata avec étonnement que tout était éteint. Hiroshi et lui allumaient toujours une petite lampe installée à hauteur de la cuisine quand il leur arrivait de se lever la nuit afin d’éviter de marcher par inadvertance sur un outil ou de buter dans un carton, qui traînaient toujours dans le vestibule et l’entrée.
Oublieux des miaulements d’Ikkyoku, Suguru demeura planté en haut des escaliers, envahi soudain par un doute insupportable. À pas de loup, il se dirigea vers la porte de son ancienne chambre, sous laquelle filtrait un faible rai de lumière, et tendit l’oreille : des voix étouffées en provenaient.
C’est pas possible… Hiroshi ne serait pas…
Mais, dans sa tête, une petite voix perfide souffla :
« Bien sûr que si. Tu sais bien comment il est. Il court après tout ce qui bouge. Tu n’es pas assez bien pour lui alors il va sans arrêt chercher ailleurs. Tu l’as bien vu hier matin, avec K ? »
Déterminé à en avoir le cœur net, il ouvrit brutalement la porte et alluma le plafonnier, révélant ce qu’il avait redouté de trouver : Hiroshi penché vers Shinichi, en train de l’embrasser. Une rage sans nom le posséda tout entier.
« Qu’est-ce que vous faites tous les deux ?! »
Hiroshi s’écarta de Shinichi mais sans hâte, comme s’il paraissait plus ennuyé que gêné par cette interruption.
« Pas de chance… Ce sera pour une fois, peut-être ? lança-t-il avec un petit clin d’œil au violoniste qui demeura muet.
- C’est tout ce que ça vous inspire, Hiroshi ? Même pas un mot d’excuse ! aboya Suguru, écarlate de honte et de colère.
- Hé bien, tu devrais savoir depuis longtemps quels sont mes sentiments envers toi », rétorqua son petit ami avec arrogance. Furieux, le claviériste traversa la pièce et le gifla violemment.
« Sortez de là immédiatement ! Vous me dégoûtez… Quant à toi, tu ne vaux pas mieux ! » cracha-t-il à Shinichi qui n’avait pas esquissé un geste depuis le début de l’altercation, complètement pétrifié. Sans attendre de réponse, le jeune garçon tourna les talons et claqua la porte derrière lui.
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