CHAPITRE XII

 

Dans le salon, toute conversation avait cessé, et tous les occupants regardaient avec de grands yeux stupéfaits Hiroshi et Suguru en train d’échanger un baiser rien moins que passionné.

 

« Défi réussi », annonça Takeshi et, immédiatement, Suguru s’arracha aux bras du guitariste comme s’il avait eu la peste et s’écarta de quelques pas.

 

« Encore heureux qu’il soit réussi ! Avec ce qu’on a dû faire depuis ce matin ! Ah, c’est dégoûtant, je vais me rincer la bouche ! » s’écria-t-il en grimaçant, et il fila sans attendre à la salle de bains, le cœur battant, encore tout retourné par ce baiser qui avait clôt bien trop tôt une journée tout simplement merveilleuse.

 

Bien évidemment, personne dans le salon ne comprenait plus rien.

 

« Mais Hiro, qu’est-ce que ça veut dire ? questionna Shuichi, tout autant dans le noir que les filles.

 

- Hé bien, en fait… C’était ça, le pari.

 

- Comment ça ? Explique mieux, on ne comprends toujours pas, insista Mao.

 

- Ce matin, aux aurores, Takeshi m’a convoqué au Confessionnal, et il m’a expliqué ce qu’allait être mon gage. Je devais faire croire à tout le monde, aussi bien vous que les téléspectateurs, que j’avais séduit Fujisaki et que nous étions ensemble, le challenge étant que j’arrive à l’embrasser sur la bouche – et un vrai baiser, pas juste un petit coup sur les lèvres, expliqua le jeune homme, feignant une moue de dégoût.

 

- Mais… La cigarette, alors ? C’était du flan ? demanda Yukari.

 

- Non, ça c’était pour vous tromper, mais je pense bien que ça en faisait partie… hélas. »

 

« Voix-off » intervint à son tour.

 

« Exactement. Deux défis en un, et vu que Hiro a brillamment réussi les deux, les Bad Luck récupèrent donc deux heures de répétitions, annonça-t-il.

 

- Hé, mais c’est de la triche ! protesta Nana. Pourquoi deux heures d’un coup ? Ils n’avaient qu’à pas être aussi nuls, c’est tout ! »

 

Sans tenir compte de l’interruption, Takeshi poursuivit :

 

« Alors Hiro, c’était pas trop difficile d’embrasser le petit Suguru ? Et pour le convaincre d’accepter, ça n’a pas dû être de la tarte ! »

 

Le guitariste dédia un sourire mielleux à sa rivale chanteuse et répondit :

 

« J’avoue que ça n’a pas été un défi facile, mais tu peux être sûr d’une chose : si ç’avait été la douce Nana qu’il m’avait fallu embrasser, j’aurais tout de suite accepté de perdre ! »

 

La jeune fille lui renvoya un regard furibond mais conserva le silence. Miki, quant à elle, paraissait aux anges ; ainsi, tout espoir n’était pas perdu de conquérir le cœur du claviériste ?

 

« Alors c’est vrai ? Il… il n’y a rien entre vous deux ? » demanda-t-elle. Hiroshi sentit un élan de culpabilité le traverser, car sa réponse allait malheureusement donner de faux espoirs à la jeune fille, mais il ne pouvait de toutes manières pas se permettre de dire la vérité.

 

« Rien du tout !! Tu plaisantes ? Contrairement à ce que rabâche Nana toute la journée, moi j’aime les filles ! »

 

Le visage de la musicienne s’éclaira, et elle parut presque sur le point de battre des mains. « Dans ce cas, ça me va très bien, dit-elle avec un sourire.

 

- Bon, c’est pas tout ça mais je me retiens de fumer depuis ce matin et je suis en manque ! »

 

Sur ces paroles, Hiroshi se précipita dans le patio et s’abandonna sans retenue à son vice favori.

 

Après s’être précipité dans la salle de bains, Suguru avait fait grand spectacle de se laver les dents afin de donner le change aux caméras. À peine eut-il fini que Takeshi l’invita à se rendre sans délai au Confessionnal.

 

« Si j’ai apprécié ce gage ? Vous avez le sens de l’humour, vous. C’était abominable. Je me demande d’ailleurs qui sont les détraqués qui décident de ce genre de choses… Pourquoi j’ai accepté de jouer le jeu ? Il fallait coûte que coûte essayer de regagner une heure de répétition, vu que monsieur Shindo semble déterminé à saborder tous les Primes. Si c’était mon premier baiser ? Non mais, vous me prenez pour qui ?! »

 

Le claviériste regagna ensuite le rez-de-chaussée, songeur. Il dormait profondément quand Hiroshi s’était glissé sous ses draps et l’avait doucement secoué pour le réveiller. Avant qu’il ait eu le temps d’ouvrir la bouche, son petit ami l’avait fait taire d’un baiser, puis lui avait expliqué à l’oreille ce qu’ils étaient censés faire tous les deux. Ensuite…

 

« Mais monsieur Nakano…

 

- Chut. Si tu acceptes trop vite ça va paraître suspect. On ne sait pas ce qu’ils vont diffuser ou non.

 

- Mais monsieur Nakano… Si ma mère tombe là-dessus…

 

- Tu lui diras que tu n’as pas eu le choix. Que tu étais prêt à tout pour récupérer cette heure, mais que tu ne savais pas que ça irait jusqu’au baiser. Profitons-en, mon cœur, j’ai tellement envie de toi… »

 

Les mains d’Hiroshi s’insinuèrent sous la chemise de nuit de Suguru qui ne savait plus s’il devait laisser faire ou arrêter avant que les choses n’aillent trop loin.

 

« Les… caméras… hoqueta-t-il en se cambrant sous les baisers que son petit ami faisaient pleuvoir au creux de son cou.

 

- Ils croiront jamais qu’on le fait pour de bon… Laisse-toi aller, Ni-chan… Pas la peine de me dire le contraire, je sens bien que tu en as autant envie que moi », souffla le guitariste en faisant glisser sa main plus bas.

 

Le jeune garçon soupira profondément. Sans le savoir, les producteurs de Pop Academy avaient offert aux deux amants la meilleure chose qui pouvait leur arriver, mais il avait à présent le sentiment qu’il allait être encore plus difficile de recommencer à feindre la simple amitié. Encore cinq longues semaines à tenir… Au moins, cette fois, ils avaient récupéré et du temps et un chanteur pour espérer travailler de manière un peu plus sérieuse.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Le lendemain matin, quand Sakura franchit le seuil de sa classe, trois de ses camarades se précipitèrent sur elle, surexcitées.

 

« Hasumi, tu as regardé Pop Academy, hier soir ?! »

 

L’étudiante savait parfaitement de quoi ses amies voulaient lui parler. Elle-même était restée stupéfaite par ce qu’elle avait vu sur l’écran de son ordinateur, et sitôt rentrée chez elle, une fois sa journée de cours terminée, elle s’était connectée sur le site de l’émission et avait constaté que, à nouveau, Hiroshi et Suguru paraissaient incroyablement proches. Et ce, jusqu’à la révélation de la supercherie, au cours de la quotidienne, qui s’était ouvert par un baiser fougueux entre les deux musiciens.

 

« C’était terrible ! enchaîna une autre. J’ai failli m’évanouir quand j’ai vu mon beau Hiro embrasser le petit hamster ! Heureusement que c’était que pour un défi ! »

 

Le sobriquet dont Nana se délectait à affubler Suguru s’était très vite répandu, et bon nombre de fans de Pop Academy l’avaient adopté. Sakura haussa les épaules. Étudiantes à Todai, la plus prestigieuse université du Japon, et fans de cette émission stupide… Si deux de ses meilleurs amis n’y avaient pas été envoyés, jamais elle n’aurait regardé.

 

« Oui mais tout de même, il a repoussé plein de fois les avances de Honda… »

 

Vivement que ça se termine… songea la jeune fille en allant s’asseoir à sa place.

 

OoOoOoOoOoO 

 

La sonnerie de l’école retentit, annonçant la fin de la journée, et comme tous les soirs c’est le directeur qui vint ouvrir le portail, laissant passage à un premier groupe d’enfants, les cours préparatoires, qui s’égayèrent comme des moineaux à peine la grille franchie.

 

Haruka Fujisaki fut un peu surprise de ne pas trouver Ritsu parmi ses camarades, et le fut plus encore en voyant le directeur venir vers elle ; puis, une inquiétude affreuse la submergea.

 

« Monsieur Yamaoka, où est Ritsu ? demanda-t-elle après un bref salut.

 

- Bonsoir, madame. Justement, c’est à son sujet que je voudrais m’entretenir avec vous.

 

- Il lui est arrivé quelque chose ?!

 

- Heu non, pas exactement. Ne vous inquiétez pas. Il vous attend dans mon bureau. En fait… il s’est battu avec un de ses petits camarades, expliqua le directeur.

 

- Battu ? répéta la mère, incrédule.

 

- Oui, avec un élève de CE2. J’ai déjà convoqué les parents de ce garçon, qui est par ailleurs à l’origine de la querelle. Figurez-vous que… »

 

« Fujisaki-le-hamster ! Fujisaki-le-hamster ! »

 

Méprisant les provocations d’Akira Abe, un « grand » de CE2 dont la sœur était dans sa classe, Ritsu poursuivit sa route à travers la cours vers un groupe de ses petits camarades. Cela faisait des jours que cet abruti d’Abe le poursuivait de ce surnom imbécile, mais le petit garçon n’avait rien dit jusque là. 

 

« Fujisaki-le-hamster ! Hé, tu sais quoi ? Ton grand frère c’est rien qu’une tapette ! »

 

Ignorant le sens de ce dernier mot mais devinant qu’il devait s’agir d’une insulte, Ritsu se retourna vers Akira.

 

« Et alors ? répondit-il d’un ton vif. D’abord, t’es jaloux parce que Suguru il est connu et pas ton grand frère !

 

- Peut-être, mais mon frère à moi, au moins, il embrasse pas les garçons ! lança Akira d’un ton de triomphe. Le tien c’est une tapette, et toi c’est pareil ! »

 

Ritsu n’avait peut-être rien dit jusque là, mais il n’entendait pas laisser cet idiot dire du mal de ce grand frère qu’il admirait et adorait. Furieux, il se jeta sur Akira, qui riait, et lui envoya de toutes ses forces un coup de pied dans le genou.

 

« Nous les avons immédiatement séparé, bien sûr, mais les parents du petit Akira sont furieux, il faut dire aussi que son genou avait singulièrement mauvais aspect après le coup porté par votre fils… Je ne pensais pas Ritsu capable d’autant de violence, et je pense qu’une discussion avec lui s’impose », conclut monsieur Yamaoka.

 

Tout juste, mais pas seulement avec Ritsu, songea Haruka Fujisaki en acquiesçant d’un geste nerveux.  Déjà, la veille au soir, cette histoire de pari et de baiser avait manqué la faire sortir de ses gonds mais elle s’était raisonnée ; ce n’était qu’un défi stupide de plus, les deux garçons avaient simulé, en fin de compte cela n’avait été qu’un rôle. Comme l’aurait dit son cadet, « c’était pour de faux. »

 

Mais là, une petite discussion s’imposait en effet. Avec son imbécile de neveu, et en tête-à-tête cette fois.

 

OoOoOoOoOoO 

 

« Alors les artistes, le repas était bon ? 

 

- Moins qu’hier soir, tout de même. Il faudrait que Nakano se retienne de fumer plus souvent, répondit Fumie à la question de « Voix-off. »

 

- Je veux bien si tu le fais toi aussi, défia le guitariste. La claviériste lui tira la langue en réponse et se leva pour aller préparer du café.

 

- Bien ! Puisque vous êtes dans de bonnes dispositions, vous allez en profiter pour vous livrer à un petit jeu, reprit Takeshi. Nous avons remarqué, et je suppose que nous ne sommes pas les seuls, qu’il y a des tensions entre vous, alors nous vous avons préparé un petit exercice afin de vous donner l’occasion de tout mettre à plat entre vous.

 

- Tant qu’il s’agit pas d’embrasser Nakano sur la bouche, ça me va ! lança Nana, provocante.

 

- Moi je veux bien le faire ! s’écria Yukari, ce qui fit rire les autres.

 

- Rien de ceci, mesdemoiselles. En fait, il va s’agir d’être sincères et de dire ce que vous avez au fond du cœur.

 

- J’encaisse pas les Bad Luck ! le coupa Nana. C’est assez sincère comme ça ? Ça vient du fond du cœur ! 

 

- Nana je t’en prie, un peu de politesse ne fait pas de mal de temps en temps. Non, vous allez chacun donner trois qualités d’une personne du groupe rival. Vous avez bien compris ? Allez Mao, on ne t’entend pas beaucoup d’habitude, alors tu vas nous donner trois qualités de Shindo.

 

- Heu… Mais je n’ai pas beaucoup parlé avec lui, s’émut la guitariste qui n’aimait pas se retrouver le centre d’attention quand il n’était pas question de musique.

 

- Allez, Mao-chan, ne fais pas ta timide, l’encouragea Yukari.

 

- Heu… Hé bien… je trouve que Shindo est quelqu’un de… de gentil… et aussi d’honnête et de sincère, parce qu’il va au bout de ses idées même si ça peut faire du tort à son groupe », dit-elle.

 

Mais est-ce vraiment une qualité, de foncer aveuglément dans le mur ? songea Suguru.

 

« Merci, Mao. Alors… Hiro, tiens ! Au hasard… donne trois qualités que tu trouves chez Nana ! lança Takeshi, et si avec ça il ne se payait pas leur tête…

 

- Trois qualités, hein ? Le jeune homme réfléchit, les sourcils froncés, offrant l’image de la concentration la plus extrême. Elle a… une très belle couleur de cheveux. Si, si, c’est la vérité.

 

- C’est pas une qualité, ça ! gloussa Fumie, qui trouvait en fait cela très drôle.

 

- Mais bien sûr que si ! Ça ne se rencontre pas à tous les coins de rue ! En fait, à mon humble avis, Nana est bourrée de qualités mais elle les cache si bien que c’est difficile pour moi de les trouver, conclut Hiroshi, l’air navré.

 

- C’est pas grave. Je suis convaincu que Nana a au contraire beaucoup de choses à dire sur les tiennes, Hiro », dit Takeshi. La chanteuse arbora la même expression qu’elle aurait pu avoir si on lui avait proposé d’avaler une assiette de vers de terre, mais finit par répondre, non sans finesse :

 

« Il est costaud. Je l’ai bien senti quand il m’a collé sa gifle. Et courageux aussi, puisqu’il n’a pas hésité à s’en prendre à une fille… Viril… puisqu’il court après le petit hamster », ronronna la jeune fille avec un vilain petit sourire.

 

« Ouais ! Comme tu viens de le calmer, ce bouffon ! » jubila Keisuke, le petit ami de la chanteuse, qui suivait en direct sur le net l’échange d’amabilités entre les participants de l’émission.

 

Hiroshi encaissa le coup sans broncher, mais intérieurement il bouillait ; il avait sous-estimé son adversaire. Nana était certes vulgaire, désagréable et emportée, mais elle n’était pas stupide, et sur ce coup elle venait de marquer des points et elle le savait, vu le petit sourire satisfait qu’elle affichait.

 

« Ne te laisse pas faire, Hiro ! Montre-lui ce que vaut un Nakano ! » gronda Yuji, que la chanteuse des Bloody Jezabel horripilait. Une teigne pareille, qui se prenait pour le centre du monde, ne méritait rien d’autre que se faire river le clou, malheureusement les Bad Luck manquaient singulièrement de cohésion et les filles en profitaient.

 

Un silence un peu gêné se fit après les paroles provocantes de Nana. Celle-ci toisait Hiroshi d’un air de mépris ironique, comme pour le défier de venir s’en prendre à elle. Blessé dans sa fierté par cette vipère, le guitariste décida soudain de contre-attaquer. Shuichi et Suguru frémissaient d’indignation, mais leur camarade se leva et, posément, se dirigea vers Yukari.

 

« En quelle langue il va falloir que je le dise ? Je n’en ai rien à faire de Fujisaki. »

 

Diviser pour mieux régner, telle était la devise du jeune homme qui se pencha vers la bassiste, interdite, et l’embrassa sur les lèvres, sous le regard choqué de Suguru.

 

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