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CHAPITRE XIV
Jour 22 – 4ème semaine
Comme tous les soirs, Suguru s’était changé dans la cabine de douche. Après s’être lavé les dents il regagna la chambre, dans laquelle attendait Hiroshi. Dopé par le coup de fil de Yuki, deux jours auparavant, Shuichi avait filé dans la salle de gym, faute de studio, frappé par un éclair d’inspiration fulgurante et annonçant qu’il tenait les paroles d’une chanson « qui allait tout déchirer », aussi les deux musiciens étaient-ils seuls dans la pièce.
« Ah, Fujisaki ! J’ai avancé la compo, tu veux y jeter un coup d’œil ? » s’enquit-il en tendant le carnet de partitions à couverture bleue à son petit ami.
Suguru le toisa d’un air hostile.
« Non, pas maintenant. Je suis fatigué et j’ai sommeil, alors je me couche. Vous serez très gentil d’éteindre la lumière en sortant, merci. »
Sans un autre regard à Hiroshi, médusé, il s’allongea dans son lit et rabattit la couette sur sa tête, n’offrant plus rien de sa personne que le haut de sa chevelure noire. Le jeune homme soupira. Il s’était laissé emporter avec Yukari, et le résultat ne s’était pas fait attendre ; clairement, Suguru n’avait pas du tout apprécié.
Mais lui, au contraire, avait apprécié le baiser de la bassiste avec beaucoup trop d’enthousiasme. Quel imbécile… Si seulement il n’avait pas sous-estimé la capacité de nuisance de Nana, rien de tout cela ne serait arrivé.
« Bon alors… Je vais travailler un peu avec Shuichi, annonça-t-il. Bonne nuit.
- ’Nuit », renvoya sèchement Suguru de sous ses couvertures, et Hiroshi battit en retraite. Demeuré seul, le jeune garçon se mordit violement la lèvre afin de réprimer les sanglots qui lui obstruaient la gorge. Ce qu’il redoutait le plus avait fini par se produire, Nakano l’avait trahi. Il avait compris le baiser, étant données les circonstances ; les paroles d’Hiroshi l’avaient vexé même s’il les savait dictées par la nécessité de donner le change ; mais son petit ami avait réagi au baiser de Yukari, et ceci l’avait blessé au-delà de tout. Cette fille qu’il ne connaissait pas, qui se complaisait à faire étalage de ses charmes devant le Japon tout entier, avait à peine posé les lèvres sur celles du guitariste qu’elle l’avait mis en émoi.
Comment rivaliser avec elle ? Suguru avait beau se répéter qu’Hiroshi l’aimait, il n’en demeurait pas moins qu’il manquait singulièrement de confiance en lui sur le plan sentimental, et il était hélas certain d’une chose : ses baisers n’avaient pas le pouvoir d’enflammer son petit ami ainsi, pas au bout du premier du moins. Si cette fille décidait d’aller plus loin, que pourrait-il faire en dehors de se reposer sur la confiance qu’il avait en Nakano ?
Il regretta subitement de ne pas avoir lu le contenu du carnet de partitions mais il était trop tard ; l’œil de la caméra le paralysait.
Quand Shuichi et Hiroshi revinrent de la salle de gym, après une séance de travail nettement plus fructueuse qu’à l’ordinaire, Suguru paraissait dormir ; du moins, il ne bougea pas quand ses deux camarades se couchèrent à leur tour.
Juste avant d’éteindre, le guitariste lança un coup d’œil un peu coupable à la forme pelotonnée sous la couette puis il s’étendit dans son propre lit.
Jour 23 – Matin
Des baisers langoureux pleuvaient le long de son cou et remontaient le long de sa mâchoire. Encore aux trois-quart endormi, Hiroshi enlaça la silhouette chaude serrée tout contre lui.
« Ni-chan… mais… qu’est-ce qui te prend ?... » bredouilla-t-il d’une voix pâteuse, tout en essayant désespérément d’ouvrir les yeux. Suguru était-il devenu fou à se glisser de la sorte dans son lit ?
Un petit rire sous cape lui répondit, et le jeune homme bondit. Ce n’était pas Suguru à ses côtés, comme en attestait la poitrine généreuse voluptueusement pressée contre la sienne !
« Honda ! siffla-t-il, tentant de maîtriser le volume sonore de sa voix. Mais qu’est-ce que tu fais là ?! »
Yukari remonta d’un geste sensuel la bretelle de sa nuisette.
« Hé bien, j’ai pensé que tu avais apprécié mon petit baiser, et vu la manière dont tu y as réagi, je me suis dit qu’il y avait peut-être une ouverture possible… non ? »
Elle ponctua sa déclaration en effleurant de l’index la pommette du guitariste, toujours interdit. Dans le lit voisin, Shuichi remua et sortit la tête de sous ses draps.
« Salut… dit-il d’une voix ensommeillée, vous avez passé une bonne nuit, tous les deux ?
- Mais non, c’est... »
Les protestations d’Hiroshi moururent sous le regard abasourdi de Suguru, tiré lui aussi de son sommeil par les voix de ses camarades, et dont le visage n’exprimait que stupeur à la vue de Yukari dans le lit d’Hiroshi.
Que faisait donc ce succube entre les bras de son petit ami ?
« Bon, vu qu’on n’est plus tranquilles je vais te laisser, Nakano-chou. Dommage qu’on n’ait pas vraiment eu le temps de faire trop de choses, mais si ça te démange trop tu sais où me trouver, pas vrai ? » ronronna la musicienne en s’étirant d’un geste félin avant de quitter la chambre à pas feutrés. Arrivée sur le seuil, elle se retourna et demanda d’un ton mutin :
« Au fait, c’est qui cette Ni-chan ? »
Elle était partie qu’Hiroshi fixait encore la porte de la chambre, incapable de se retourner et d’affronter le regard lourd de reproche et de chagrin qu’il sentait peser sur lui.
OoOoOoOoOoO
Un taxi s’arrêta devant le parvis de la tour de N-G Productions, et une petite femme brune revêtue d’un kimono rouge panaché de blanc en descendit. Sans hésiter, elle se dirigea vers le bureau d’accueil et demanda à voir le directeur.
« Heu… Je regrette, madame, mais monsieur le Directeur ne reçoit que sur rendez-vous.
- Je me permets d’insister, mademoiselle. Dites-lui simplement que madame Fujisaki, de Kyoto, souhaite lui parler, et il comprendra.
- Madame, je… »
La visiteuse décocha un regard incisif et si étrangement familier à la jeune femme que celle-ci se tut et décrocha son téléphone.
« Monsieur le Directeur ? Il y a là une madame Fujisaki de Kyoto qui désire vous parler. Je lui ai bien dit que… Ah ?... Très bien. »
Elle raccrocha et informa la dame que le bureau du directeur se trouvait au dernier étage, troisième porte à droite.
« Je vous remercie, mademoiselle », la remercia Haruka Fujisaki en s’inclinant avant de se diriger vers les ascenseurs. La réceptionniste la suivit du regard tout en se demandant à qui exactement elle lui faisait penser.
« Bonjour, ma tante. Comment allez-vous ? Asseyez-vous, je vous en prie. »
Haruka salua son neveu et s’assit face à lui.
« Tu as un très belle vue d’ici, fit-elle remarquer avec un coup d’œil à la large baie vitrée qui occupait tout un pan de mur du bureau.
- Oui. J’aime prendre de la hauteur pour mieux apprécier les choses. »
Tante et neveu se mesurèrent un bref instant du regard, puis Tohma inclina la tête avec un petit sourire.
« Je crois savoir pourquoi vous avez pris la peine de faire le déplacement depuis Kyoto, dit-il. Mais sachez avant toute chose que je ne suis absolument pas responsable de tout ce qui est susceptible de se passer dans Pop Academy. Ma société se contente de produire, et je n’ai qu’un droit de regard dessus. »
Sa tante lui renvoya son sourire.
« Mon cher Tohma, peu m’importe par quel moyen tu fais prospérer ta fortune. Le fait est que, lundi, Ritsu s’est battu avec un garçon de CE2 qui le harcelait depuis des jours à cause de cette émission stupide à laquelle tu as envoyé Suguru participer sans même lui laisser le choix. Je n’ai rien contre le fait que tu t’enrichisses ; mais dès l’instant où ceci est préjudiciable aux membres de ma famille, j’estime qu’il est de mon devoir d’intervenir.
- Je suis vraiment désolé pour Ritsu, répondit Tohma après un court silence. Est-ce qu’il va bien ?
Oui. Mais honnêtement, Tohma, je pense que les choses sont allées trop loin. Je croyais qu’il ne devait s’agir que d’une émission musicale un peu particulière, et qu’est-ce que je vois au final ? Un spectacle grotesque dans lequel mon fils est régulièrement ridiculisé et humilié. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de baiser ? Devoir travailler avec un boulet tel que ce Shindo ne constitue-t-il pas un handicap suffisamment important qu’il faille que vous leur donniez de prétendus gages ? »
Sa voix était calme, mais au fond des yeux bruns de la dame brûlait une colère qu’il ne valait mieux pas exciter.
« Personne n’est obligé d’accepter de relever ces gages. Si Suguru l’a fait, c’est qu’il voulait le faire. Il avait tout loisir de refuser, fit néanmoins remarquer Tohma.
- Tu sais parfaitement pourquoi il a accepté. S’ils n’essaient pas de regagner un peu de temps ils ne parviendront jamais à remporter ce jeu stupide, et tu sais combien ton cousin déteste perdre. Il te ressemble beaucoup sur ce point, d’ailleurs. Cependant, tu ne me feras jamais croire que tu serais toi aussi prêt à te couvrir de ridicule en dansant nu sur une table ou en t’affichant au bras de Ryuichi Sakuma, même si cela pouvait te faire un peu de publicité, n’est-ce pas ? »
Une ombre voleta furtivement sur le visage de Tohma, mais il se reprit si vite qu’il aurait été difficile de dire si, oui ou non, ces propos l’avaient offensé.
« Allons, ma tante. Il ne s’agit que d’un jeu, répondit-il avec un sourire doucereux. Je n’y aurais jamais envoyé les Bad Luck si je n’avais pas eu l’intime conviction qu’ils avaient les capacités pour gagner. Et vous conviendrez avec moi que Suguru n’est pas du genre à se laisser facilement désarçonner. Je suis navré pour Ritsu, mais les enfants oublient vite… D’ici peu il en rira, tout comme nous tous. »
Le jeune homme marqua une pause.
« Voici ce que je vous propose. Dimanche prochain, lendemain du Prime, chacun des candidats aura le droit de recevoir la visite de deux personnes de son entourage. Que diriez-vous de venir en compagnie de Ritsu ? Vous pourrez constater par vous-même que Suguru va bien, qu’en dites-vous ? »
Madame Fujisaki acquiesça après un bref instant de réflexion.
« Cela me paraît être une bonne initiative. Deux personnes proches, as-tu dit ? Dans ce cas, j’imagine que tu vas te faire un plaisir d’en faire part à ton ami Eiri Yuki ? Le petit Shindo doit tellement lui manquer… ronronna-t-elle. Le sourire de son neveu se crispa imperceptiblement.
- Bien évidemment, ma tante. Qu’alliez-vous imaginer ? »
OoOoOoOoOoO
Dire que l’atmosphère était tendue entre Suguru et Hiroshi relevait d’un doux euphémisme.
Tout au long du petit déjeuner, Yukari n’avait cessé d’adresser des remarques plus ou moins licencieuses au guitariste de Bad Luck – à l’entendre ce dernier n’attendait qu’une seule chose, qu’ils soient seuls pour passer à l’acte, et elle avait répété à l’envi qu’il l’avait même appelée « Ni-chan. » Le jeune homme avait eu beau se défendre en expliquant qu’il était aux trois-quart endormi lorsque cela s’était produit, Nana n’avait pas manqué de railler sa « fidélité à toute épreuve » et avait bruyamment plaint la dénommée Ni-chan d’avoir affaire à un cavaleur pareil.
Profitant de ce qu’ils avaient regagné du temps, les garçons s’étaient ensuite rendus au studio pour travailler sur Embedded in your heart, une autre des complaintes déprimantes dont seules les Jezabel semblaient avoir le secret. Par chance, Shuichi était toujours sous l’effet du coup de fil de Yuki et, pour une fois, ce fut lui qui servit de locomotive au reste du groupe.
« Super ! Cette fois-ci, c’est certain qu’on va gagner ! lança-t-il en fin de répétition. Bon, je vais téléphoner à mon chéri à moiii ! »
Il était parti avant d’avoir achevé sa phrase, laissant ses deux musiciens en tête-à-tête, Hiroshi plutôt gêné et Suguru maussade.
« Ce… ce Prime va bien se passer, je parie, commenta le guitariste.
- Oui. Monsieur Shindo est très motivé, répondit le claviériste.
- Tu sais Fujisaki, je… je suis désolé de vous avoir réveillé comme ça, ce matin, déclara maladroitement le jeune homme. C’est Honda qui s’est glissée dans mon lit, mais je ne l’ai pas invitée !
- Oh, mais ce que vous faites de vos nuits ne me regarde pas, rétorqua Suguru, les yeux rivés au clavier de son instrument. Mais comme n’a cessé de le claironner Honda pendant le petit déjeuner, il paraît qu’il y a une certaine Ni-chan dans votre vie et ça m’étonnerait beaucoup qu’elle apprécie de voir une autre fille dans votre lit si d’aventure elle tombe là-dessus, ce qui ne manquera pas d’arriver si elle regarde Pop Academy.
- Mais je n’ai rien fait !!
- Oui, enfin, vous l’avez embrassée, tout de même. Pour quelqu’un de déjà casé, ce n’est pas très glorieux. Mais bon, ce ne sont pas mes affaires après tout… Nous ferions mieux d’y aller, c’est l’heure de manger. »
Désemparé, Hiroshi le regarda s’éloigner. Les non-dits ne cessaient de s’accumuler entre eux et il était impossible pour le jeune homme de se défendre ou se justifier. Il avait espéré que Suguru lirait le carnet de partitions, mais après le réveil très singulier du matin, le jeune garçon avait refusé d’y jeter même un coup d’œil. Son petit était très jaloux, il le savait, mais comment tenter de le raisonner ?
Suguru regagna la maison, morose et abattu. Le guitariste prétendait qu’il n’avait pas encouragé les avances de Yukari, mais qu’en était-il vraiment ? Et puisqu’elle était si talentueuse… En comparaison il était vraiment nul, pas étonnant dans ce cas qu’Hiroshi puisse être tenté d’aller voir ailleurs… surtout après y avoir goûté et, pire encore, apprécié.
« Ça va Fujisaki ? Tu n’as pas l’air très en forme. Shindo a encore fait des siennes à la répétition ? »
Le garçon détacha le regard du sol carrelé et rencontra celui de Miki.
« Si, si, ça va. Je pensais à notre compo qui n’est pas très avancée, mentit-il.
- La notre commence à prendre forme, même si on n’a pas beaucoup progressé la semaine dernière avec ces histoires de pénalité… » La jeune fille hésita, puis décida de se jeter à l’eau.
« Ce… ça ne t’a pas gêné au moins ce que j’ai dit sur toi ? Pourquoi tu me plaisais et tout ça ? C’est la vérité, tu sais. Moi… moi je t’aime vraiment. »
Sans laisser à Suguru le temps de rien dire, et redoutant sinon de perdre son courage, elle passa ses bras autour du cou du claviériste et l’embrassa.
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