CHAPITRE XVII

 

Nana fut rapide. Elle tira le papier que Yuji tenait encore dans la main et l’agita sous le nez d’Hiroshi :


« C’est un mot pour ta chérie ? Elle sait déjà que tu es un gros loser. Je me demande ce qu’elle a le plus apprécié : ton baiser avec Yukari ou celui avec le hamster.


- Donne-moi ce papier, Ito.


- C’est interdit de communiquer avec l’extérieur. On nous l’a précisé ce matin… »


La nouvelle altercation avait alerté les différents invités encore présents et les musiciens. Suguru était resté avec sa mère mais suivait l’échange.


« Et puis si ta gourdasse de copine n’est pas venue… c’est qu’elle n’en a plus rien à faire de toi. Pauvre Nakano… Seul, le cœur brisé. Voyons ce que tu as écrit. »


Mais le guitariste bondit et récupéra son papier en le déchirant. Keisuke écarta sa petite amie et se posta devant lui :


« Bats-toi comme un h… »


Mais il ne termina pas sa phrase. Hiroshi venait de lui décocher un puissant coup au niveau de l’arcade qui ne manqua pas de saigner. Le guitariste profita du déséquilibre du garçon pour le pousser en arrière et grimper sur lui à califourchon pour le cogner encore. Nana avait empoigné Hiroshi par derrière pour l’arrêter mais Sakura et Yukari l’éloignèrent au prix d’un terrible effort alors que Yuji et Eiri retenaient Hiroshi, dont les yeux flamboyaient de rage. Une fois relevé, le guitariste se dégagea d’un geste brusque et partit s’isoler. Shuichi voulut se précipiter à sa suite mais l’écrivain et Maiko le retinrent, sans doute se doutaient-ils qu’il voulait rester seul.


Le jeune homme retint le plus qu’il put ses larmes mais y céda. Il ne supportait plus Nana, il ne supportait sa rupture d’à peine vingt-quatre heures et de ne rien pouvoir faire pour reconquérir son ancien petit ami, il ne supportait plus d’être enfermé ici.


Suguru l’avait suivi du regard et s’il n’avait pas été aussi retenu par sa mère, il l’aurait rejoint. Nana beuglait toujours pour qu’on la lâche mais Yukari la tenait bien.


Les proches partirent dans une ambiance tendue.


Shizuka Kobayashi revint furieuse et convoqua Nakano et Ito. Les trois s’isolèrent un long moment à l’abri des autres musiciens mais pas des caméras.


Quand ils revinrent la coordonnatrice annonça à tout le monde que les deux groupes avaient une pénalité à cause des comportements agressifs du guitariste et de la chanteuse. Ils en sauraient plus le lendemain.


Les deux concernés ne pipèrent mot de la soirée et montèrent se coucher assez tôt.


Recroquevillé et somnolent, Hiroshi sursauta quand il sentit une main effleurer ses cheveux.


« Shuichi ? murmura-t-il.

 
- Non… C’est…


- Fujisaki, murmura Hiro, les yeux de nouveaux embués.


- Vous allez bien ?


- Oui, merci. »


En réalité il était bouleversé. Le ton du claviériste était doux ; doux comme avant.


« Je me couche aussi. Bonne nuit, monsieur Nakano.


- Bonne nuit, Su-chan », répondit-il de manière quasi inaudible.


Shuichi suivit le claviériste et se coucha. Son lit étant toujours collé à celui de son meilleur ami, il se serra contre lui pour le câliner.


Jour 27 – 5ème semaine


Le lendemain un bleu s’étendait sur une bonne partie de la joue d’Hiroshi et la voix de Takeshi les réveilla assez tôt : ils devaient être prêts quand Shizuka Kobayashi arriverait à 9 heures.


Comme la veille, tous étaient réunis à 8h55 mais ils se doutaient que ça ne serait pas une bonne surprise qui les attendrait. La coordonnatrice les salua sèchement et commença son long discours.


« Grâce à l’attitude mature de mademoiselle Ito et monsieur Nakano, aucun groupe n’aura de répétitions aujourd’hui. Toutefois, le jeu continue avec une difficulté supplémentaire. Kenji Ochiai va venir vous dispenser des cours une fois par jour pour que vous présentiez samedi soir une chorégraphie sur un tableau de sa composition. Vous répèterez de 19 heures à 20h30 ou de 20 heures à 21h30, selon la réussite, ou pas, du gage des Bloody Jezabel. Les garçons, vos nouveaux horaires sont de 9 heures à 12 heures à partir de demain. Pour le gage, mademoiselle Ito a été désignée. »


La femme marqua un silence, attendant une réflexion de la chanteuse. Rien ne se passant, elle poursuivit.

« Le gage est le nettoyage de la salle de bains, des toilettes et le repassage des affaires des autres filles. Tout ça sans une plainte, sinon le défi sera perdu. Vous avez des questions ?


- Une… chorégraphie ? demanda Fumie.


- Oui, vous savez mademoiselle Yamaguchi, c’est quand on danse, répondit Kobayashi.


- Ça va, elle n’est pas demeurée, grogna Nana.


- Une réflexion, mademoiselle Ito ?


- Non.


-  Donc vous allez vous entraîner. Rendez-vous tous à 19 heures ce soir dans le studio. Mademoiselle Honda, n’hésitez pas à vous habiller pour l’occasion, il s’agit tout de même du plus grand chorégraphe du Japon, pas d’un… client. »


Avant que quiconque dise quoi que ce soit, la coordonnatrice de l’émission se leva et quitta la Maison.


Les habitants se dispersèrent. Ils avaient une journée à tuer et surtout à se préparer psychologiquement à apprendre une chorégraphie.


Suguru resta un moment à réfléchir sur le canapé et quand il chercha Hiroshi, Mao lui dit qu’il était dans la salle de bains avec Yukari, il avait parlé de profiter de la journée pour refaire sa couleur.


« D’ailleurs, je vais sûrement me joindre à eux ! s’était-elle exclamée. Eh ! Tu ne voudrais pas que l’on essaie des mèches de couleur sur toi ? »


Le garçon se raidit légèrement, se demandant s’il ne préférait pas quand la guitariste ne disait rien. Il refusa poliment l’invitation mais escorta la musicienne jusqu’à la salle de bains : de grands éclats de rire en provenaient, et sa curiosité en fut piquée. Mao et lui se penchèrent pour observer les deux autres occupants : les cheveux d’Hiroshi étaient recouverts d’une espèce de pâte un peu gluante et étaient retenus en chignon. En face, Yukari, en culotte et débardeur trempé, le menaçait avec son rasoir, elle était couverte de traces de mains marron sur les bras et les épaules :


« Un pas de plus et tu es mort, Hiro-chan, disait-elle, amusée.


- Ah ! Fujisaki ! Takeda ! Empêchez-la de sortir ! dit le garçon d’un ton enjoué.


- Non ! Nous n’allons pas vous déranger. Mademoiselle Honda est presque nue, ça serait dommage de vous arrêter en si bon chemin, répliqua le claviériste du tac-au-tac en tournant les talons.


- Moi je veux bien jouer ! » gloussa Mao.


Le regard bleu-gris se voila légèrement mais Hiroshi dut se ressaisir et ne rien laisser paraître. Mao immobilisa Yukari que le garçon chargea sur son épaule comme un sac de pomme de terre. La bassiste criait et battait des jambes mais il la tenait fermement. Les trois descendirent dans le jardin et Hiroshi se débarrassa de son colis en jetant la musicienne dans la piscine. Elle en ressortit et s’ébroua :


« Je t’aurai, Nakano ! »


Elle sortit du bassin complètement trempée et s’allongea l’air de rien sur une chaise longue, le temps de sécher.


« Et ben, Honda, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu t’es fait pipi dessus ? la nargua le guitariste assis sur une autre chaise longue en allumant une cigarette.


- Si j’étais toi, je ne dormirais que d’un œil, Nakano. Ma vengeance sera terrible.


- C’est marrant, toi aussi tu as un petit accent mais pas celui du Kansai.


- Bien joué. Je suis métisse Chinoise.


- Et tu le parles ?


- Bien sûr ! Je suis plutôt douée en langues mais… tu l’avais déjà remarqué. »


Le jeune homme écrasa sa cigarette dans le cendrier se releva.


« Je vais me rincer les cheveux », dit-il, atone.


Yukari le suivit du regard et soupira.

 

OoOoOoOoOoO 


« Qui m’a foutu un bordel pareil dans la salle de bains, hurla Nana en déboulant comme une tornade dans le patio.


- On a refait nos couleurs, expliqua Fumie.


- On ??


- Euh… Nakano, Mao et moi.


- Nakano…. Je le savais.


- Nana, arrête ! Ne l’accuse pas de tous les maux de la terre !


- Ecoutez-moi bien et faites passer le mot : la première personne qui va dans la salle de bains et la salit, je l’égorge ! »


Elle remonta furieuse dans la salle de bains sans remarquer le clin d’œil complice entre Fumie et Miki, qui la suivirent sur la pointe des pieds.


Alors que Nana frottait la cabine de douche, les deux autres filles refermèrent la porte et la scotchèrent avec du chatterton. Elles redescendirent en courant et gloussant.


« Qu’est-ce qui se passe ? les interrogea Shuichi.


- On a enfermé Nana dans la cabine de douche.


- Elle nous gonflait, rit Fumie.


- Vous avez fait quoi ? demanda Mao qui venait de les rejoindre.


- Elles ont enfermé Ito dans la douche !


- Elle va hurler, commenta Yukari.


- Ça ne changera pas de d’habitude », ajouta Suguru.


Les coups ne tardèrent pas à venir. Tout le monde se précipita dans le couloir.


« NAKANOOOOOOO ! T’es mort ! hurlait la chanteuse.


- Vous devriez la sortir de là, elle va être hors d’elle, sinon, conseilla Fujisaki.


- Bah si elle peut rester coincée toute la journée, ça n’est pas plus mal. On lui amènera une gamelle si elle se tait. »


Mais la chanteuse ne se taisait pas. Elle criait, pleine de rage, et tapait contre la porte.


Un grand bruit sec coupa net les rires. Des pas lourds et pressés retentirent dans l’escalier. La leader fixa Hiroshi mais avant qu’elle n’ouvre la bouche, Miki la devança :


« Nana, c’est moi qui t’ai enfermée. C’était idiot.


- C’est moi aussi », dit Fumie.


Voix-Off les interrompit :


« Mesdemoiselles Ito, Yamaguchi et Watanabe, des techniciens vont venir réparer la porte mais attendez-vous à des sanctions. »

 

OoOoOoOoOoO 


« Pourquoi j’ai fait ça ? Nana est fatigante. Bien sûr qu’on est habituées à ses sautes d’humeur lorsque nous sommes en tournée mais là ça va faire cinq semaines que nous la supportons et on commençait à en avoir ras-le-bol. En plus, c’est une vraie rabat-joie, elle n’a aucun sens de l’humour. […] À cause de ça, demain nous n’avons pas de répétitions non plus… Bon c’est pas grave, ça n’est qu’un jeu et comme ça on pourra bosser notre morceau. Avec Fumie, nous voulons tout de même nous excuser auprès des techniciens. On ne pensait pas que Nana casserait la porte. On aurait dû y penser, c’est une vraie furie cette fille. »


Ruri soupira. Sa sœur benjamine était facétieuse et n’avait pas voulu porter préjudice ni au groupe ni au matériel de la production.

 

OoOoOoOoOoO 


La journée s’écoula lentement.


Nana s’acquitta du repassage en se plaignant.


Les Bad Luck se concentrèrent sur le morceau qu’ils devaient présenter dans un mois. Il fallait travailler tant qu’ils le pouvaient mais aucun des trois n’avait vraiment la tête à ça. Ils pensaient à la chorégraphie. Une fois de plus ils allaient être la risée du pays.


Les filles aussi appréhendaient la soirée. Ça n’était pas vraiment leur style, les chorégraphies.


À 18h50, les huit se rendirent au studio.


OoOoOoOoOoO 


Madame Nakano arriva chez son fils aîné vers 19h30. Avec Pop Academy en fond sonore, il lui expliqua les événements de la veille. Elle s’inquiétait de plus en plus. Hiroshi était un garçon calme et réfléchi mais il semblait perdre son calme. Heureusement que personne n’avait été vraiment blessé dans cette histoire. Et qu’avait-il voulu lui dire ?


« Je ne sais pas, répondit Yuji. Il ne m’a rien dit. Tu étais au courant qu’il sortait avec quelqu’un ?


- Euh…


- Visiblement, elle l’a largué, et pourquoi elle n’est pas venue le voir hier ? C’est qui cette fille ?


- Je ne la connais pas. »


Et c’était vrai. Elle n’avait jamais rencontré Suguru mais alors, ils s’étaient séparés ?


L’émission se termina avec un direct : les musiciens gesticulaient dans tous les sens en poussant de longs râles.


« C’est pour vous extérioriser ! expliqua le chorégraphe. Pour apprendre à connaître votre corps. »


La femme ne put retenir un léger sourire : les huit personnes n’avaient jamais semblé aussi unies qu’aujourd’hui. Tous avaient l’air dégoûtés de faire ces pitreries.

 

OoOoOoOoOoO 


De retour à la Maison, ils étaient tous épuisés. Même Nana ne réagit pas lorsque Takeshi annonça son échec.


Ils dînèrent rapidement et les plus courageux bavardèrent.


Hiroshi espérait de toutes ses forces que Suguru le rejoigne dehors. Dans la journée, il avait laissé un mot dans le carnet bleu. Il lui disait qu’il l’aimait et n’acceptait pas cette rupture. Il s’excusait aussi. Il suppliait même de pardonner. Il avait aussi mis que s’il lui pardonnait, qu’il le rejoigne dehors lorsqu’il irait fumer avec Fumie après le dîner. Ça n’était pas rare que des non-fumeurs se joignent à eux. Alors, ils n’auraient pas besoin de parler, Hiroshi comprendrait qu’il était pardonné.


Lorsque Fumie proposa une pause cigarette, le guitariste ne la suivit pas tout de suite. Il avait peur. Mais c’était le moment de savoir si oui ou non Fujisaki viendrait. Il se leva et rejoignit la musicienne, tirant la baie vitrée derrière lui.


Quelques minutes plus tard, au moment d’éteindre sa cigarette, la porte de la baie vitrée grinça.

Le coeur de Nakano se mit à battre à tout rompre.
 

 

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