CHAPITRE XVIII

 

« Ah, Fumie, tu es là ! Je viens d’avoir une idée terrible pour notre compo, tu peux me dire ce que tu en penses ? »

 

Sans attendre, Mao fourra une partition entre les mains de sa camarade qui l’examina avec attention. Hiroshi écrasa sa cigarette et se leva.

 

« Dans ce cas, je vais vous laisser travailler, dit-il en s’efforçant de dissimuler au mieux sa déception. Bonne soirée, les filles. »

 

Suguru n’était pas venu et cela ne signifiait donc qu’une chose : le claviériste refusait ses excuses et la rupture était irrévocable. Le cœur endolori, Hiroshi monta tout droit dans la chambre et se mit au lit. Le plus dur allait être à présent de tenir jusqu’à la fin du jeu tout en devant côtoyer au quotidien celui qu’il n’avait plus le droit d’appeler Sunshine mais qu’il crevait d’envie de serrer contre lui. Si seulement il n’avait pas embrassé Yukari…

 

Mais tous les regrets du monde n’y changeraient rien, et c’est sur ce triste constat qu’il s’endormit.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Quelques heures plus tard, alors que la Maison était plongée dans le silence, ses occupants furent réveillés en sursaut par un cri.

 

Il s’agissait clairement du cri d’un homme, tandis que le rire aigu qui suivit était indéniablement féminin. Mais si, dans la chambre des filles, toutes se demandaient ce qui se passait, voici ce que la caméra installée celle des garçons avait enregistré : Yukari, se glissant à pas de loups dans la pièce, se dirigeant vers le lit d’Hiroshi et lui versant brutalement le contenu du pichet qu’elle portait sur la tête.

 

Affolés, Shuichi et Suguru se redressèrent dans leur lit, ébouriffés et les yeux ronds comme des hiboux, cependant que Yukari, riant à gorge déployée, allumait la lumière, révélant le spectacle du guitariste assis dans son lit, trempé, l’air aussi ahuri que furieux.

 

« Honda !! gronda-t-il.

 

- Je t’avais bien dit que ma vengeance serait terrible, Hiro-chou ! La prochaine fois tu y réfléchiras à deux fois avant de me jeter dans la piscine ! 

 

- Qu’est-ce qui se passe ? questionna Fumie qui, ainsi que ses amies, s’était précipitée dans la chambre de leurs rivaux.

 

- Rien du tout. On peut aller se recoucher, les filles », déclara Yukari en quittant la pièce. Juste avant de franchir le seuil, elle se retourna vers Hiroshi, toujours immobile et choqué, et lui fit un clin d’œil.

 

- Sans rancune, hein ? 

 

Hiro, mais pourquoi elle a fait ça ? » demanda Shuichi, cependant que les Bloody Jezabel regagnaient leurs pénates sur un « commencez vraiment à faire chier » de Nana. Le jeune homme repoussa ses draps inondés et alla se changer dans la salle de bains. Décidément, une journée à oublier au plus vite… Il n’aurait jamais pensé que Yukari puisse se venger de manière aussi radicale.

 

« Ton lit est tout trempé, constata Shuichi au retour de son camarade. Viens dormir dans le mien.

 

- Monsieur Nakano, vous devriez plutôt venir dans le mien, intervint aussitôt Suguru. Il me semble que celui de monsieur Shindo a reçu aussi des éclaboussures, à deux vous n’allez pas être bien. »

 

Un peu pris de court, le jeune homme hésita. Rester aux côtés de Suguru sachant ce qu’il en était de leurs rapports allait être une véritable torture, et à ce compte il préférait dormir avec Shuichi. D’un autre côté, il savait qu’il n’avait pas la force de repousser une proposition pareille et la chaleur, le parfum discret de du jeune garçon lui manquaient déjà tellement qu’il était prêt à faire n’importe quoi pour les retrouver, même en sachant que plus rien n’était pareil entre eux.

 

« Fujisaki a raison, dit-il enfin. Je vais plutôt aller avec lui. »

 

Un peu nerveux, il se coucha aux côtés de son ex petit ami. Le lit n’était pas large, et dans quelque position qu’ils soient ils étaient forcés d’être en contact. Hiroshi en était encore à se tourner et se retourner – autant que faire se pouvait – quand il sentit les doigts de Suguru se refermer sur les siens et il cessa de bouger, le souffle court.

 

« Excusez-moi pour tout à l’heure, chuchota le claviériste, le visage à-demi dissimulé par le drap. J’ai lu votre message et je voulais venir, mais monsieur Shindo m’a retenu pour me parler de la compo. Quand j’ai pu me libérer vous étiez déjà monté… Je… je regrette que nous en soyons arrivés là. 

 

- Ce… ça veut dire que… tu ne m’en veux plus ? répondit Hiroshi, sans bouger lui non plus.

 

- J’accepte vos excuses, et je… sachez que je n’ai pas cessé de vous aimer. Mais avant de recommencer quoi que ce soit, je pense que… nous devrions avoir une véritable explication, et ici ce n’est pas possible. »

 

- Ça ne fait rien. Je suis heureux que nous nous soyons retrouvés… Sunshine. »

 

Il sentit la pression sur ses doigts s’accentuer et un petit sourire lui étira les lèvres. L’air de rien, il se pressa un peu plus contre Suguru puis consentit enfin à se rendormir.

 

OoOoOoOoOoO 

 

Entre écriture, réécriture et chorégraphie, la semaine fila à une vitesse incroyable et c’est avec une angoisse tout à fait légitime que les huit participants à Pop Academy se retrouvèrent dans les studios de l’émission pour l’ultime répétition.

 

Si la compétition existait toujours entre les Bad Luck et les Bloody Jezabel, elle était vraiment reléguée au second plan par l’échéance du tableau concocté par le « plus grand chorégraphe du Japon », qui devait venir comme le point d’orgue du Prime sur une chanson des Nittle Grasper, invités spéciaux pour l’occasion.

 

« Comme si ça n’était pas suffisant de se ridiculiser, en plus on va le faire sous les yeux de ces trois légendes, avait commenté Miki.

 

- On peut d’ailleurs en remercier une, de ces légendes, parce que c’est bien grâce à elle si on se retrouve dans cette galère », avait répliqué Suguru.

 

Mais là, une nouvelle fois réunis dans les toilettes du studio, le petit claviériste et Hiroshi étaient enlacés et s’embrassaient à en perdre le souffle, après une mise au point plus que sommaire sur leurs sentiments et leur situation. Il en ressortait que Suguru avait accepté de donner une seconde chance au guitariste, et que celui-ci savait à présent à quel point il allait lui falloir filer doux.

 

« Il faut y retourner, l’autre illuminé doit nous faire répéter une dernière fois en costume », haleta Hiroshi en détachant ses lèvres de celles de Suguru qui ne paraissait pas disposé à arrêter là. Pour lui aussi le temps avait été long et la rupture pénible, et il regrettait d’autant plus sa décision, dictée par la jalousie, l’incertitude et la colère que ses baisers paraissaient avoir produit un certain effet – voire un effet certain – sur son petit ami à ce qu’il sentait !

 

« Pour une fois que monsieur Shindo est opérationnel et que nous avions une vraie chance de faire quelque chose de bon, cette chorégraphie grotesque va définitivement nous faire perdre le peu de crédibilité qui nous reste, soupira le jeune garçon en embrassant une dernière fois son petit ami.

 

Vivement que ce cirque se termine », conclut Hiroshi. Et qu’on puisse enfin se dire tout ce qu’on a à se dire…

 

OoOoOoOoOoO 

 

« Bonsoir à toutes et à tous ! Bienvenue sur le plateau de Pop Academy pour une nouvelle soirée absolument EX-CEP-TION-NELLE !! »

 

Dans les locaux de Sun Sky, Yui et Mizuki étaient prêts eux aussi à partager avec Manami cette soiré ex-cep-tion-nelle.

 

« À ton avis, qu’est-ce que Shindo va faire aujourd’hui ? Se suicider sur scène parce que son namour l’aura encore laissé en plan comme une vieille chaussette ?

 

- Il peut aussi se barrer en courant en plein milieu d’un couplet. Les paris sont ouverts !! »

 

Pendant ce temps, Manami-la-flamboyante (tout de orange vif vêtue) égrenait le programme à venir.

 

« … et pour terminer ce Prime en apothéose, nos candidats vous présenteront un tableau chorégraphique sur Predilection, le hit de ceux qu’il n’est même plus la peine de présenter et qui vont nous accompagner tout au long de la soirée, je veux parler bien sûr des Nittle Grasper ! »

 

Un tonnerre d’applaudissements et de cris délirants salua l’entrée sur le plateau de Ryuichi, Noriko et Tohma qui vinrent prendre place aux côtés des Bad Luck et des Bloody Jezabel.

 

« J’en reviens pas qu’ils viennent se faire de la pub sur notre dos… » grinça Suguru entre ses dents.

 

À bien des kilomètres du plateau, dans sa maison de Kyoto, Haruka Fujisaki se fit à peu de choses près la même réflexion.

 

« Salut Shuichi ! Ça va bien ? s’enquit Ryuichi en adressant un petit geste amical de la main à l’adresse de son alter-ego.

 

- Alors les jeunes, quel effet ça vous fait de côtoyer ces immenses artistes ? Impressionnés, j’imagine ? »

 

Les filles acquiescèrent avec émotion, imitées par Shuichi, tout heureux du salut dont l’avait gratifié Ryuichi. Suguru se contenta d’un hochement poli de la tête, il en voulait à son cousin de les avoir contraint à s’embarquer dans cette mascarade d’émission qui ne rapporterait rien aux Bad Luck en dehors d’une casquette supplémentaire de groupe de comiques et contribuerait à remplir encore un peu plus les caisses de N-G.

 

« Nous écouterons tout à l’heure un extrait de leur nouvel album, poursuivit Manami, mais pour l’instant place à un jeune homme qui depuis le début de l’année a su conquérir le cœur des demoiselles et la première place des charts, j’ai nommé Koji Sekiguchi ! »

 

Différents artistes se succédèrent ensuite sur le plateau, mais entre chacune de leurs prestations Manami en revenait invariablement aux invités d’honneur, et de questions bateau en flatteries serviles, elle assurait son travail de promotion d’une manière assez impressionnante.

 

« Ça se voit que c’est N-G Prod. qui la paye, fit remarquer Mizuki. À ce niveau c’est même plus de la lèche, à l’entendre les Nittle Grasper viennent de faire leur entrée dans le Panthéon des Kamis !

 

- Seguchi a dû la menacer de la virer si elle ne disait pas « nouvel album » à chaque phrase, gloussa Yui.

 

- De la virer puis de la balancer du haut d’un hélico en plein milieu du Pacifique, renchérit son collègue, hilare. En vérité, elle doit drôlement serrer les fesses ! »

 

Menacée des pires choses ou pas par Tohma Seguchi, Manami n’en laissait rien paraître et était plongée dans un éloge mielleux et dithyrambique du dernier single des Grasper.

 

« … mais ce soir, c’est autre chose que vous allez nous interpréter. En exclusivité pour Pop Academy, voici Ghost town ! 

 

- C’est un titre pour les Jezabel, ça », souffla Hiroshi à l’oreille de Suguru qui pouffa – heureux aussi de cette complicité retrouvée.

 

Midori Nakano, qui regardait elle aussi le Prime en direct, aperçut furtivement ce geste en arrière-plan et ne manqua pas de se questionner ; que se passait-il, à la fin, entre son fils et Ni-chan ? Tout au long des quotidiennes, il lui avait semblé que l’atmosphère s’était sensiblement réchauffée entre les deux et elle s’en réjouissait, sans toutefois comprendre l’épisode du message qu’avait voulu lui faire transmettre son cadet.

 

Comme à leur habitude, les Nittle Grasper délivrèrent une prestation impeccable qui souleva l’enthousiasme du public, et c’est sous des applaudissements nourris que les trois artistes regagnèrent leurs places. Même Nana, qui tentait de prendre un air blasé, était très impressionnée et même un peu intimidée, mais pour rien au monde elle n’aurait accepté de l’avouer.

 

« C’était fabuleux !! les félicita Manami, transportée. Vous en avez de la chance, il y a tellement à apprendre au contact de ces imMENses artistes !!

 

- Tu en es où de ta nouvelle chanson, Shwichi ? demanda Ryuichi sans tenir le moins du monde compte des propos de la présentatrice. Tu sais que je l’attends avec impatience, et j’ai aussi vraiment hâte de t’entendre chanter ce soir. »

 

Shuichi savait depuis la visite surprise de Yuki que ce dernier ne pourrait assister au Prime pour cause de salon du livre à Osaka. Cependant, réconforté par les moments passés en sa compagnie, il avait plutôt bon moral pour cette soirée ; les paroles de son rival et néanmoins ami achevèrent de le motiver comme jamais.

 

« Vous pouvez compter sur moi, monsieur Sakuma ! Je vais assurer à 200 pour cent ! »

 

Ryuichi lui renvoya un sourire étincelant puis reporta son attention sur le trio de nymphettes qui venait d’entrer sur scène, annoncé par Manami comme étant les « géniales Sour Sweet ! » 

 

La coupure publicitaire arriva bien trop vite de l’avis des candidats ; immédiatement après, les Bloody Jezabel, vêtues de tenues jaunes et semblables à une nichée de poussins psychédéliques, interprétèrent sans trop de passion mais avec d’intéressantes variations Glaring dream, recueillant par là même une note globale de 14,5. Les Bad Luck, sobres et noirs, suivirent avec Dusk and his embrace, mélodie très rock dont ils délivrèrent une version lente et mélancolique, totalement à rebours de l’originale, et qui leur valut, à la surprise générale, une note identique à celle de leurs rivales.

 

« Ça alors, c’est une énorme surprise ! s’exclama Manami, se faisant le porte-parole du public. Mais comment départager nos concurrents ?

 

- Étant données les propositions artistiques très intéressantes de chacun des deux groupes, nous avons décidé à l’unanimité qu’il n’y avait ni gagnant ni perdant ce soir, annonça Shizuka Kobayashi. Pour une fois, le niveau est correct et le travail effectué intéressant ! »

 

L’assistance applaudit à tout rompre ces explications tandis que, profitant que Manami conversait à nouveau avec les Nittle Grasper, les huit candidats se précipitèrent en coulisse pour se changer.

 

« Et maintenant, cher public et téléspectateurs, voici le moment que vous attendez tous ! Nos talentueux concurrents vont vous montrer que non seulement ils savent chanter, mais aussi danser ! »

 

Sous une cascade de lumière jaune et de faisceaux mobiles verts, apparurent en premier les Bad Luck, marchant de front d’un pas martial, cependant que retentissait l’intro de Predilection. Suguru, le plus petit, était au centre, flanqué de part et d’autre par Hiroshi et Shuichi.

 

« Ça y est ! La troupe du Bolchoï débarque !! » trompeta Mizuki.

 

Une fois de plus, Midori Nakano pria les Kamis pour que son époux ne tombe jamais sur cette séquence. En effet, les trois garçons portaient des chemises blanches sans manches et très ajustées, dont l’étoffe quelque peu diaphane collait au corps ; avec cela, des shorts minimalistes et moulants, couleur treillis, assortis à la cravate librement nouée autour de leur cou. Des rangers noires et des mitaines en cuir complétaient leur tenue.

 

« Je les préfère gothiques », commenta simplement Maiko.

 

Les filles les rejoignirent immédiatement après, pareillement accoutrées, sauf qu’en lieu et place du short elles portaient des jupes bouffantes en tulle kaki. Et une fois tous réunis sur le plateau, ils se mirent à remuer dans tous les sens, suivant les pas imposés d’une chorégraphie chaotique tout en agitant les bras au rythme d’une gestuelle épileptique. Dans le studio de Sun-Sky, Yui et Mizuki riaient si fort qu’ils ne parvenaient plus à parler.

 

Sur le plateau, la chorégraphie suivait tant bien que mal son cours. Soudain, sept des danseurs se regroupèrent, formant un tas semblable à une mini mêlée de rugby et Shuichi, sublimant le ridicule, s’allongea dessus de tout son long et roula d’un bord à l’autre, sous les applaudissements enthousiastes de Ryuichi, dont le visage était illuminé par un large sourire enfantin.

 

« C’est bien, hein Tohma ? Il faudra qu’on fasse pareil pour notre prochain concert ! »

 

Le calvaire prit fin avec la dernière note d’une chanson qui n’avait jamais paru aussi longue, et tous les danseurs s’allongèrent au sol, en étoile. Le public se déchaîna et Kenji Ochiai se leva, applaudissant à tout rompre.

 

« Magnifique ! C’était magnifique ! s’enflamma-t-il. Et ce n’était qu’un début ! Je sens que je vais faire de grandes choses avec vous !! »

 

« Cet homme est complètement fou, il faut d’urgence l’interner ! » décréta madame Fujisaki, scandalisée, en éteignant son téléviseur. 

 

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