CHAPITRE XXI

 

Jour 39 – 6ème prime


« Ça va ?


- Nooooon », râla faiblement Suguru, la tête dans la cuvette.


Le claviériste adorait les défis et ne reculait jamais devant les obstacles mais là, ça frisait le grotesque et en plus ça lui retournait l’estomac.


« Le… le minibus est là, l’informa son petit ami.


- J’arrive, murmura Suguru en se relevant et en tirant la chasse.


- Tu n’attends pas un bébé au moins ? minauda Hiroshi. Qui serait le papa ?


- Na… Monsieur Nakano !


- Tu devrais te rincer la bouche à la cuisine et te passer un peu d’eau sur le visage. Vas-y tranquillement, on ne part pas sans toi.


- Et c’est bien dommage », grinça Fujisaki.


Cette semaine avait été acrobatique, dans tous les sens du terme et le déjeuner de Suguru ne passait pas.


Sur le plateau un grand désordre régnait. Une vingtaine de techniciens s’agitaient frénétiquement, vérifiant le matériel et avec toutes les répétitions, les deux amoureux n’avaient pas vraiment eu une seconde à eux. Enfin, le chorégraphe leur permit quinze minutes de pause.


Shuichi et Fumie partirent dehors fumer, du moins Fumie mais le chanteur l’accompagna.


La semaine avec les filles s’était merveilleusement passée. Elles l’avaient toutes chouchouté, surtout la claviériste, qui avait un bien meilleur caractère que son homologue masculin.


Dans les toilettes, pas de folles étreintes mais de la douceur. Suguru était assis sur les genoux de son petit ami et le serrait fort, comme s’il voulait se fondre en lui. Hiroshi le berçait d’un « Joyeux Anniversaire » murmuré.


La porte des toilettes grinça avec des gloussements féminins et masculins. Une porte se referma vivement sur des chuchotis et bruits de vêtements.


« Pas ici, dit la fille à voix basse.


- J’en ai trop envie ! Tu es trop belle.


- Non, Taku ! C’est important pour moi qu’on attende et qu’on le fasse après le jeu ! »


Sans même un soupir, le garçon l’embrassa :


« Tu as raison, dit-il. Le faire ici serait comme éteindre ta beauté, te faner prématurément.


- Tu es si différent des garçons que j’ai connus, souffla-t-elle. J’aime quand tu me serres contre toi. »


Nakano et Fujisaki se regardèrent, étonnés. Alors ils n’étaient pas les seuls à vivre une romance cachée ? Et comment allaient-ils sortir ?


« Je dois y aller, soupira la fille. Tu vas me manquer. »


Après un dernier baiser, la porte se rouvrit et les deux autres musiciens suivirent et reprirent les répétitions.
 

OoOoOoOoOoO 


« Viiiiiiite ! s’excita Yui sur Sun-Sky. Ça va commencer !


- Et ça serait dommage de rater ce moment d’anthologie télévisuelle. »


Sur le plateau de Pop Academy, Manami salua la foule, vêtue d’une mini-robe dorée et blanche à la Emma Peel. Après l’annonce du « programme de folie », elle accueillit les huit musiciens.


Ils arrivèrent tous un peu crispés.


Derrière son poste de télévision, Haruka Fujisaki guettait le moindre faux pas de son neveu. Son instinct maternel lui criait de rester alerte et de regarder toute l’émission, ne serait-ce que pour la séquence photo ; ce monsieur K semblait aussi honnête qu’un dentiste.


Après le meilleur de la semaine en images, la présentatrice reprit l’antenne.


« Tradition, compétition, affrontements. Quelle semaine riche en événements ! Nana, on va commencer par toi. Comment s’est passé le travail avec Fujisaki et Nakano ?


- Ils manquent un peu de dynamisme mais au moins ça m’a permis de me reposer. D’habitude, nos répétitions sont plus éprouvantes.


- Et vous les garçons ?


- Mademoiselle Ito a au moins le mérite d’être constante dans son caractère, répondit Suguru.


- Ça veut dire qu’elle est toujours… exigeante, minauda le guitariste.


- Avec deux incapables dans votre genre, je suis obligée d’être « exigeante. »


- Du calme, du calme ! Pas de bagarre tant qu’on n’a pas pu prendre de paris, plaisanta Manami. Et toi, Shuichi, ton Hiro ne t’a pas manqué ?


- Au début c’était horrible, dit le chanteur. Et puis Fumie est très gentille ! Elle est aussi douce que Maiko donc ça s’est très bien passé.


- Et vous les filles ? Ça vous a changé de Nana ?


- Carrément ! s’exclama Miki. Nous n’étions pas stressées ni réprimandées.


- Je suis un tyran, c’est ça ? demanda Nana.


- Non, répondit Yukari, mais parfois tu es dure et à tort.


- Et ben restez avec Cheveux Roses ! Moi je ne reste pas avec les tapettes en tout cas !


- Nana ! Arrête d’être désagréable, dit Fumie.


- C’est une seconde nature chez elle, dit Yukari l’air de rien.


- Toi la fille facile tu n’as rien à dire ! attaqua la chanteuse.


- Temps mort ! dit Manami d’une voix ferme qui étonna tout le monde. Puis elle sourit et redevint joviale. Attendez que nous ayons installé le bac plein de boue pour vous battre. »


Sakura, de plus en plus souvent chez Yuji ces derniers temps, écarquilla les yeux :


« Elle a sucé un clown ce soir, Plindami ?


- Euh… Le cirque entier si tu veux mon avis… lui répondit Yuji. Tu veux du thé ? J’ai fait ton préféré.

- Oh oui, s’il te plait », répondit l’étudiante sans détourner les yeux de l’écran de télé.


Sur le plateau arrivèrent les premiers invités de la soirée.


Jusqu’à la première page de publicité, les invités défilèrent.


« Merci à Murai et Akemi ! Deux jeunes chanteurs pleins d’avenir qui sortent leur premier single demain ! On se retrouve après une courte page de publicité ! »


« Pleins d’avenir… gloussa Mizuki. Encore faudrait-il qu’ils passent plus de temps sur leurs mélodies que sur leur coiffure ! »


Quand l’émission recommença, un large écran recouvrait le pan de mur par où les artistes arrivaient.

« Ce soir est un soir spécial. Un des participants fête son anniversaire et nous lui avons préparé une petite surprise avec l’aide de sa maman. Madame, sachez que toute la production vous remercie de votre collaboration. Nous voudrions aussi remercier la famille des autres participants pour ce qui va suivre. »


Les lumières diminuèrent et une petite musique d’anniversaire retentit.


Sur l’écran blanc, une première série de photos de Suguru prises dans la Maison défilèrent : une du défi du strip-tease, celle du baiser de Miki et lui, et quand il avait les jambes barbouillées de gelée. Le texte Et si nous faisions un petit retour dans le passé ? s’afficha, suivi de photos encore moins glorieuses.


Suguru sur le pot, le bavoir sali par le vomi, en train de pleurer.


Haruka Fujisaki serra les poings, sa liste noire s’allongeait. Elle se leva et prit dans son bureau un papier et un crayon.


« Tu fais quoi, maman ? demanda Ritsu.


- Ne t’inquiète pas mon chéri. Regarde l’émission. »


Elle se rassit à côté de son fils et nota intérieurement tout ce qu’elle voyait.


Les autres photos étaient plus neutres : Suguru pleurant dans les bras de Tohma qui ne savait pas comment le tenir, Suguru âgé d’à peine quatre ans en train de jouer sur le Pleyel ou une adorable photo de lui en kimono lors du Shichi-go-san, la fête des enfants de sept-cinq-trois ans.


Un petit texte s’afficha :
Et les autres ?


Il y en avait une de Miki à cinq ans, chevauchant un balai, Yukari à trois ans et demi avec une jolie couronne de fleurs sur la tête, une de Fumie à deux ans en train de donner à manger à des poules, Mao à cinq ans en kimono, Nana à neuf ans, habillée en fée et l’air presque gentil, Hiro à six ans, assoupi sur un lit et trois chats blottis contre lui et Shuichi à dix ans, en train de chanter et tenant une lampe de poche comme si c’était un micro.


L’écran remonta et quelqu’un portant un gâteau au chocolat arriva alors que Manami chantait « Joyeux Anniversaire. »


Au fond de son siège, le concerné bouillait. Il essayait de rester calme mais une colère profonde le ravageait. Pourquoi s’acharnait-on sur lui ? Qu’avait-il fait dans une vie antérieure pour mériter ça ?


Il fut forcé de prononcer quelques mots, bien qu’à contrecœur, mais le gâteau eut au moins le mérite de l’apaiser.


L’émission se poursuivit avec des invités toujours plus éblouissants les uns que les autres jusqu’à la « battle » entre les deux groupes.


C’est Shuichi et les Bloody Jezabel qui passèrent en premier, offrant une remarquable interprétation de Yuu utsuna seven days. Les trois membres du jury furent bluffés par l’homogénéité du groupe recomposé pour l’occasion.


De leur côté, Fujisaki et Suguru furent un peu déçus de la facilité de Shuichi à chanter sans faire d’éclat. Eiri n’était pas là mais il n’y avait eu aucune crise.


L’écrivain lui-même eut un petit pincement au cœur. Il s’était attendu à voir son petit ami hors de lui, boudant et… il rayonnait !


Tant mieux, pensa-t-il, mais il se demanda ce qu’il s’était passé pour avoir un résultat si net.


Le jury les gratifia d’un 19,1 sur 20 et appelèrent les trois musiciens restants.


L’atmosphère n’était pas du tout la même. Le morceau commençait à peine que les tensions accumulées depuis des semaines, et surtout la dernière, ressortirent. Au milieu du morceau, agacé, Hiroshi rompit le rythme funèbre avec des riffs endiablés, sous le regard noir de la chanteuse. Il poussa la provocation un peu plus loin. Il s’agenouilla juste aux pieds de Nana, dos à elle et continua sa cadence infernale tout en se frottant lascivement contre les jambes et les cuisses dénudées de la chanteuse. Elle recula mais il fit de même. Ito crevait d’envie de lui donner un coup de pied dans le dos mais il fallait continuer le morceau. Enfin, le guitariste se releva et profita du pont pour revenir dans la mélodie et surtout à sa place.


Kenji Ochiai se leva et applaudit.


« Nakano a libéré son esprit rock ! C’était fa-bu-leux ! Il s’est mis en danger ! 16/20 ! »


Mais une fois de plus il fut le seul à aimer.


Bunko Egawa leur attribua un petit 11/20. « Trop d’irrégularité dans le travail et aucune structure musicale », selon lui. Shizuka Kobayashi n’aima pas.


« Ça ne correspond pas à ce qu’on vous a demandé 10/20. »


Avec un total de 12,3 ils venaient de perdre.


« On se remet ! les encouragea le chorégraphe. Allez vous changer ! »


Manami annonça une courte page de publicité et quand l’émission reprit, elle présenta le second tableau du « plus grand chorégraphe du Japon ! »


« Baku Ishii est revenu parmi nous », ironisa Madame Fujisaki en découvrant la scène décorée.


Un épais voile de fumigène se dissipa et dévoila progressivement deux poles de danse alors qu’une musique sexy augmentait au fur et à mesure. Les cinq filles arrivèrent vêtues de shorty, jambières et gilets lacés en vinyle noir, une casquette de policier elle aussi en vinyle noir et une espèce de matraques à la main. Yukari et Fumie abandonnèrent leurs amis pour aller chacune à un pole et s’élancèrent à l’assaut de l’objet métallisé.


Les trois autres filles poursuivirent leur « patrouille », Nana en tête, et quittèrent la scène.


Shuichi et Hiroshi arrivèrent en courant sur le plateau, regardant à droite et à gauche pour être sûrs qu’on ne les suivait pas. Ils portaient du vinyle rouge et de faux tatouages parsemaient leur torse presque nu. Quand ils virent les deux les deux filles à la barre, ils se dirigèrent vers elles, Shuichi vers Fumie et Hiro vers Yukari, et se laissèrent captiver par les filles virevoltantes en tournant autour d’elle. Dans une danse évoquant plus celle d’un club de strip-tease qu’une émission familiale les deux couples évoluèrent sur scène. Pendant ce temps, les trois autres filles revinrent et se glissérent derrière les deux garçons pour les menotter à la barre. À ce moment-là, dans un autre nuage de fumée, Suguru arriva, vêtu comme ses amis, une sangle autour de la taille en plus et une espèce de traîne d’élastique.


Haruka Fujisaki serra les poings. C’était vulgaire, les Kamis en soit loués, Ritsu était couché.


Sur sa chaise, Kenji Ochiai remuait en rythme, exultant.


Miki, Mao, Fumie et Yukari s’agenouillèrent devant lui et lui caressèrent le torse pendant que Nana agitait sa matraque.


Les élastiques se tendirent, Suguru respira à fond pendant que ses pieds pendaient à présent dans le vide. Les quatre filles l’aidèrent à prendre de l’élan puis il bondit, une fois, puis deux et à la troisième il exécuta au prix d’un terrible effort une cabriole en l’air. Il réatterrit, et alors que les filles fondaient sur lui il les repoussa, se dirigeant vers Hiroshi et Shuichi pour les libérer.


Pour échapper aux filles, il bondit à nouveau mais au lieu de se poser, il continua de rebondir et ça, ce n’était pas prévu.


Le visage du chorégraphe japonais se ferma.


Haruka Fujisaki restait imperturbable mais n’en pensait pas moins.


Sur Sun-Sky, Mizuki, Yui et les invités n’en pouvaient plus de rire du numéro du hamster rebaptisé le « Hamster Volant ».


Chez Yuji, Sakura et son hôte ne riaient plus.


Maiko non plus. Quelque chose clochait.


Hiroshi tirait frénétiquement sur sa menotte pour se détacher mais son poignet et celui de Shuichi étaient bien attachés et ils ne pouvaient rien faire.


Les filles aussi s’affolèrent.


Finalement, Suguru retomba lourdement sur le sol. La musique continuait mais plus personne ne dansait. Il essaya de se lever mais la douleur déforma son visage et il se laissa retomber par terre.


L’équipe de secours arriva et prit Suguru en charge pendant que Manami annonçait la fin de l’émission et souhaita une bonne soirée à tous les téléspectateurs.

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Baku Ishii : célèbre chorégraphe japonais (1886-1962) qui a fondé en 1928 le "Centre de Recherche sur la Danse"

 

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