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CHAPITRE XXII
Dans les coulisses, la confusion la plus totale régnait. Shizuka Kobayashi avait aussitôt rejoint les jeunes artistes, tandis que l’équipe de secouristes, présente dans le PC de sécurité, évacuait déjà Suguru vers l’hôpital le plus proche.
« Fujisaki ? Ça va ? appela Hiroshi, paniqué.
- Je crois que je me suis cassé la cheville, gémit le jeune garçon, complètement dépassé par la tournure qu’étaient en train de prendre les événements. Miki, choquée, trottinait aux côtés des secouristes.
« Tu vas revenir, hein ? Tu vas revenir dans la Maison, Suguru ? »
La coordonnatrice parvint enfin à faire revenir le calme dans le groupe et enjoignit aux musiciens d’aller se changer.
« Ne vous en faites pas, je reste en contact avec le responsable de l’équipe de secours. Sitôt que Fujisaki aura passé une radio, il sera en mesure de me dire si, oui ou non, il pourra revenir parmi nous. En attendant, allez vous changer, nous repartons immédiatement après. »
C’est un petit groupe complètement abattu et morose qui prit place dans le minibus. Même Nana gardait le silence, humiliée par son implication dans la chorégraphie et furieuse après Hiroshi et son petit numéro au cours de leur chanson. Les réflexions de ses camarades l’avaient vexé, aussi s’était-elle murée dans un silence maussade.
À peine avaient-ils regagné la Maison que Shizuka Kobayashi fut avisée par téléphone que Suguru souffrait en définitive d’une simple entorse à la cheville gauche, et qu’il avait reçu les meilleurs soins.
« Il n’a rien de grave, c’est le plus important, conclut la coordonnatrice. Avec un peu de chance, il sera de retour à temps pour participer au prochain Prime. »
Rassuré, Hiroshi consentit à aller se coucher. Il était vanné, tout à coup ; son petit ami avait certainement vécu là la pire soirée d’anniversaire de son existence, et il en était profondément attristé.
Reviens-nous vite, Sunshine, songea-t-il, étreint soudain d’un pressentiment désagréable, et il sentit le sommeil le déserter brutalement.
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À la vue de la lourde chute de son fils, madame Fujisaki s’était précipitée sur son téléphone et, heure tardive ou pas, avait contacté Tohma, le sommant d’appeler sur le champ la production de Pop Academy afin d’obtenir des nouvelles. Près de trois-quart d’heure plus tard, son neveu l’avait rappelée et lui avait appris que Suguru ne souffrait que d’une entorse bénigne, qui ne nécessitait que quelques jours de repos et ne remettait nullement en cause sa participation à la fin de l’émission.
« Vraiment ? Et si je te disais, moi, que Suguru ne retournera pas dans cette maison de fous ?
- Allons, tante Haruka, il s’agit juste d’un malheureux accident ! Personne dans la Maison ne cherche à faire intentionnellement de mal à Suguru et…
- Et il est toujours mineur, c’est donc moi, sa mère, qui ai autorité sur lui jusqu’à ce qu’il ait vingt ans. Je vais le chercher demain matin et il reviendra avec moi à Kyoto le temps que ce jeu grotesque prenne fin.
- Et s’il ne souhaite pas revenir ? »
La voix de madame Fujisaki se fit dure et glacée.
« Tu n’es pas le seul à savoir persuader les gens d’agir selon ton bon-vouloir, Tohma. »
Ce dernier observa un court silence.
« Très bien. Mais je persiste à penser que vous devriez tout de même demander à Suguru ce que lui en pense.
- Je n’y manquerai pas. Tout à fait autre chose… Ce monsieur K, que tu as envoyé chez moi pour récupérer des photos, c’est un de tes employés, n’est-ce pas ? Le manager de Bad Luck ?
- Oui. Il… s’est montré correct avec vous lors de sa visite, n’est-ce pas ? questionna Tohma qui, au vu de certaines des photos présentées au cours du Prime, n’avait pu s’empêcher de se demander si l’excentrique Américain n’avait pas eu recours à la force pour se les procurer.
- Oh oui, ne t’en fais pas. Très correct, d’ailleurs je tiens à le remercier de ses manières impeccables. Tu le lui diras, la prochaine fois que tu le verras ?
- Je n’y manquerai pas, ma tante », promit le jeune homme avec un petit sourire. Ainsi, sa parente avait décidé de s’attaquer à K ? Une entreprise risquée, mais… qui savait de quoi cette petite femme était capable ?
« Merci. Ah au fait, Tohma… Dans l’éventualité où mon fils conserverait des dommages permanents de sa chute, il serait judicieux de commencer à te chercher un bon avocat. »
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Cela faisait des heures que Suguru, assis sur son lit, se morfondait dans sa chambre d’hôpital. Après qu’il ait été admis en urgence et soigné, il n’avait pas réussi à trouver le sommeil. Tout s’était passé si vite, le système d’élastiques auquel il était harnaché avait totalement échappé à son contrôle et après une brève séance de voltige désordonnée il était lourdement retombé au sol. Le temps de comprendre ce qui lui était arrivé, on l’avait chargé sur une civière et conduit en ambulance à l’hôpital… Il avait à peine eu le temps d’échanger deux mots avec Hiroshi.
Il était sorti ; pour la première fois depuis trente-quatre jours, il se trouvait dans une pièce dépourvue de caméras, isolé du regard curieux de millions de personnes. Et surtout, il était seul. Le silence régnait dans le service à cette heure de la nuit, il était le seul occupant de la chambre et, assez étrangement, ses sentiments étaient mitigés. En dépit de tout ce qu’il avait pu prétendre, il s’était fait à la vie en collectivité, et la présence d’Hiroshi lui manquait. Il n’entendait plus son souffle régulier dans le lit voisin, et même les chuchotis ineptes de Shuichi, juste avant qu’il ne s’endorme, lui manquaient. D’un autre côté, il était enfin libre d’agir sans avoir à se soucier de ses gestes ou de ses paroles… même si, pour l’instant, il n’avait pas grand-chose à faire hormis dormir.
Mais là, le sommeil avait mis longtemps à venir. Dans cet endroit calme et silencieux, le jeune garçon n’avait cessé de repasser dans sa tête tout ce qu’il s’était passé entre Hiroshi et lui depuis le début de l’émission, et tout n’était pas rose, bien au contraire ; notamment en ce qui concernait Yukari et cette dinde vulgaire de Manami.
De son côté, force était de reconnaître qu’il n’y était pas toujours allé de main morte, jusqu’à provoquer une rupture qu’il avait été ensuite incapable d’assumer. Et Hiroshi avait eu beau l’assurer de son amour, il manquait toujours de confiance en lui.
En fin de compte, cet incident n’était peut-être pas si malvenu…
Il avait fini par s’endormir aux petites heures du matin, mais dans cet environnement trop paisible et silencieux il s’était réveillé tôt… et depuis il s’ennuyait, sans cesser de ressasser les même choses.
« Su-chan ! Comment vas-tu, mon chéri ? »
Tiré en sursaut de ses réflexions, le garçon n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit que sa mère le serrait contre lui de toutes ses forces – comme si elle ne l’avait pas vu depuis des années.
« Maman ! Tu m’étouffes… Tout va bien, je t’assure ! plaida-t-il en tentant de se dégager.
- Comment va ta cheville ? Tu n’as pas trop mal ? J’ai eu si peur quand je t’ai vu tomber de cette hauteur !
- Non, ça va. J’ai eu mal sur le moment mais on m’a bien soigné.
- Un médecin m’a dit que tu pouvais sortir. Tant mieux, je te ramène à Kyoto sur le champ, tu pourras te reposer tranquillement, là-bas. Je t’ai apporté des affaires, change-toi et nous partons. »
Retourner à Kyoto ? Abandonner le jeu ? Partir au bout de six semaines… et laisser Hiroshi derrière lui ?
« D’accord », dit-il sans opposer la moindre résistance. De son propre aveu, il avait vraiment besoin de réfléchir, de faire une coupure, et autant que ce soit en compagnie de ses proches.
Il se changea rapidement et, après un détour par son appartement pour y prendre quelques affaires, la plus grande partie étant restée dans la Maison, Suguru et sa mère se mirent en route pour Kyoto.
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Hiroshi aussi avait passé une très mauvaise nuit, et il avait gambergé de longues heures avant de parvenir à s’endormir. La chute de Suguru repassait en boucle dans sa tête, accompagnée de la chorégraphie au mauvais goût exquis qui allait avec.
Une entorse bénigne. Oui, mais le garçon allait-il accepter de retourner dans la Maison ? Il était très démotivé en début de semaine, et même s’il avait fini par changer d’avis, à présent qu’il était sorti…
La matinée s’écoula, morose. L’absence de Suguru se faisait ressentir à tous les instants. Histoire de penser à autre chose, le jeune homme travailla avec Shuichi sur leur futur single, mais là encore cela ne fit que lui rappeler que son petit ami n’était plus là. Assez étrangement, les filles, à l’exception de Nana, semblaient elles aussi affectées par l’absence du petit claviériste, et l’atmosphère était étrangement pesante pour un lendemain de Prime. Bad Luck et Nana avaient perdu face à Shuichi et aux Bloody Jezabel, mais compte tenu du malencontreux accident advenu à Suguru, il avait été décidé que les garçons seraient dispensés de gage. D’ailleurs, la production était tout autant dans l’expectative que les participants quant au retour du jeune garçon et espérait obtenir rapidement des nouvelles.
Le déjeuner aussi fut plus silencieux qu’à l’accoutumée, et alors qu’ils en étaient au dessert, Shizuka Kobayashi fit son apparition. Hiroshi faillit bondir de sa chaise mais parvint à conserver un calme de façade dont il fut le premier étonné.
« Bonjour à tous. Vous avez bien déjeuné ? Comme vous devez vous en douter, je viens vous apporter des nouvelles de votre camarade Fujisaki. Monsieur Seguchi nous a appelé tout à l’heure pour nous assurer que son cousin allait très bien, et qu’il se reposait actuellement chez lui. Bien que sa blessure soit sans gravité, il sera absent jusqu’à la fin de la semaine, déclara-t-elle tout d’une traite.
- Oh… Mais il va revenir ? s’enquit Miki avec un peu d’anxiété.
- Monsieur Seguchi ne nous a rien dit à ce sujet. »
Hiroshi sentit son cœur se serrer à ces mots qu’il avait redoutés. Suguru ne reviendrait pas. Il détestait cette émission stupide, cet enfermement subi, cette promiscuité forcée. Des événements avaient fait qu’il était sorti plus tôt que prévu… Qui, à sa place, n’en ferait pas de même ?
« Tant mieux ! Bon débarras, lança Nana, mais sans trop d’enthousiasme ; si même chez elle le cœur n’y était pas…
- Alors, ça veut dire que le jeu est fini ? demanda Shuichi, qui voyait soudain là une opportunité de revenir plus rapidement aux côtés de l’homme de sa vie.
- Bien sûr que non ! D’ailleurs, voici le programme que nous vous avons concocté. Absence de Fujisaki ou pas, je compte sur vous pour aller jusqu’au bout ! »
Elle tendit à chacun une petite feuille de papier.
« Je vous demanderai de suivre les consignes à la lettre ; pour le Prime de samedi, chacun des groupes retrouve son chanteur et aura, comme d’habitude, une chanson de son rival à interpréter. Sur ce, bonne après-midi. »
Elle quitta la pièce, abandonnant derrière elle des musiciens complètement abasourdis par le contenu du texte qu’ils avaient sous les yeux.
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« … et c’était rigolo quand tu as envoyé de l’eau dans la figure de Nanaze ! C’est elle qui avait mis la confiture dans ton lit ? »
En son for intérieur, Suguru soupira. Depuis qu’il avait franchi le seuil de son domicile, Ritsu n’avait eu de cesse de le harceler de questions et, au bout de plusieurs heures, il commençait à saturer.
« Je n’en sais rien, Ritsu. J’étais en colère et Nanaze… Nana et moi ne nous entendions pas bien, alors j’avoue que sur le moment ça m’a fait plaisir de lui envoyer de l’eau en pleine tête mais maintenant que j’y repense c’était idiot.
- Moi je trouve que tu as bien fait, ça lui apprendra à te traiter de hamster !
- Et toi, ça va l’école ? tenta le jeune musicien, en désespoir de cause, espérant enfin parvenir à changer de sujet.
- Oui ! J’ai eu plein de bonnes notes ! claironna le petit garçon avec un sourire réjoui. Et Miki, c’est ton amoureuse ? »
La curiosité de Ritsu finit enfin par se tarir ; cependant, sur le coup de 19 heures, par habitude, le garçonnet mit le téléviseur en marche, et Suguru eut l’impression de recevoir un coup de poing dans l’estomac en apercevant ses camarades à l’écran. À l’heure de la quotidienne, les « événements marquants » de la journée défilaient, et pour la première fois il n’en faisait pas partie.
Manifestement, il ne s’était pas passé grand-chose de palpitant. On y voyait les filles discuter tandis que Mao jouait de la guitare ; Hiroshi et Shuichi répéter sans trop d’enthousiasme dans le studio ; un déjeuner presque morne, puis l’intervention de Shizuka Kobayashi. Manami revint ensuite à l’écran, radieuse comme à son habitude, et vêtue ce soir-là de vaporeux voiles bleus qui ne couvraient pas pour autant sa poitrine généreuse.
« Comme vous le voyez, nos candidats paraissent perdus depuis le départ de notre petit Suguru adoré. Su-chan, si tu nous regardes, sache qu’on t’aime et qu’on attend tous ton retour avec impatience ! »
Le claviériste rougit ; même absent, pas moyen d’échapper à la logorrhée de cette idiote, alors ?
« D’ailleurs, poursuivit l’animatrice d’un ton pétri d’une émotion de circonstance, la petite Miki a un message pour toi. »
La jeune batteuse apparut, assise dans la pièce aux murs immaculés du Confessionnal, l’air un peu triste.
« Salut, Suguru. Je… je sais pas s’il vont diffuser ça… et même si tu regarderas… Mais sache que j’espère que tu vas te remettre très vite et revenir parmi nous. Je t’aime beaucoup et tu me manques vraiment. La Maison me paraît vide sans toi, alors… reviens vite s’il te plaît, d’accord ? »
Ce court message toucha profondément le jeune garçon. Miki était gentille – ses amies l’étaient aussi, à l’exception de Nana – et il s’était bien entendu avec elle dès le début, et bien qu’il ait repoussé et ses avances et son baiser, elle ne lui en avait pas tenu rigueur. S’il y avait bien quelqu’un à qui il devait une explication, c’était elle. Quand il retournerait là-bas…
Minute. Il est hors de question que je remette les pieds dans ce cirque ! se reprit-il aussitôt. De toutes manières, son entorse nécessitait au moins cinq jours de repos pour guérir.
L’image revint sur le salon, dans lequel Nana et Yukari étaient en train de discuter, et la chanteuse se plaignait de ressentir des douleurs dans l’oreille droite.
« Je te dis que j’ai mal depuis ce matin, c’est pas des blagues ! Et en plus, je me sens pas très bien. D’ailleurs je ne suis pas la seule, Mao aussi était barbouillée ce matin, lâcha-t-elle d’un ton irrité.
- Tu n’as qu’à te coucher tôt ce soir. Dis à Ochiai que ça va pas, il comprendra si tu manques une répète, pour une fois.
- Ouais, pour ce que valent ses chorés ! siffla Nana. Qu’est-ce qu’il va nous obliger à faire, cette fois ? Du trampoline en sous-vêtements ?! »
Suguru sentit son estomac se contracter d’angoisse. Dans quel tableau grotesque son petit ami allait-il être contraint de se compromettre ?
L’émission achevée, le garçon se leva et, d’une démarche un peu raide à cause de l’attelle rigide qui lui maintenait la cheville, se dirigea par habitude vers la cuisine, avant de se rappeler qu’il n’était plus dans le jeu, et qu’il n’avait donc pas à préparer le repas. Et, curieusement… il le regretta.
Le souper achevé, prétextant un peu de fatigue conséquente à sa mauvaise nuit, le jeune garçon regagna sa chambre et son premier geste fut de se connecter au site de Pop Academy afin de suivre en direct le déroulement de l’émission. Là aussi, le repas venait de prendre fin et tous étaient en train de desservir. L’attention toute entière de Suguru se concentra aussitôt sur Hiroshi qui paraissait beaucoup moins morose qu’en début de journée, et gloussa même lorsque Yukari se pencha vers lui et lui souffla quelque chose à l’oreille.
Le cœur soudain brûlant de jalousie, le petit claviériste se déconnecta et éteignit son ordinateur portable. Pourquoi s’en faire pour Hiroshi ? Manifestement, son absence n’avait pas l’air de particulièrement le désoler !
Il se coucha, attristé et blessé et, comme la veille, le sommeil fut très long à venir.
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