CHAPITRE XXV

 

Fumie quitta sa place auprès de Yukari et s’installa contre Hiroshi. Avoir une discussion avec lui ne serait plus évident avec les caméras qui épieraient leur moindre mouvement et parole. Un petit cahot du mini-van la fit tomber sur le guitariste.


« Tu tentes ta chance, Yamaguchi ? plaisanta-t-il en la rattrapant.


- Ça se pourrait. »


Puis la claviériste redevint sérieuse.


Ils avaient longuement discuté en fumant entre chaque répétition et Hiroshi lui avait tout raconté. Comment Suguru et lui étaient sortis ensemble, depuis quand et surtout les aléas dans leur relation depuis le début du jeu. C’était étrange de voir un garçon si sûr de lui et si séduisant douter de l’avenir et craindre de se faire quitter.


« Tu devrais lui en parler de tout ça, lui avait conseillé Fumie. En te voyant on ne s’imagine pas une seconde que tu es tourmenté. Pourquoi les mecs sont toujours aussi compliqués ? Sérieux, avec les filles, je m’en sors mieux ! C’est peut-être pour ça que je les préfère. »


Nakano l’avait regardée.


« Quoi ? Je suis bi moi aussi, avait-elle dit avec désinvolture. Mais je préfère les filles. Je… j’ai une copine en fait et… elle me manque.

 

- Vous… vous êtes ensemble depuis longtemps ?


- Pas vraiment. Avant le jeu, on sortait ensemble depuis deux semaines et demi. Là… ça complique tout mais j’ai hâte de la revoir ! Mais assez parlé de moi ! On va lancer l’opération « Hamster doit revenir. »


- A propos… Pourquoi as-tu mis de la gelée dans son lit ? »


Fumie avait écrasé sa cigarette et enlacée le garçon :


« Pour que tu te frottes contre son corps de rêve… avait-elle ronronné. Et tu ne t’en es pas privé, j’espère ?

- Bien sûr que non. Merci, gentille Fu-chan », avait-il répondu en déposant un léger baiser sur ses lèvres.

Puis ils étaient retournés sur le plateau, la mort dans l’âme, pour reprendre les répétitions de la chorégraphie


Fumie enlaça Hiroshi et lui murmura à l’oreille « Opération : Hamster doit revenir. » Le garçon pouffa légèrement et serra la musicienne contre lui sous le regard étonné de Yukari qui se demanda ce que son amie avait de plus qu’elle. Puis elle haussa les épaules et retourna à sa rêverie.


Jour 47


Quand Suguru alluma son ordinateur, la maisonnée était vide. Tout le monde dormait encore, las des acrobaties de la veille.


En attendant que la maison s’anime, il surfa un peu sur le site et cliqua sur la chronique hebdomadaire du cinglant Kaoru Maekawa. Quand il avait découvert son existence, s’il n’avait pas été une des cibles de la plume féroce du chroniqueur, le claviériste l’aurait adorée. Ses papiers disséquaient chaque prime avec esprit et dérision.


POP ACADEMY : ÇA SENT LA FIN !

par Kaoru Maekawa


Faut-il le déplorer ? Ou au contraire s’en réjouir ? Quoi qu’il en soit, cette merveille conceptuelle qu’est Pop Academy touche lentement mais sûrement à sa fin. Et cela commence à se sentir ; la prod. peine tant à trouver des idées neuves qu’elle en a été réduite hier à réinviter les Kyoto Motel, bouillant jeune groupe Autrichien qui, à défaut de briller par sa virtuosité musicale, sait à merveille enflammer le public. Ce qui n’est déjà pas si mal.


Parce que, force est de le reconnaître, je me suis copieusement ennuyé hier soir, en dépit des vaillants efforts de la plantureuse Manami qui a une nouvelle fois fait étalage de ses plus remarquables atouts, et je ne parle pas de son talent ni de ses connaissances.


Tout cela pour dire qu’une affiche variée – et non avariée, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ; encore que je me serais volontiers passé des déhanchés de la pauvre Masuko Wakakusa, qui n’a manifestement plus l’âge pour ce genre d’exercices – ne fait pas forcément un spectacle de qualité ! […]


Ce qui faisait enrager Fujisaki, c’est qu’il n’avait pas tort. Comme si l’humiliation télévisuelle ne suffisait pas, il en rajoutait une couche, mais une couche
justifiée.


[…] Passé donc cet immense moment de télévision (Miki, je sais que je me répète mais j’ai adoré ta coiffure), et après quelques invités aux exhibitions parfaitement calibrées pour ce type d’émission, place à la fameuse battle.


Comme c’en est donc devenu l’habitude, les Bloody Jezabel passent les premières. À nouveau déguisées en bonbons à la fraise, (Miki ! Où sont passés tes macarons ?!) mais très moyennement inspirées, les filles nous gratifient d’une chanson molle émaillée d’erreurs. Nana se ressent visiblement toujours de son otite ; mais même sans cela, force est de constater qu’il est temps pour elle – et pour nous – que le jeu se termine.


Après cette performance très moyenne, et très généreusement notée par le jury de professionnels, un boulevard semble s’ouvrir devant les Bad Luck. Je dis bien semble, car persiste encore et toujours l’inconnue Shindo, capable du meilleur comme du pire, (et surtout du pire en ce moment) ainsi que de l’absence de taille (manière de parler) de Fujisaki au clavier.


Tout le monde a encore en mémoire la chute spectaculaire, heureusement sans gravité, du petit hamster. Il s’en ressent encore, ou a décidé de mettre à exécution ses menaces répétées d’abandonner la partie. Quoi qu’il en soit, il n’est pas là ce soir, et si Nakano paraît le regretter, Shindo, lui, a l’air de tout à fait s’accomoder de la situation.


L’impression se confirme dès le début de la chanson. Assumant sans complexe la double casquette de chanteur et de claviériste, Shindo attaque bille en tête Heart of darkness, et si son jeu est assez brouillon et manque de rigueur technique, son interprétation est bouillonnante et beaucoup moins froide que celles que délivre habituellement Fujisaki. La perspective de quitter bientôt le jeu y est certainement pour beaucoup, mais il faut reconnaître que, hier soir, Shindo a véritablement prouvé que le cœur et l’âme de Bad Luck c’est bien lui, et que, quand il le veut, il peut faire de bonnes choses.

Suite et (en) fin samedi prochain !


Agacé, Suguru referma son ordinateur et descendit prendre son café, seul.

 

OoOoOoOoOoO 


L’avantage du samedi soir, c’est qu’ils rentrés tous fatigués. Ainsi, Hiroshi n’avait eu aucun mal à s’endormir. Il fit même une grasse matinée bien méritée et fut le dernier à se lever.


« Ca y est ! Nakano est parmi nous ! gloussa Yukari en sautillant autour de lui. Bonjour Hiro-chou ! le salua-t-elle avec enthousiasme, suivie par ses amies et Shuichi.


- Ton café est prêt, dit Mao en lui offrant une tasse pleine.


- Pourquoi tant d’égards ? demanda le garçon suspicieux.


- En fait, nous mourrons de faim et nous t’attendions pour que tu prépares le déjeuner, expliqua Fumie.

- Mais je viens de me lever !


- Ne t’inquiète pas, on a avancé un peu la préparation. Termine ton café et aux fourneaux ! »


Un peu ronchon, le garçon s’exécuta et ils déjeunèrent tous dans la bonne humeur.


L’après-midi étant radieuse, ils refirent un volley dans la piscine. C’était leur dernier week-end ici et ils comptaient en profiter car, finalement, des liens s’étaient tissés entre les protagonistes du jeu.


Ce n’est que vers le soir que tous les sept semblèrent studieux et sérieux. Des petits groupes s’étaient formés. Shuichi et Nana ; Miki et Fumie, Mao, Yukari et Hiroshi. Tous semblaient comploter et Suguru de l’autre côté de l’écran se demandait ce qu’il se tramait. Ils discutaient à voix basse. Puis Fumie se leva préparer du thé et en attendant que cela soit prêt, elle se rendit au Confessionnal.

Intrigué Suguru cliqua sur le Confessionnal – sur le net, il suffisait de cliquer sur une pièce pour savoir ce qu’il s’y passait, une fenêtre de la pièce s’ouvrant dans la page principale du site.


« Hiroshi est un garçon paradoxal. Il a ce côté solaire qui attire tout le monde et rend les autres jaloux et en même temps, c’est une éponge. Il absorbe les peines de tout le monde mais parle très peu de lui. En plus, il se sent obligé d’être toujours de bonne humeur et ne dit jamais rien sur lui.  En ce moment, il souffre d’insomnie, c’est parce qu’il a peur de l’avenir, de sa relation avec Ni-chan. C’est assez complexe comme histoire mais il m’a tout expliqué. Il n’ose pas lui dire mais Ni-chan lui manque. Oh, on a tous plus ou moins quelqu’un qui nous manque mais… son histoire est singulière. Ni-chan si tu m’entends, Hiro-kun n’en peut plus de ton absence. Il t’aime alors… attends-le. Il a un peu embrassé tout le monde mais c’est un benêt ou tout simplement un mec. Normal qu’il n’ait aucun doigté. Bon la bouilloire doit être prête ! Bisous à ma patate ! »


Ca n’était pas à elle de dire ça mais Hiroshi avait lorgné le Confessionnal toute la journée sans y entrer. Le claviériste avait remarqué son petit manège et en comprenait enfin le sens.


Vers 19 heures, Voix-Off interrompit les habitants.


« Bonsoir à tous ! J’espère que vous allez bien, surtout les filles ! L’heure du gage est arrivée ! Une des filles devra nager six longueurs de piscine en une minute. Heure du gage : demain à 19 heures. Bonne soirée à tous ! »


Les filles s’affolèrent un peu.


« Moi je suis malade, se réjouit Nana.


- Moi… j’ai mes règles, mentit Mao pour se décharger de la tâche.


- Ah, moi j’ai été ridicule samedi soir alors ça sera entre Miki et Yukari. »


Les deux filles se regardèrent.


« Yukari est plus sportive que moi.


- Oh, pourquoi moi ?


- Elle n’a pas tort, ceci dit. Tu es la plus sportive d’entre nous, s’accorda Mao.


- Okay mais… si je rate, je ne veux aucun reproche. Je ne peux pas faire un strip-tease à la place ?? J’assurerais grave !


- Ça on n’en doute pas, se moqua Nana.


- Toi, si tu n’es pas contente, vas-y toi-même !


- Je suis malade !


- Gnagnagna !


- On passe à table ? » suggéra Shuichi pour noyer le poisson.


Le reste de la soirée s’écoula lentement et tout le monde s’endormit rapidement, excepté Hiroshi qui remuait encore et encore dans son lit.


Il descendit et sortit se reposer sur le hamac. Il fuma rêveusement en se rappelant son premier baiser avec Suguru.  Dire que cette histoire avait commencé si innocemment ! Il se rappelait les regards que Suguru lui jetait à la dérobée, cet air embarrassé qu’il avait lorsque Nakano flirtait avec lui pour le taquiner. Oh, Hiro avait tout de suite su qu’il avait harponné le claviériste mais n’y avait pas répondu. Un soir pourtant, il avait poussé le flirt et lui avait proposé un café après le travail. Puis un autre, quelques jours plus tard et finalement, le café était devenu une habitude durant laquelle ils avaient appris à se connaître. Ensuite, il l’avait invité chez lui et lui « avait cuisiné » divers plats, tous commandés chez le traiteur en réalité mais à ce moment, le guitariste s’en fichait de mentir ou pas. Puis il y avait eu leur premier baiser. Timide et maladroit. Un peu sucré aussi. Ils avaient dîné ensemble dehors et avaient pris leur dessert à emporter. Ils l’avaient dégusté dans un jardin d’enfant. Hiroshi s’était penché pour enlever le chocolat resté à la commissure des lèvres de Suguru et, l’un se penchant un peu plus et l’autre se redressant, ils s’étaient embrassés. Quelque chose changea alors chez Nakano : il comprit qu’il était inutile de se débattre, Fujisaki l’avait pris dans ses filets avant même qu’il ne s’en rende compte.


Il repensa à ce baiser chocolaté, à la chaleur du corps de Suguru, à la peine de le regarder remonter chez lui sans y être invité alors qu’il crevait d’envie de prolonger cet étrange état.


Il tira sur son joint et regarda les étoiles. Il s’humecta les lèvres, à la recherche du plaisir perdu. Peut-être que s’il croquait un carré de chocolat, il retrouverait la magie de ce moment et la saveur de son petit ami ?


Il finit par s’assoupir et se réveilla brusquement à cause d’une averse soudaine. En rentrant, il fit un détour par le Confessionnal où il resta un long moment sans rien dire, à ne pas répondre aux questions de la régie. Enfin il se décida.


« Ni-chan, je t’aime et tu me manques mais ce soir j’ai encore le goût du chocolat de notre premier baiser sur les lèvres et ça suffit à me réconforter. Bonne nuit »


Il se releva et retourna se glisser dans son lit, espérant que cela passe sur Internet.


Jour 48 – 8ème semaine


Cette semaine était particulière. C’était la dernière ligne droite et plus question de travailler une chanson du groupe adverse. Les sept concurrents préparaient leur single. Hiroshi ne cessait de s’en prendre à Shuichi : s’il pouvait réécrire un morceau déjà existant, était-il en mesure de reprendre un morceau commencé par Suguru et de le poursuivre ? Devaient-ils recommencer toute la partie musicale en une semaine ?


« Tu me fatigues, Hiroshi ! s’écria le chanteur en claquant la porte du studio à la fin de leur répétitions. C’est pas moi qui ai voulu cette situation. Fujisaki nous a largués ! »


Miki et Mao, qui étaient non loin de la scène, se figèrent.


« Je crois que tu comprends enfin. Le responsable de cette situation, c’est Fujisaki. Il en avait pour cinq jours soi-disant et regarde, ça fait dix jours qu’il est absent ! On n’est sûrement pas assez bien pour lui. Nous on peut se ridiculiser et lui, il a le beau rôle avec sa blessure. Comprends qu’on ne peut plus compter sur lui. Moi, je ne te lâcherai jamais. Voilà pourquoi les Bad Luck à deux, c’est la vraie vérité. Parce que jamais tu ne me lâcheras et vice-versa. »


Le guitariste ne trouva rien à dire. Son petit ami les avait bel et bien quittés.


Maussade, il suivit son ami sur la terrasse, là où les filles avaient dressé la table.


Dans la même humeur, ils poursuivirent leur single et attendirent le retour des filles pour leur gage.

 

OoOoOoOoOoO 


Sur le site de Pop Academy, les rumeurs allaient bon cours sur le départ, ou plutôt le non-retour du claviériste. La plus populaire était qu’il avait quitté le groupe pour tenter une carrière en solo.


Suguru ragea. Ils étaient tous débiles et il était temps de le leur dire !


OoOoOoOoOoO 


À la fin des répétitions, Yukari monta se changer et gagna la piscine dans son bikini orange et fushia, le paréo assorti autour de la taille.


« Tu vas vraiment nager avec ça ?


- Oui, pourquoi ?


- Les bikinis sont… pour attirer les pêcheurs, ronronna Hiroshi.


- Mais les maillots une pièce, c’est pour les gourdes, répondit la naïade en se glissant dans l’eau.


- Et toi tu es…


- … Une sirène », répondit la bassiste.


Takeshi annonça le départ à 19 heures.


Tous étaient groupés autour de la piscine pour encourager la nageuse, mais à mi-parcours elle sortit la tête de l’eau et glapit que son haut était parti.


« Hiro-chouuuu ! Mon haut ! Mon haut ! »


Amusé, le guitariste repêcha le haut du maillot du bain et l’agita en l’air :


« C’est ça que tu cherches ? se moqua-t-il.


- Viens me le remettre !


- Tout le Japon a vu tes seins, Yukari, critiqua Nana.


- Je t’emmerde ! Je veux mon haut ! implorait-elle.


- Ah, je sais. Tu ne connais pas la sensation d’être habillée par un homme. Ils se barrent avant en principe, se moqua Nana.


- Ouais mais moi ils ne me déshabillent pas dans le noir, pas comme Keisuke et toi, hein ? Un garçon intelligent ce Kei-kun, il ne veut pas faire de cauchemar… » rétorqua Yukari, faisant enrager la chanteuse.


Le guitariste se déshabilla et rejoignit, en sous-vêtements, la sirène dans le bassin.


« Pourquoi tu me demandes à moi ?


- Parce que tu l’as repêché. Si Fujisaki avait été là, c’est à lui que je l’aurais demandé. Lui au moins, il ne chercherait pas à me peloter pour me le remettre. »


La jeune fille laissa le guitariste lui remettre le haut.


« C’est vrai, frigide et coincé comme il est ! plaisanta le garçon. Je me demande même s’il a déjà enlevé ou remis un soutien-gorge à une fille. Moi je peux le faire d’une main. »

 

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