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CHAPITRE XXVIII
Bien qu’il n’ait pas vraiment eu la tête à faire la fête après la soirée qu’il venait de vivre, Suguru avait finalement réussi à se détendre suffisamment pour apprécier la sortie en boîte qui avait suivi le Prime. Avec surprise mais plaisir, il y avait retrouvé des amis de Kyoto et avait passé près de deux heures à discuter avec eux, qui avaient bien évidemment des dizaines de questions à lui poser.
« Tu vas rentrer à Kyoto quelques temps ? lui demanda Rié, une camarade lycéenne.
- Oui. Demain matin nous avons une conférence de presse, mais après ça une semaine de congés et je vais la passer à la maison. J’en ai vraiment besoin, répondit le garçon avec un coup d’œil machinal en direction d’Hiroshi qui conversait avec Sakura.
- C’est dommage que vous ayez perdu. Elle était très bien, votre chanson. Si tu n’avais pas manqué une semaine à cause de ton entorse, je suis certain que vous auriez gagné ce soir, déclara Nobu, un adolescent, d’un ton convaincu.
- Bah, c’est pas parce que les filles ont eu plus de votes qu’elles vont vendre plus de CDs que vous. C’est rageant pour la promo aux États-Unis, par contre, dit Rié. Mais même sans ça je sais que vous parviendrez à vous faire connaître dans le monde entier !
- Mais au fait, pourquoi tu n’as pas voulu sortir avec Watanabe après qu’elle t’a embrassé ? Elle est super mignonne », enchaîna un autre garçon, changeant totalement de sujet.
Il était près de 3H30 quand Suguru, fatigué physiquement et surtout moralement, demanda à K de le raccompagner chez lui. Ses amis, eux, logeaient dans un hôtel, tous frais payés par la production.
« À bientôt alors ! » le saluèrent-ils avec de grands gestes.
De retour dans son petit appartement, le claviériste poussa un profond soupir et s’adossa lourdement à la porte d’entrée. Terminé. Ce cirque grotesque était enfin terminé – si l’on faisait abstraction de la conférence de presse du lendemain – et il était à nouveau seul. Mais cette fois était bien différente de celle où il s’était blessé à la cheville ; à présent, tout allait reprendre comme avant le début de cette émission idiote, à la différence près qu’il s’était séparé d’avec Hiroshi. Oui, il était bien seul, au propre comme au figuré.
Le guitariste ne l’avait même pas salué avant de quitter le « Jupiter. » Un peu amer, et le cœur lourd, Suguru se changea et se mit au lit. Presque 4 heures. Avec un peu de chance il se réveillerait tard, et cette longue journée s’écoulerait plus rapidement.
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Malheureusement, bien que le garçon se soit au bout du compte levé à 11 heures, l’après-midi se traîna abominablement.
Tout seul avec ses pensées, et sans personne à qui parler, il ne put que ressasser encore et encore sa rupture avec Hiroshi, ses causes et ses conséquences. Sa jalousie était-elle vraiment l’unique cause de leur séparation ? C’était un fait, il était très jaloux ; il le savait d’ailleurs, mais c’était le genre d’émotion qu’il avait le plus grand mal à contrôler. Il avait essayé de faire des efforts, en pure perte. Et ce faisant, il avait poussé Hiroshi dans les bras de Manami.
Un élan de colère mêlé de chagrin le parcourut. À peine leur rupture consommée, son ex-petit ami avait couru se consoler dans le lit de cette allumeuse au Q.I. de poule, et c’était cela qui lui faisait le plus mal. Manami. Après avoir tourné autour de Yukari, qui n’avait eu de cesse de se glorifier de coucher à tort et à travers, il était allé retrouver la présentatrice à la réputation peu flatteuse en la matière… À la peine vint s’ajouter l’humiliation. Il avait toujours su qu’il n’avait aucune chance contre une fille, n’importe laquelle manifestement, et les mots qu’avait eu Hiroshi, prétendument pour le rassurer, sonnaient d’autant plus faux à ses oreilles.
Il s’est bien payé ma tête. Dire que je l’ai cru… Combien de fois m’a-t-il trompé pendant que nous sortions ensemble ? Et sans ce bête accident, je ne me serais jamais rendu compte de rien…
Mais c’était bien terminé à présent. Nakano et lui allaient redevenir de simples collègues de travail, et tout irait pour le mieux.
Cependant, saisi d’une impulsion, il prit son téléphone et composa le numéro de Miki. S’il y avait quelqu’un à qui il pouvait se confier, c’était bien elle, de plus elle méritait des explications.
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Ils s’étaient donnés rendez-vous en milieu d’après-midi à l’entrée du parc Ueno, fourmillant de monde en ce dimanche de juillet. Ils prirent des glaces et s’installèrent sous un arbre pour discuter.
« J’arrive pas à réaliser que ce soit fini, déclara la jeune fille en renversant la tête en arrière. C’est vraiment terrible, tu sais ? Même chez moi, j’ai l’impression qu’il y a des caméras partout et je fais attention à tous mes faits et gestes !
- Oui, pour moi aussi c’est bizarre. Enfin, j’étais déjà sorti une semaine, alors c’est un peu différent… Mais je suis bien content que ce soit terminé. »
Ils dégustèrent leur glace en silence, puis Miki s’allongea à plat ventre dans l’herbe et leva les yeux vers Suguru.
« Je suis contente que tu m’ais appelé. Même si je sais qu’il n’y a rien de possible entre nous. C’est bien pour cela que tu voulais me voir, n’est-ce pas ? »
Le claviériste hocha la tête.
« Oui. Je n’ai rien pu t’expliquer dans cette maison truffée de caméras, mais je vais tout te dire. Je… je t’apprécie vraiment beaucoup mais…
- Tu n’es pas libre, c’est ça ? Fumie… C’est Fumie qui me l’a dit, acheva l’adolescente à sa place.
- Oh, c’est elle qui t’a dit ça ? Et… elle t’a dit autre chose ?
- Non. Mais je comprends, tu sais. Seulement… tu aurais pu me le dire. Je… je n’aurais pas insisté, souffla Miki, les yeux baissés, en jouant avec une petite fleur blanche. Suguru prit une profonde inspiration.
- Miki-chan… C’est moi, Ni-chan, avoua-t-il. La musicienne releva vivement la tête, stupéfaite.
- Quoi ?
- Je… je n’ai pas répondu à tes avances dans la Maison parce que… je sortais avec Nakano. On avait décidé de ne le dire à personne, et personne d’autre ne le savait.
- C’est… c’est vrai ?
- Oui. Enfin… ça l’était, parce que… nous nous sommes séparés. Tu es la première à qui j’en parle. Tu… ça ne te fait rien de m’écouter ? »
Un peu émue, Miki secoua la tête. Quelque part, elle était soulagée d’apprendre que Suguru et elle n’étaient pas du même bord, au moins n’y avait-il pas d’autre fille dans le cœur du claviériste. Mais… Nakano et lui s’étaient séparés ? Pourquoi ?
En silence, elle écouta jusqu’au bout la confession du jeune garçon et s’employa de son mieux à le réconforter une fois qu’il eut fini. Ils terminèrent l’après-midi ensemble, et en quittant l’adolescente, Suguru se sentait un tout petit peu mieux, au moins, il avait pu se décharger de tout ce qu’il avait sur le cœur.
« Alors tu vas retourner quelques jours chez toi ? Passe de bonnes vacances tout de même, et si ça ne va pas tu peux toujours m’appeler, conclut Miki qui hésita puis déposa un baiser sur la joue de Suguru.
- Merci, beaucoup, Miki-chan. Ça m’a fait du bien de parler avec toi, et passe aussi de bonnes vacances.
- J’en ai besoin ! Avec tout ce qu’on a subi dans cette Maison de l’Horreur ! »
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La conférence de presse du lendemain avait lieu dans les locaux de N-G. Suguru arriva le premier, un peu en avance ; puis vint Hiroshi, mais les deux musiciens n’échangèrent rien de plus qu’un salut un peu emprunté. Ils ne savaient pas trop comment se comporter, partagés entre envie de se parler et ressentiment. Hiroshi finit par s’accouder à la fenêtre pour fumer, et une atmosphère un peu tendue régnait dans la pièce quand Shuichi arriva enfin, bon dernier comme à son habitude mais rayonnant, un immense sourire peint sur le visage.
« Lalihoooo ! salua-t-il en poussant la porte. Alors, Hiro, Fujisaki, ça va comme vous voulez ? Vous avez passé un bon dimanche ? »
Le claviériste se contenta de hocher la tête, jaloux du bonheur de son camarade. Hiroshi et lui auraient dû être tout aussi euphoriques, au lieu de ça… ils avaient rompu.
« Pas la peine de te poser la question, pas vrai Shu ? l’accueillit Hiroshi en abandonnant la fenêtre. Lui aussi enviait son ami en cet instant, mais Shuichi n’était en rien responsable de leur séparation.
- J’ai qu’une envie, que cette conférence de presse se termine pour retourner auprès de Yuki… » murmura le chanteur d’un air rêveur. La porte se rouvrit et Sakano passa la tête pour les appeler.
« Vous êtes prêts ? Les journalistes sont arrivés, c’est à vous. »
La conférence de presse fut relativement brève, les Bad Luck se bornant à donner leur sentiment général sur leur expérience à la Pop Academy puis à répondre à quelques questions de routine quant à leur planning pour les semaines à venir. Beaucoup de travail les attendait pour la reprise, mais avant cela, une semaine de vacances dont ils entendaient bien profiter !
« Tu vas rester à Tokyo, Hiro ? demanda Shuichi au sortir de l’exercice.
- Quelques jours, je pense, puis sans doute rejoindre Sakura à Izu pour la fin de la semaine. Il fait trop beau, et après être resté enfermé pendant deux mois dans cette baraque j’ai envie de prendre l’air.
- Et toi, Fujisaki ?
- Moi, je rentre à Kyoto. J’ai aussi envie de revoir mes amis. »
Claviériste et guitariste échangèrent un bref coup d’œil plein de rancœur et de tristesse mêlées, mais chacun demeura campé sur ses positions et, sans un mot de plus que les au-revoirs de rigueur, ils se séparèrent.
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Flânant le long des allées arborées du magnifique parc Impérial de Kyoto, Midori Nakano se félicitait d’avoir reporté son voyage de retour au lendemain. Le temps était splendide, et il aurait été dommage de ne pas profiter davantage des beautés de l’ancienne capitale impériale. Elle avait rendez-vous le soir avec des collègues universitaires Kyotoïtes, mais pour l’instant elle préférait passer un peu de temps à se promener après les deux jours de colloque auxquels elle venait de prendre part : « Littérature et pratiques d’enseignement-apprentissage : difficultés et résistances », qui s’était tenu à la prestigieuse université de Kyoto.
Toute à ses déambulations, elle ne prêtait que peu d’attention aux personnes qui l’environnaient, mais une phrase en particulier frappa ses oreilles et retint aussitôt son intérêt.
« Plus jamais de ma vie je ne participerai à une émission de télé-réalité. Cette Pop Academy était bien trop horrible ! »
Elle se retourna immédiatement vers celui qui venait de parler, un adolescent aux cheveux noirs qu’elle reconnut aussitôt : Suguru Fujisaki, talentueux membre des Bad Luck, récent participant à Pop Academy, et accessoirement ex-petit ami de son fils cadet.
Hiroshi n’avait pas mis longtemps à lui parler de leur rupture, même s’il n’avait pas révélé grand-chose de ce qui l’avait provoquée. Discret comme toujours, il s’était contenté de dire que ça n’allait plus entre eux, et que c’était mieux comme ça. Cependant, sa mère n’avait pas été dupe et avait parfaitement compris à quel point le jeune homme souffrait de cette séparation.
« Je ne pense pas que Tohma vous renverra de sitôt dans une émission de ce genre, répondit la petite femme qui accompagnait le musicien. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. »
Madame Nakano se souvint l’avoir vue le temps d’une émission, quand les proches des « Pop Académiciens » étaient venus leur rendre visite. Il s’agissait donc de la mère de Suguru, et si l’on avait le moindre doute à ce sujet, leur ressemblance venait le confirmer.
Sans hésiter, elle se dirigea vers eux et les aborda.
« Bonjour. Excusez-moi de vous déranger, je me présente : Midori Nakano. Mon fils Hiroshi est un de vos collègues, n’est-ce pas Monsieur Fujisaki ? Enchantée de faire votre connaissance. »
Tout d’abord interdit, Suguru répondit par un « Moi de même » et s’inclina, imité par sa mère. La mère d’Hiroshi ? Et que faisait-elle ici, en premier lieu ?
« Je suis de passage à Kyoto pour un colloque, expliqua madame Nakano comme si elle avait lu dans ses pensées. Mais il faisait si beau que j’ai décidé de venir me promener ici. Ce parc est vraiment magnifique… Et, je vous ai entendu parler de Pop Academy, alors vous comprenez bien que cela a retenu mon attention. Je ne vous dérange pas, j’espère ?
- Non, nous nous promenions aussi, répondit Haruka Fujisaki. Comme vous l’avez dit, la journée est particulièrement belle, autant en profiter d’autant que le groupe se remet au travail dès lundi, il me semble. »
Les deux femmes échangèrent quelques phrases, puis Midori Nakano se retourna vers Suguru.
« Depuis le temps qu’Hiroshi me parle de vous j’attendais de vous rencontrer, c’est regrettable que cela n’ait pas pu se faire à Tokyo. Mais… c’est vraiment dommage que vous vous soyez séparés », dit-elle d’un ton un peu triste.
Suguru blêmit. Son petit ami lui avait dit avoir parlé de leur relation à sa mère, mais il n’en était pas de même pour lui.
« Comment ? Tu as quitté Bad Luck, Suguru ? » s’enquit sa mère avec étonnement. Cette question, ainsi que l’air catastrophé du jeune garçon, firent comprendre au professeur qu’elle venait de commettre une grosse bourde : Madame Fujisaki ne savait manifestement rien de la relation qu’avait entretenu son fils avec son camarade de groupe !
« Non, mais non, maman ! C’est pas du tout ça ! se défendit Suguru, priant tous les Kamis de la création pour que leur interlocutrice comprenne qu’elle venait de commettre un impair.
- Oh, mais alors j’ai dû mal comprendre. Comme vous avez déclaré à plusieurs reprises vouloir abandonner le jeu… Hé bien, j’ai été ravie de vous rencontrer, mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Au revoir. »
Madame Nakano s’éloigna, suivi d’un regard étonné par la mère du claviériste.
« Tu ne penses pas sérieusement à arrêter le groupe, Suguru ?
Mais non, il n’a jamais été question de ça, je… »
Le jeune garçon s’interrompit. Subitement, il était fatigué de tous ces mensonges et dissimulations qui avaient en partie coûté la vie à son couple. Il n’avait plus envie de revivre ce genre de choses.
« En fait… en fait, ce n’est pas de Bad Luck dont je me suis séparé, mais de Nakano. Nous… nous étions ensemble depuis plusieurs mois… Ça aurait fait un an à la fin de septembre… Nous avions décidé de n’en parler à personne, seule madame Nakano le savait, c’est pour ça qu’elle m’a dit ça », déclara-t-il d’une voix calme qui tremblait à peine. Muette de stupéfaction, sa mère ne répondit rien, et il en profita pour poursuivre.
« Je suis désolé de t’avoir menti. J’aime Nakano quasiment depuis que j’ai fait sa connaissance. Je n’ai jamais aimé personne d’autre que lui. Je… voilà. »
Il avala péniblement sa salive, la gorge nouée par le chagrin. Il n’avait plus peur de la réaction de sa mère, mais évoquer la date de leur premier anniversaire lui avait fait terriblement mal. En dehors de Miki, il ne s’était confié à personne et le poids de sa douleur faisait céder les barrières derrière lesquelles il avait enfermé sa peine.
« Nous ferions mieux de rentrer, lui dit sa mère après un instant de silence. Et… si tu veux me parler de tes problèmes… n’hésite pas. »
Passé le premier moment de surprise, elle venait de choisir son camp. Certes, elle ne s’était jamais doutée de rien à propos des amours de Suguru, mais une chose était certaine : son fils avait le cœur en miettes, et si ce grand rouquin hirsute de Nakano en était responsable… il allait avoir quelques comptes à lui rendre.
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