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CHAPITRE II
Cependant, une fois en dehors de la cuisine, Suguru prit pleinement conscience, avec une épouvantable acuité, que ces huit semaines allaient être les pires de son existence. Dans un environnement truffé de caméras, difficile d’avoir une explication en règle avec un petit ami qui n’était censé être qu’un simple collègue de travail. Personne dans leur entourage ne se doutait qu’ils sortaient ensemble, et cette émission grotesque, en plus de n’avoir aucun but en dehors de celui de tourner ses participants en ridicule, apparaissait à présent comme un véritable chausse-trappe.
Le claviériste soupira. Il avait faim, et de son propre aveu il ne connaissait pas grand-chose en cuisine en dehors des plats instantanés et autres nouilles en boîte. S’il voulait sortir indemne de cette mascarade, il réalisait qu’il allait devoir fournir des efforts énormes… et ils n’en étaient encore qu’à la moitié du premier jour !
« Fujisaki, si tu veux, moi je peux te cuisiner quelque chose ! »
Miki l’avait suivi et assortit cette déclaration d’un grand sourire. Mais avant que Suguru ait le temps de répondre quoi que ce soit, quelqu’un déclara dans son dos :
« Tu essaies de t’attirer les faveurs du gamin pour mieux le mettre dans ton lit, Miki ? »
Le garçon se retourna d’un bond vers la nouvelle arrivante, qui n’était autre que Nana, les cheveux en bataille et revêtue d’une nuisette très échancrée. Fumie la suivait, vêtue elle d’un pyjama en satin mauve tendre.
« Salut, dit cette dernière avec un petit sourire. Vous êtes bien matinaux, tous les deux.
- Alors, c’est toi qui vas te coller à la cuisine, Miki ? enchaîna Nana sans plus se préoccuper de Suguru. Ça tombe bien, il est presque midi et je commence à avoir les crocs. »
Justement, c’était sur ce point que la conversation roulait dans la cuisine. Le départ de Suguru avait provoqué un léger flottement, puis Mao avait demandé comment allaient s’organiser les tâches ménagères puisque, de toutes manières, ils allaient être obligés de s’occuper de tout dans la maison.
« Pour le reste je sais pas, mais ne compte pas sur moi pour la bouffe, déclara aussitôt Yukari. Ma vocation c’est musicienne, pas femme au foyer. Mais toi, Shindo, tu pourrais t’y coller après tout ? »
Hiroshi blêmit : confier à Shuichi la responsabilité des fourneaux équivalait à finir aux urgences, au mieux pour cause d’intoxication alimentaire, au pire… pour cause d’incendie.
« Non, ça n’est pas une bonne idée, répondit-il avant que son ami ne le fasse. Mais peut-être que parmi tes autres copines, certaines sont douées pour la cuisine ? »
C’est à cet instant que le reste du groupe fit son entrée, Nana en tête, et qui salua à peine les autres occupants de la pièce avant de se laisser tomber sur une chaise.
« Moi, douée pour la cuisine ? C’est une plaisanterie, j’espère ? » dit-elle d’un ton ironique.
Au même moment, via Internet, était retransmis cet instant d’anthologie de la télé-réalité assorti du commentaire suivant : Apparemment, personne parmi les candidats ne semble être en mesure de faire la cuisine.
« Je veux bien m’en charger, dit enfin Miki. J’assure pas trop mal, mais je sais pas faire beaucoup de chose alors ce sera peut-être pas très varié. Ça marche ?
- Je… je veux bien t’aider, proposa spontanément Suguru. Moi non plus je ne sais pas faire grand-chose, mais si personne ne veut s’y mettre on va tous mourir de faim alors… » Il assortit ces paroles d’un coup d’œil incisif à Hiroshi qui en disait long sur ce qu’il pensait de ses mensonges – fussent-ils par omission.
Le revers de la médaille était qu’il s’était volontairement jeté dans les bras de Miki, qui paraissait sur le point de défaillir de bonheur, les yeux scintillants.
« Oh merci, Fujisaki ! T’es vraiment trop chou !! »
Hiroshi la gratifia d’un regard peu amène et Suguru, qui le surveillait du coin de l’œil, s’en réjouit intérieurement. Et comme ça, il était vengé du petit flirt ridicule que le guitariste s’était amusé à simuler avec cette dinde de Manami.
« Ok, c’est réglé alors vous feriez mieux de vous y mettre parce qu’il est bientôt midi », asséna Nana en se carrant sur son siège, estimant le sujet définitivement clos.
OoOoOoOoOoO
Le repas achevé – les efforts conjugués de Miki et Suguru ayant abouti à la réalisation d’un curry et d’une salade de fruits – tous étaient en train de desservir quand la voix enjouée de Takeshi se fit entendre.
« Alors ce repas ? C’était bon ? Notre couple en devenir s’est bien débrouillé ?
- Ouais, pas mal, répondit Nana avec un hochement de tête. On les gardera. »
Suguru résista à l’envie de renverser le reste du curry sur la chevelure violine de la chanteuse et prit une profonde inspiration.
« Tout à fait, Watanabe et moi récupérons la cuisine et vous la vaisselle, histoire de vous rendre utile, Ito », susurra-t-il d’une voix doucereuse. Nana se retourna vers lui avec un sursaut, comme si un serpent venait de la piquer.
« Hé, tu me donnes des ordres, maintenant ? » siffla-t-elle.
Bien évidemment, les caméras ne manquaient pas une seule miette de l’échange, et pour peu qu’il devienne encore un peu plus rugueux, c’était le passage assuré en fin de soirée.
« Oh là, ça commence à chauffer ! commenta Takeshi sans se départir de son calme. Il est peut-être temps de vous trouver une occupation, qu’en pensez-vous ?
- J’aurais bien quelque chose en tête, moi, lança Yukari en lorgnant Hiroshi d’une manière qui ne laissait nulle place au doute sur la teneur desdites occupations.
- Pouvez-vous tous passer au salon, s’il vous plaît ? Il est temps que vous en appreniez plus sur ce qui vous attend tout au long de ces deux mois ! »
Les épaules de Shuichi s’affaissèrent au rappel du temps qu’il lui restait à tenir loin de Yuki, et c’est en traînant les pieds qu’il suivit ses camarades dans le grand salon dont les couleurs criardes se voulaient modernes. Les filles s’installèrent d’autorité sur le canapé, les garçons prirent les chaises.
« Bien. Et maintenant, vous allez faire la connaissance de celle de qui va dépendre la suite de votre parcours dans le jeu… Laissez-moi vous présenter Shizuka Kobayashi ! »
Avec un synchronisme parfait, une grande femme aux courts cheveux noirs entra dans la pièce d’une démarche si arrogante que même Suguru se sentit humble.
« Bonjour à tous ! trompeta-t-elle en venant se placer au beau milieu du salon. Je suis mademoiselle Kobayashi, coordonnatrice du projet Pop Academy et également présidente du jury de ce même projet. Je ne vais pas perdre de temps, vu qu’un programme chargé vous attend, et je suis là pour vous expliquer ce que vous allez avoir à faire tout au long de ces huit semaines. »
Elle avait une voix nasale assez désagréable et une élocution sèche et martelée. Sans attendre la moindre réaction, elle enchaîna :
« Comme vous le savez, vous avez deux mois pour composer une chanson. Pour ce faire, un studio est à votre disposition. Cependant, il y a une condition à son utilisation. »
Elle marqua une courte pause afin de s’assurer qu’elle avait l’entière attention de tous les candidats, ce qui était le cas, et reprit :
« Il va vous falloir gagner le droit de l’utiliser. Et pour cela, vous allez devoir réussir des défis.
- Quelle sorte de défis ? demanda Mao au bout d’un instant de silence.
- Il y en aura de deux sortes. Les fils rouges et les ponctuels. Les fils rouges correspondent aux Primes du samedi. À cette occasion, chaque groupe devra interpréter une chanson du groupe rival.
- Quoi ? s’exclama Nana. C’est une blague !
- Une mauvaise blague, renchérit Yukari.
- Une blague effroyable », surenchérit Suguru sur le même ton, ce qui lui valut coup d’œil étonné d’Hiroshi – son petit ami paraissait à cran, cette histoire de traiteur lui était manifestement restée en travers de la gorge et, pour la première fois, le guitariste entrevit une facette de la personnalité du jeune garçon qu’il ne connaissait pas : il était abominablement rancunier.
Shizuka Kobayashi secoua la tête avec agacement.
« Ai-je l’air de plaisanter ? asséna-t-elle d’une voix glacée. Nous ne sommes pas dans une cour d’école alors je vous de vous demande de bien vouloir vous taire et de m’écouter. Attentivement. »
Le silence, boudeur et hostile, revint.
« Je disais donc, vous allez devoir interpréter une chanson du répertoire de vos rivaux. Mais attention, il ne va pas s’agir d’imiter stupidement mais de reprendre en y insufflant votre propre personnalité – nous voudrons voir des Bad Luck gothiques et des Bloody Jezabel très pop ! »
Sans laisser à personne le temps de dire quoi que ce soit, elle enchaîna :
« À l’issue de cette prestation, une jury de professionnels – et elle insista sur le mot – déterminera lequel des deux groupes aura fait preuve de plus de créativité et de sensibilité dans son interprétation, et c’est de cela que dépendra le temps d’utilisation du studio qui vous sera alloué pour travailler vos propres compositions. Des questions ? »
Suguru leva la main, comme à l’école, et dit très vite :
« Et avant le Prime ? Comment va s’organiser l’utilisation du studio ?
Pour cette semaine, et cette semaine uniquement, vous serez répartis ainsi : les Bad Luck auront accès au studio le matin de 9 heures à 12 heures, et les filles de 14 heures à 17 heures. Trois heures par jour, ça vous laisse le temps de préparer le Prime. D’ailleurs, faites-moi penser à vous remettre les chansons sur lesquelles vous allez travailler. »
OoOoOoOoOoO
« Suguru Fujisaki. Bien qu’étant le plus jeune des membres de Bad Luck, c’est sans conteste celui qui a le plus la tête sur les épaules. Il occupe la position de claviériste et marche sur les traces de son idole de toujours, le grand Tohma Seguchi.
Suguru aime les sucreries, lire et prendre le temps de réfléchir sur le monde qui l’entoure. Il n’aime pas le sport, les mathématiques et les personnes trop bruyantes ! »
Accompagnant cette déclaration pleine d’entrain, une succession d’images prises en concert ou lors d’interviews. L’émission de 19 heures, censée récapituler les « événements » de la journée, s’ouvrit sur une Manami éclatante et court vêtue, semblable à un petit chaperon rouge dépravé.
« Bonsoir à tous ! Nous voici donc au soir du premier jour passé dans la Maison, voyons à présent quelles choses paaalpitantes se sont passées aujourd’hui ! »
Sur l’écran apparut une chambre plongée dans l’obscurité, de laquelle émergea presque furtivement une mince silhouette revêtue d’une chemise de nuit qui détala en direction de la salle de bain.
Maiko Shindo pouffa. Elle ne connaissait que de vue le claviériste de Bad Luck, et la description que lui en avait fait son frère correspondait assez peu à l’image que présentait ce petit personnage si curieusement attifé qui filait se réfugier dans la salle de bain comme si sa vie en dépendait.
Se succédèrent ensuite l’échange courtois dans la cuisine, l’arrivée de Shizuka Kobayashi… et les réactions suscitées par son intervention.
« Ah ! Vous allez déguster les Bad Luck, c’est moi qui vous le dis ! déclara Nana avec vantardise. On est peut-être des meufs, mais on a un sacré niveau !
- Personne n’a jamais dit que vous étiez nulles, rétorqua Hiroshi d’une voix placide. On dirait presque que tu cherches à t’en persuader tant tu n’arrêtes pas de le répéter.
- Quoi, tu dis qu’on est nulles ? Sale macho ! »
Maiko se mordit la lèvre avec un petit gloussement. Avec cette furie, son frère et son meilleur ami n’avaient pas fini d’en baver !
« Et si nous nous mettions au travail, au lieu de nous insulter mutuellement ? proposa Suguru qui étudiait la partition de Roses of memory, la ballade sombre qui avait lancé la carrière des Bloody Jezabel. Qu’en dites-vous, monsieur Shindo ? La partie chant n’a effectivement pas l’air très facile. »
Shuichi pivota sur sa chaise et considéra son claviériste d’un air chagrin.
« Quoi, qu’est-ce que tu sous-entends, Fujisaki ? Que je ne suis pas à la hauteur ? répliqua-t-il avec une hargne assez déplacée compte tenu des circonstances.
- J’ai jamais dit une chose pareille… commença Suguru, indigné, sous les gloussements des filles.
- Ne le prends pas mal, Fujisaki. C’est… c’est à cause de… de Qui-tu-sais… »
- Yuki !! explosa le chanteur en se suspendant au cou d’Hiroshi qui quitta le salon en compagnie de son ami tout en s’efforçant de le réconforter du mieux possible.
- Il me semble bien que ça va être encore plus facile que ce qu’on pensait, pas vrai Nana ? pouffa Yukari en gratifiant Suguru d’un regard amusé.
Tu l’as dit… Bon, le gamin a raison, on devrait s’y mettre. Venez, les filles, on va voir ce qu’on peut faire de ça », dit la chanteuse en se levant, brandissant la partition de The rage beat. Ses camarades lui emboîtèrent le pas, et en passant à côté de Suguru, assis désemparé sur sa chaise, Mao glissa « Bon courage » d’un air compatissant.
Les filles sortirent et l’image passa aussitôt sur Shuichi en train de sangloter à fendre l’âme entre les bras d’Hiroshi.
« Je tiendrai jamais deux mois sans lui, Hiro… » hoquetait le chanteur en se raccrochant au cou de son ami comme si sa vie même était en jeu.
« Tiens bon, grand frère », souffla Maiko tandis que Manami reprenait l’antenne.
« Comme vous venez de le voir, les choses s’annoncent compliquées pour les Bad Luck ! Notre petit Shuichi parviendra-t-il à tenir sans son chéri pour le consoler ? Quoi qu’il en soit, il va falloir qu’il se reprenne s’il ne veut pas que les Bloody Jezabel prennent l’avantage dès le départ ! Courage, Shu-chan, tout le monde t’aime et te soutient ! »
Maiko éteignit le téléviseur et soupira. Son frère avait toujours participé aux diverses émissions que K leur avait déniché avec un enthousiasme débordant, mais là il paraissait complètement apathique…
Comme venait de le claironner Manami, les choses s’annonçaient difficiles.
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