CHAPITRE III

 

Jour 3


« J’AIME PERSONNE !


- Nana-chan…


- Laisse-moi, demeurée ! »


Hiroshi et Suguru regardèrent Fumie courir après la chanteuse.


Les cris se poursuivirent dans le hall et à l’étage. Ils entendirent une porte claquer et les cris déchaînés de la chanteuse.


Hiroshi haussa les épaules et après un regard à Shuichi qui somnolait la tête sur ses genoux, dit :


« C’est rassurant, elles non plus n’avancent pas.


- Vous devriez secouer un peu plus monsieur Shindo, monsieur Nakano. C’est notre troisième jour de travail et il n’a rien écrit, même pas les âneries habituelles.


- Les âneries habituelles sont parfois des hits, rétorqua Hiroshi, l’air de rien.


- Vous… vous cautionnez toujours cet idiot ! »


Depuis que les deux musiciens sortaient ensemble, le claviériste avait appris à ravaler ses réflexions mais cette maison et cet emprisonnement n’avaient pas tardé à faire ressortir les travers de ses habitants.


Une fois de plus, Nakano ne répliqua pas et montra son carnet de partitions :


« Notre intro de Roses of memory est encore trop lente. Les filles font traîner leur basse et la voix d’Ito traîne aussi et il n’y a quasiment que la basse et la guitare. Si on veut « s’approprier » la chanson, on doit encore accélérer le rythme. Shuichi, dit-il en secouant le chanteur, Shuichi, elle est pour toi cette chanson. Yuki te reg…


- YUKI ? Shindo se réveilla d’un bond.


- Shu-chan, poursuivit doucement Hiroshi, cette chanson, Roses of memory, chante-la en pensant à Yuki. Il te regarde tu sais.


- Il me regarde ? YUKIII ! YUKIIIIII ! beugla Shuichi.


- Shuichi, si tu aimes Yuki, dis-lui en chanson. Tu sais, comme tu fais d’habitude.


- Yukiiiiii, je t’aimeuuuuuh, tu me manqueeeeeeuuuus… chantonna Shuichi.


- Non, non pas comme ça, dit le guitariste en bâillonnant le chanteur. Fujisaki, donne-moi les paroles. »


Le claviériste sortit une feuille de sa pochette et la tendit à Shuichi qui la parcourut des yeux.


« Les paroles sont jolies, je suis sûr que Yuki serait ému de t’entendre la chanter rien que pour lui.


- Tu crois, Hiro-chan ?


- Bien sûr ! »


Le chanteur étudia de plus près les paroles. S’ils avaient commencé par là, ils auraient gagné trois jours de travail et alors qu’il commençait à la fredonner dans le salon, Nana-la-tornade déboula dans le salon et dévisagea les trois garçons.


« Bande de losers arriérés et incompétents ! hurla-t-elle.


- Excusez-la, elle… essaya d’expliquer Fumie qui venait de la rejoindre.


- Elle a ses règles, tu peux le dire ! aboya la chanteuse.


- On retourne au studio… dit Fumie en tirant son amie sous le regard un peu ahuri des trois garçons qui n’avaient pas tant que ça l’habitude des sautes d’humeur féminines.


- Oui, enfin elle on dirait qu’elle a ses règles tout le temps, murmura Hiroshi une fois que les filles ne furent plus là. Pour la chanson, on pourrait peut-être écrire quelque chose sur une personne qui nous manque.


- Tu y connais quoi, toi, Hiro ? Quand tu connais leur nom, ça dure pas plus de trois jours. »


Hiroshi blêmit légèrement mais se ressaisit. Peut-être qu’en jouant finement il pourrait s’excuser devant Suguru l’air de rien et cela dissoudrait les différends laissés en suspens alors il simula l’emportement :


« Et alors ? Moi aussi j’ai peut-être rencontré une personne qui me donne envie de… de me ranger. Une personne dont le parfum, la chaleur, la douceur me manquent. Une personne… à qui j’ai peut-être omis de dire certaines choses mais… c’était pour l’impressionner.  »


Fujisaki, qui suivait attentivement l’échange, comprit que c’étaitt à lui que s’adressait son petit ami même s’il ne lui avait adressé aucun regard.


« Je ne comprends rien, Hiro-chan. De quoi tu parles ? demanda Shuichi.


- Rien… je… je m’égare.


- Tu… tu sors avec quelqu’un Hiro ? demanda Shuichi de plus en plus soupçonneux.


- Bien sûr que non. Tu le saurais sinon.


- J’espère bien parce que si tu me le caches et que je l’apprends je ferais la boudasse ! N’oublie pas qu’on s’était dit pas de secrets entre nous.


- Je n’ai pas oublié, ne t’inquiète pas. »


OoOoOoOoOoO 

 

« Moi ? Macho ? Non, mais je crois que Ito se cherche les réflexions désagréables. Des fois, souvent, Ito tape sur les nerfs. Elle s’imagine à la tête d’une petite armée… et nous sommes les ennemis mais ça touche aussi les filles de Bloody Jez. Elle en veut au monde entier, c’est un peu sa marque de fabrique, non ? Mon type de fille ? Je n’en ai pas vraiment. Ah, si j’en avais un ? Mon type de fille ça serait le genre aventurière mais féminine, du caractère mais pas trop, cultivée aussi, une belle fille qui a la tête vide, c’est ennuyeux. Honda ? Si elle me plait ? Bah elle est mignonne et elle n’a pas froid aux yeux, qui ne la regarderait pas ? Enfin je dis ça, mais elle n’a que dix-sept ans. Ce serait un crime qu’un vieux dans mon genre s’y intéresse et je préfère les filles un peu plus mûres. Je suis là pour… la musique pas pour me caser. Fujisaki ? Une copine ? Il est secret donc je ne sais pas. Posez lui la question ! »


Hiroshi sortit du Confessionnal, et il se doutait que ses propos seraient déformés. Mais que pouvait-il y faire ?


Effectivement, voilà la version à laquelle les spectateurs eurent droit dans l’émission du soir :


« Moi ? Macho ? […] Des fois, souvent, Ito tape sur les nerfs. Elle s’imagine à la tête d’une petite armée… et nous sommes les ennemis. […] Mon type de fille ça serait le genre aventurière mais féminine, du caractère mais pas trop […] Honda ? Si elle me plait ? Bah elle est mignonne et elle n’a pas froid aux yeux, qui ne la regarderait pas ? »


OoOoOoOoOoO 

 

Le guitariste sortit du Confessionnal. Il n’avait pas choisi d’y aller, c’est Takeshi qui l’y avait contraint. Les deux autres membres des Bad Luck étaient là où il les avait laissés ; au salon.


« Les filles vont sortir, nous devrions commencer à préparer le dîner, » dit Suguru.


Pour cette première semaine, les filles, Miki, Mao et Fumie, s’occupaient du déjeuner et les garçons, Hiroshi et Suguru, du dîner. Dans sa grande bonté, la production avait accordé des livres de recettes et les huit occupants avaient réussi à composer des menus plaisant à tout le monde.


Hiroshi prit donc le chemin de la cuisine, accompagné de Suguru ; Shuichi comatait toujours sur le canapé en gémissant tristement le nom de l’écrivain.


Aucun des deux garçons n’osait parler. Ils voulaient se dire tant de choses mais le dire devant les caméras était impensable. Alors, pour se montrer leur tendresse, ils s’effleuraient en s’échangeant les ustensiles ou en donnant les ingrédients.


Miki et Yukari furent les premières dans la cuisine, chacune insistant pour assister Fujisaki et Nakano. Si Miki était d’une réelle aide, Yukari était juste là pour faire joli et essayer d’allumer le guitariste avec des propos sans équivoque mais il ne réagissait pas.


OoOoOoOoOoO 


« Nakano semble insensible aux charmes de Honda, lut Sakura en piochant dans le pop corn qu’avait préparé Yuji, le frère aîné d’Hiroshi. Tu crois qu’ils vont faire la chose ? demanda-t-elle, amusée.

- S’il n’avait pas été filmé, y’a longtemps qu’il l’aurait fait, gloussa Yuji. Même si on dirait qu’il s’est calmé ces temps-ci.


- Il voit quelqu’un tu penses ? C’était bizarre ce qu’il a dit à Shuichi.


- Bah, on le saurait s’il avait une copine…


- … Ou un copain.


- Ouais, ou un copain. »

 

OoOoOoOoOoO 

 

Dans un autre foyer de Tokyo, les yeux étaient aussi rivés sur la télé.


« Yukari Honda n’a que dix-sept ans mais elle n’a rien à envier à ses aînés. Enjouée, séduisante et malicieuse, la bassiste et choriste des Bloody Jezabel est in-fa-ti-ga-ble ! »


La petite séquence de présentation de la musicienne la montrait en nuisette dans la Maison ou encore à buller topless dans le jacuzzi.


« Yukari aime profiter des plaisirs de la vie, la dentelle française et dormir. Elle n’aime pas qu’on la surnomme « Yuka-chan », se lever tôt et être seule. »


Des rires envahirent le salon.


« Pour ne pas être seule, elle ne l’est pas dans cette maison, dit Miaka Obe, une amie de Mao Takeda.

- Je me demande ce qu’elle lui trouve à ce Nakano, grogna Masa Kitano, un autre ami de la musicienne.

- Elle arrivera à ses fins, marmonna Hana Akimato, la petite amie de Masa.


- Mouais… C’est pas gagné ceci dit, grogna le garçon. De toutes façons c’est sûrement un groupe de tapettes. Le nain met des chemises de nuit, le rose sort avec Yuki, le chevelu ne doit pas échapper à la règle. »


Les deux filles regardèrent Masa en se demandant quel était son problème.


Jour 5 - Matin du premier Prime


Ce samedi était le jour du premier Prime.


Les huit heures de répétitions n’avaient pas été très prolifiques. Fujisaki et Nakano avaient mis les bouchées doubles pour la réécriture de Roses of memory mais Shuichi était vidé et ce que les deux autres avaient pu en tirer était bien maigre.


Ce matin, ils ne disposaient du studio qu’entre 8 heures et 10 heures et les filles entre 10h15 et 12h15 ; à 14 heures, ils partaient tous répéter sur le plateau.


À 7heures, Hiroshi fut le premier levé. Il se décolla avec difficulté de Shuichi qui lui avait grimpé dessus pendant la nuit et traîna la patte jusqu’à la salle de bains.


Les Japonaises connectées sur Internet bénirent l’invention des caméras infra-rouges en voyant le corps musclé du guitariste des Bad Luck seulement protégé d’un boxer moulant. Sans pudeur, et surtout endormi, il se dévêtit sans une pensée pour les caméras. De toutes façons, les moins chanceuses n’auraient rien à regretter, ce grand moment de télévision japonaise serait sûrement rediffusé dans l’émission quotidienne.


Nakano entra dans la cabine de douche et un épais nuage de vapeur le protégea enfin des regards indiscrets. Une autre silhouette se faufila jusqu’à la salle de bains une dizaine de minutes plus tard. Suguru entra dans la pièce et trouva son petit ami en train de sortir de la douche :


« Oh ! Salut Fujisaki, tu me passes la serviette, s’il te plait ? »


Le claviériste ne réagit pas tout de suite mais s’empressa de tendre le drap de bain pour que son petit ami se couvre. C’était son homme et lui seul devait profiter de ce corps.


« Merci, sourit Hiro en déposant un petit baiser sur la joue de l’autre garçon.


- Monsieur Nakano, souffla Suguru en effleurant l’endroit sur la joue où Hiroshi l’avait embrassé. Monsieur Nakano ! reprit-il d’un ton sévère en voyant la caméra les fixer. Je ne vous permets pas autant de… familiarités.


- Ah détends-toi, sinon la petite Watanabe va se lasser.


- Qu’est-ce que Watanabe a à voir là-dedans ?


- Rien. J’avais envie de te le dire juste pour que tu sois moins… raide. »


Suguru tressaillit. Hiroshi avait prononcé ces dernières paroles en se glissant dans son dos, dos à la caméra et avait déposé un baiser invisible pour les téléspectateurs dans le creux du cou gracile de l’autre musicien. Il en profita pour glisser ses mains sous la chemise de nuit et si quelqu’un était raide c’était Nakano…


Toujours dos à la caméra Hiroshi attendit d’être détendu et sortit de la salle de bains, toujours enroulé dans sa serviette.


« Nakano, au Confessionnal, dit Takeshi.


- Je suis en serviette !,se plaignit le garçon.


- Pas de discussion, Casanova », plaisanta la voix off maintenant familière.


Obéissant, il se rendit donc torse nu au Confessionnal.


« Pourquoi j’ai embrassé Fujisaki ? J’aime bien l’embêter. Il est tellement prude parfois. Non, pas d’autres raisons. Je suis aussi très proche de Shu-chan alors des fois j’aime bien rappeler à Fujisaki que lui aussi il fait partie du groupe et a droit à mes câlins », gloussa le guitariste.


Takeshi le remercia et il put retourner s’habiller.


À peine referma-t-il la porte qu’une silhouette se glissa dans la salle de bains et abandonna son peignoir avant d’entrer dans la cabine de douche.


Les deux occupants de la douche se regardèrent et ne purent retenir un cri d’étonnement.


« Mademoiselle Honda !! gronda Suguru en repoussant sans aucune douceur la bassiste hors de la cabine.


- Mais je croyais que c’était Nakano !! » s’offusqua la jeune fille en se remettant le peignoir.


Elle sortit de la salle de bains, en colère, et descendit à la cuisine pour préparer son déjeuner à Hiroshi.


Quand le guitariste la rejoignit il la trouva à moitié trempée, dans son peignoir de soie, collant pour l’occasion.

« Salut. Mais… t’es trempée.


- Je voulais te rejoindre sous la douche mais c’était Fujisaki, expliqua-t-elle, déçue.


- Ah ? C’était ça le cri…


- Tu le prends comment ton café ? demanda-t-elle sur le même ton qu’elle aurait demandé quelle position sexuelle Hiroshi préférait.


- Noir. Merci, dit-il en prenant la tasse chaude. Tu devrais te changer. Tu vas être malade sinon.


- Je ne suis pas sexy comme ça ?


- Si… mais tu le seras beaucoup moins quand ton nez coulera et que tes yeux seront tout bouffis. »


Argument pertinent ! La jeune fille demanda au guitariste de ne pas bouger, elle en avait pour une seconde à se changer.


« Je vois pas où je pourrais aller… » murmura-t-il.


Il sortit deux autres tasses et les remplit du liquide brûlant. Il ajouta un sucre et demi puis tourna la cuillère pour le mélanger.


Fujisaki arriva en colère dans la cuisine.


« Tu as l’air contrarié, mon petit Fujisaki.


- Votre groupie est venue sous la douche, nue, pensant que c’était vous !


- Et alors ?  Elle est bien roulée ? demanda Hiroshi amusé.


- Monsieur Nakano ! Un peu de sérieux ! Qui sait ce qui aurait pu arriver ?


- Ah… Il est encore là lui ? demanda Yukari en voyant Fujisaki. Oh, il est pour moi ce café ?


- Non, c’est pour Fujisaki. Tiens, dit-il en tendant la tasse. C’est déjà sucré.


- Merci, dit Suguru avec un petit sourire de victoire.


- Et moi ?


- Tu le prends comment ?


- Noir, comme toi. »


Hiroshi remplit donc une autre tasse. La jeune fille trempa le bout des lèvres mais malgré tous ses efforts elle ne put retenir une moue de dégoût.


« Il est trop fort ?


-  Non…Non… En fait, je… je préfère le chocolat chaud, dit-elle timidement.


- N’en ai pas honte, répondit gentiment Hiroshi en préparant du lait. Shuichi aussi adore ça !


- Merci, Nakano, sourit-elle sincèrement pour la première fois.


- D’ailleurs, ne serait-ce pas l’heure de réveiller monsieur Shindo ? interrompit Suguru, sentant le vent tourner.


- Tu as raison ! Surveille le lait s’il te plait, je vais le chercher. »


Le guitariste abandonna les deux rivaux dans la cuisine et monta réveiller son meilleur ami. La journée, et surtout la soirée, s’annonçaient rudes mais avant tout il fallait penser aux dernières répétitions avant le Prime du soir. 

 

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