CHAPITRE IV

 

Jour 5 – Répétitions du Prime.

 

« OK, les Bad Luck, c’est bon pour vous ! Les Bloody Jezabel, c’est à vous ! »

 

Suguru abandonna sa place derrière son synthétiseur avec un soupir de soulagement. Non que la répétition se soit mal passée, au contraire Shuichi avait trouvé d’étonnantes ressources pour revisiter la ballade gothique de leurs rivales, et comparée à la séance du matin, la progression était spectaculaire ; néanmoins, l’humeur du chanteur ne cessait d’osciller entre motivation extrême et découragement absolu, aussi le petit claviériste envisageait-il avec une certaine appréhension le direct du soir.

 

Tandis que les Bloody Jezabel investissaient le plateau, les trois garçons furent pris en charge par un régisseur et entraînés vers les loges, aucun des deux groupes ne devant assister à la préparation de l’autre avant le Prime. Ce qui ne signifiait pas pour autant qu’ils avaient quartier libre.

 

« Profitez de ce temps pour choisir vos costumes. Vous devriez trouver quelque chose à votre goût », dit l’homme en ouvrant la porte d’une pièce dans laquelle étaient entreposés des rayonnages entiers de vêtements.

 

« Ça va bien se passer, déclara Hiroshi une fois le régisseur parti. Ce n’est tout de même pas la première fois qu’on se produit sur scène, non ? En plus, Shuichi est le roi de l’impro.

 

- Mouais… fit Suguru. Ça me ferait mal de me faire ridiculiser par cette bande de… grues sans cervelles. »

 

Tous trois entreprirent d’examiner les tenues mises à disposition. Suguru venait d’arrêter son choix sur un pantalon de cuir noir et un haut en voile bronze, qu’il comptait porter sur un tee-shirt en vinyl noir, quand Hiroshi annonça qu’il allait aux toilettes.

 

« Et après je vais m’en griller une, alors ne vous inquiétez pas si vous ne me voyez pas revenir tout de suite. »

 

Trente secondes ne s’étaient pas écoulées que Suguru éprouva à son tour le besoin irrépressible d’aller se soulager.

 

« Il faut vraiment que j’y aille ! Attendez-moi ici, monsieur Shindo ! »

 

Il était parti avant que Shuichi ait le temps d’objecter quoi que ce soit. Mécontent, le chanteur prit le parti de bouder sans cesser de composer sa tenue pour le soir.

 

« Ah ! Je savais bien que tu comprendrais le message », dit Hiroshi avec un sourire au reflet de Suguru qui venait de pousser la porte des toilettes. Il se retourna vers son petit ami et le serra contre lui avant de l’embrasser avec fougue. Contrairement à la maison où résidaient les participants de Pop Academy, le plateau sur lequel avait lieu le prime se trouvait dans un studio classique, et de ce fait dépourvu de caméras. Leur arrivée dans la place avait certes été filmée, ainsi qu’une courte partie de leur répétition, mais en dehors de cela ils bénéficiaient d’un véritable répit.

 

« Si vous saviez comme cela m’a manqué », souffla Suguru en lui rendant son baiser avec voracité. Il entraîna soudain le guitariste vers l’un des WC, referma la porte et baissa le loquet avant de presser goulûment ses lèvres contre celles de son petit ami.

 

« Et si vous saviez à quel point j’avais envie de ça ! »

 

Sans laisser à Hiroshi le temps de répondre la moindre chose, il se colla tout contre lui et se frotta contre son corps d’un geste tout à la fois lascif et félin qui ne manqua pas de provoquer l’effet désiré.

 

« Suguru… arrête… ce… c’est pas le moment pour ça… hoqueta Hiroshi, soudain très à l’étroit dans son jean.

 

- Quoi ? Ça ne vous plaît pas ? » ronronna le claviériste en l’enlaçant encore plus étroitement, si c’était possible, et lui aussi très émoustillé. Son petit copain le plaqua contre la paroi de l’étroite cabine et le réduisit au silence d’un féroce baiser, les mains glissées sous sa chemise.

 

« Moi aussi je crève d’envie de faire ça… mais on n’a pas le temps… et Shu va se demander ce qu’on fabrique… lui glissa-t-il à l’oreille, dont il mordilla le lobe.

 

- Que monsieur Shindo aille au Diable… et mon cousin avec, pour nous avoir embarqués là-dedans », déclara le jeune garçon.

 

Hiroshi lui dévora le cou de baisers puis, d’un suprême effort de volonté, parvint à s’écarter de lui.

 

« Il faut y retourner… Viens. »

 

Il se glissa hors des WC et se remit en ordre, imité par Suguru qui se passa un peu d’eau froide sur le visage, dont les joues brûlaient.

 

« Hé ben ? Vous en avez mis du temps ! les accueillit un Shuichi tout renfrogné à leur retour. Dépêchez-vous de choisir votre tenue pour ce soir ! »

 

OoOoOoOoOoO 

 

« Viens vite, maman ! Ça va commencer ! »

 

Assise sur le canapé du salon, Maiko adressait de grands gestes à sa mère.

 

Après un court générique plein d’effets tape-à-l’œil, l’antenne s’ouvrit sur un vaste plateau circulaire, brillamment coloré et généreusement éclairé, au centre duquel trônait la très décorative Manami, court vêtue et manifestement ravie d’être là. Le public, jeune et nombreux, se massait autour de l’avant-scène, tout aussi transporté de voir l’animatrice vedette que les artistes qui allaient lui succéder.

 

« Bonsoir à tous ! salua Manami avec un immense sourire. Prêts à passer avec nous une soirée exceptionnelle ? »

 

Le public répondit pas des cris enthousiastes.

 

« Parfait ! Alors sans plus attendre, accueillons celles et ceux avec qui vous partagez depuis une semaine tous les secrets de la création musicale. Elles sont jeunes, belles, et surtout imMENsément talentueuses, voici les Bloody Jezabel !! »

 

Les cinq filles vinrent la rejoindre, accueillies par des applaudissements et des acclamations délirantes. Contrairement à d’habitude, elles étaient vêtues de tenues aux couleurs vives, et Miki arborait même deux couettes mutines retenues par des chouchous ornés de grosses fleurs.

 

« Salut les filles ! Alors ? Comment vous sentez-vous après cette première semaine ?

 

- Ça n’a pas été très facile au début, mais on a bien bossé et on va tout déchirer, répondit Nana, chef naturel du groupe, sur l’humeur de qui quelques comprimés d’anti-spasmodiques avaient produit un effet spectaculaire.

 

- Et avec les garçons, ça se passe bien ?

 

- Ouais, no problem. On ne les entend pas beaucoup, de toutes manières.

 

Justement, puisqu’on parle d’eux, ils arrivent. Mesdemoiselles tenez-vous bien, voici les Bad Luck !! »

 

Des cris et des acclamations entremêlées de piaillements suraigus s’élevèrent dans le public, saluant l’apparition des trois garçons qui, eux, portaient des couleurs sombres et des vêtements d’inspiration gothique qui, il fallait le reconnaître, leur allaient très bien.

 

« Oh maman ! Tu as vu comme Shuichi est sexy, habillé comme ça ? glapit Maiko, admirative.

 

- Oui, heureusement qu’on a pensé à enregistrer ! »

 

Après les salutations et questions d’usage, Manami enchaîna très vite sur la suite du programme.

 

« Je sais que vous êtes tous très impatients de les écouter dans leur nouveau registre, et moi aussi pour tout vous dire ! Mais avant ça, accueillons Sayo Hiwatari, qui va nous interpréter en avant-première son tout nouveau single ! »

 

Une jeune fille habillée d’un short noir et d’un bustier en lamé bleu entra en se trémoussant sur le plateau, accompagnée par une musique pop entraînante et dynamique et huit danseurs qui s’empressèrent d’imiter les pas et les gestes de la chanteuse.

 

Devant l’écran de sa télévision, à Kyoto, Haruka Fujisaki leva les yeux au ciel.

 

« Je n’arrive pas à croire que je suis en train de regarder ça… » murmura-t-elle pour elle-même, tandis qu’à ses côtés, le petit Ritsu ouvrait de grands yeux devant les gambettes interminables de la nymphette – et ses déhanchements.

 

« Il est temps d’aller au lit, mon poussin, il est déjà tard.

 

- Mais demain c’est dimanche, et je veux voir Suguru-nii ! » protesta le petit garçon.

 

Sur le plateau, les artistes se succédaient sans le moindre temps mort en un véritable ballet orchestré de main de maître par Manami, qui ne ratait pas une occasion d’adresser de mielleuses flatteries aux invités.

 

« C’est chaud ce soir, vous ne trouvez pas ? s’écria-t-elle à l’adresse du public. Et ça va le devenir encore plus, car il est temps que nos candidats entrent en scène ! Le tirage au sort a désigné les Bloody Jezabel pour passer en premier, et vous donner leur version de The rage beat. Les filles, c’est à vous !! »

 

Les cinq jeunes filles s’avancèrent sur scène d’un pas décidé et prirent place derrière leurs instruments. La chanson des Bad Luck avait un rythme rapide, et ce dès l’introduction, aussi attaquèrent-elles d’entrée par des riffs de guitare énergiques, puis Nana se mit à chanter.

 

Hargneuse, contestataire et globalement désagréable, la leader des Bloody Jezabel n’en était pas moins une chanteuse très douée dotée d’une belle voix grave dont elle savait user à merveille pour interpréter des ballades sombres et mélancoliques ou des mélodies plus rythmées d’inspiration métal. Là, c’était encore autre chose, mais il fallait reconnaître que cette version de The rage beat, toujours très dynamique mais beaucoup plus rock, plaisait énormément au public même si elle n’était pas exempte de faiblesses, et pour cause : les filles n’avaient même pas eu une semaine pour la travailler.

 

« Elles se sont bien débrouillées, souffla Suguru à l’oreille d’Hiroshi, aux côtés de qui il avait pris place, sur un siège bas tendu d’étoffe dorée d’un mauvais goût exemplaire.

 

- Oui, je ne les pensais pas à ce niveau… Bah, on a fait nous aussi du bon travail, ne t’en fais pas. »

 

La chanson s’acheva dans un tonnerre d’applaudissements et de hourras surexcités.

 

« Ouais !! C’était génial ! claironna Manami en applaudissant à tout rompre. Alors, les Bad Luck, qu’avez-vous pensé de cette interprétation ? Shuichi ? 

 

- C’était vraiment très bien !

 

- Surprenant, mais très réussi ! »

 

Déclarèrent en même temps Suguru et Hiroshi, qui s’étaient empressés de répondre, redoutant un faux-pas de Shuichi dont l’œil commençait à s’assombrir, signe qu’il pensait à Yuki et surtout sa non-présence parmi le public – car même au milieu de la foule, il n’aurait pas manqué de détecter sa présence. Or, là, il était clair que l’écrivain ne s’y trouvait pas.

 

« C’est vrai ? Tu as aimé, Fujisaki ? minauda Miki en entortillant l’extrémité de l’une de ses couettes autour de son index.

 

- J’ai hâte de voir ce que vous allez donner sur notre chanson, déclara Fumie en reprenant place sur son siège. Nous aussi nous attendons ça avec impatience ! enchaîna Manami. Mais pour le moment, place au verdict du jury. »

 

Elle désigna d’un geste emphatique trois personnes qui s’étaient tenues sur un côté du plateau, et auxquelles personne n’avait accordé d’attention jusque là. Une grande femme brune dominait par sa taille ses deux collègues, un petit homme corpulent aux cheveux gris et un autre, nettement plus jeune, qui souriait d’un air béat.

 

« Vous avez bien entendu tous reconnu Shizuka Kobayashi, le cœur et l’âme de Pop Academy ! À ses côtés, pour l’épauler de leurs conseils avisés, se trouvent Bunko Egawa, directeur artistique chez N-G Productions, et Kenji Ochiai, que l’on peut sans exagérer comme étant le plus grand chorégraphe du Japon ! »

 

À demi endormi sur son canapé, le petit Ritsu Fujisaki releva abruptement la tête en entendant sa mère éclater de rire.

 

« Qu’est-ce qu’il y a, maman ? C’est Suguru-nii ?

 

- Non, mon chéri. Ah, j’adore cette émission idiote, en fin de compte ! »

 

« Eh bien ? Qu’avez-vous pensé de la prestation de nos cinq Jezabel ? » demanda Manami d’une voix de conspiratrice. Bunko Egawa, le directeur artistique bedonnant, déclara :

 

« Personnellement, j’ai adoré ces demoiselles. Elles dégagent une énergie surprenante et m’ont parues très à l’aise sur cette chanson qui n’a pourtant rien à voir avec leur répertoire habituel. C’était très bien ! Je leur ai mis 17. »

 

Les filles poussèrent des exclamations ravies, imitées par le public, cependant que le chorégraphe déclarait, enchanté :

 

« C’était formidable ! Comme l’a dit Bunko, ces jeunes artistes ont une pêche d’enfer et sont parvenues à insuffler leur personnalité vraie à une chanson qu’on leur a imposé. J’ai a-do-ré, et je leur ai mis 18.

 

Quant à moi, enchaîna Shizuka Kobayashi de sa voix nasale toujours aussi désagréable, j’ai aussi beaucoup apprécié. Bien entendu ce n’était pas parfait, mais il y avait un bel effort de recherche et j’ai vraiment aimé ce que vous avez proposé. Je vous ai mis 15, ce qui vous fait une moyenne de 16,6. »

 

Les Jezabel piaillèrent de plus belle, tandis qu’à Tokyo, leurs amis proches, rassemblés devant leur téléviseur, exultaient.

 

« Géant ! Elles sont trop fortes !

 

- Ça m’étonnerait que les autres fassent mieux !

 

- Allez les filles ! Vous allez les enterrer ! »

 

« Les Bad Luck vont-ils être capables de faire mieux ? Vous le saurez après une page de publicité ! »

 

L’ambiance était électrique sur le plateau du Prime, le public, chauffé au maximum et suivant à la lettre les instructions de la régie, scandait « Bad Luck » en tapant des mains.

 

« Ça va aller, Shu-chan ? s’enquit Hiroshi avec sollicitude, sentant que son meilleur ami était d’humeur morose.

 

- Moui. T’en fais pas, Hiro.

 

- Pense que Yuki va te regarder, tu dois donner ton maximum.

 

- Yuki n’est même pas là…

 

- Il te regarde sans doute de chez vous. Tu sais bien comment il est, insista Hiroshi, qui redoutait un effondrement.

 

- Heu, monsieur Nakano… intervint Suguru, alarmé soudain à la vue de la lueur qui venait de prendre vie au fond du regard de Shuichi.

 

- Oui… Tu as raison, Hiro… murmura ce dernier. Pour Yuki, je vais tout donner ! »

 

Il se leva d’un bond, animé par une motivation nouvelle, et gagna le centre de la scène. Dans son dos, guitariste et claviériste échangèrent un coup d’œil subitement inquiet.

 

L’émission repassa au direct, et après une présentation dithyrambique de Manami, les Bad Luck entamèrent l’intro de Roses of memory. Les premières notes de la ballade, revisitée par les efforts conjoints d’Hiroshi et Suguru, retentirent pour donner une version pop du premier single des Bloody Jezabel. Une intro pêchue et enjoué… et Shuichi se mit à chanter.

 

Mais c’est pas possible… Il est devenu complètement fou !

 

Shuichi était parti au quart de tour, bien plus rapidement que lors de toutes les répétitions. Après un bref instant de flottement, Hiroshi et Suguru se ressaisirent et entreprirent de suivre le rythme effréné imposé par leur chanteur déchaîné, qui délivra au final une chanson menée au pas de course, en total décalage avec son texte. Le public acclama, comme pour tous les autres, mais si
Shuichi exultait, il était bien le seul.

 

« Vous n’auriez pas dû parler de monsieur Eiri, glissa Suguru d’un ton de reproches. Il n’était plus lucide, il a fait n’importe quoi ! 

 

- Mais je pensais pas qu’il allait perdre les pédales à ce point ! se défendit son petit ami. Hé ! Shuichi ! Redescends sur Terre, tu veux ?! »

 

- Quoi ? Vous vouliez du rythme, vous en avez eu ! Et si Yuki m’a vu, il sait que je perds pas espoir et que je garde le moral malgré tout !! »

 

Un argument auquel, manifestement, le jury se montra peu sensible, sanctionnant la performance des Bad Luck d’un sévère 12,25 assorti des commentaires suivants :

 

« Dissonnant.

 

C’était un peu du grand n’importe quoi, tout de même.

 

Manque évident de sincérité. »

 

« Le jury a rendu son verdict, et ce sont donc les filles des Bloody Jezabel qui remportent ce Prime à l’unanimité ! » annonça Manami au milieu d’un concert de gloussements et de petits cris hystériques des gagnantes. Courage, les Bad Luck ! Vous vous rattraperez la prochaine fois, et vous n’avez pas eu la partie facile ! Et pour conclure, accueillons maintenant un artiste qui fait chavirer le cœur des Japonaises, j’ai nommé Katsuo Yokoya !! »

 

00h57 – Retour du Prime.

 

« Bon, ben moi, je suis fatigué, je vais me coucher. »

 

Sans attendre de réponse, Suguru alla se changer dans la salle de bains puis gagna directement son lit. Le retour à la maison s’était effectué dans une ambiance plutôt étrange, entre des filles ravies et bien décidées à le faire entendre et des garçons tendus mais incapables de se laisser aller à régler leurs différends devant leurs rivales. Suguru aurait bien aimé dire sa façon de penser au chanteur, mais il sentait confusément qu’Hiroshi était prêt à prendre sa défense quoi qu’il puisse arriver. Et le souvenir de la scène dans les toilettes ne faisait qu’accroître sa frustration.

 

« Il est l’heure de se coucher, commenta la voix off. Dans quelques heures il faudra déjà se remettre au travail, et d’après ce qu’il nous ont laissé voir au cours du Prime, il semble que les Bad Luck ont beaucoup de pain sur la planche ! » 

 

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