|
CHAPITRE VI
Une agitation sans bornes régnait dans la cuisine sinistrée, assortie de vociférations et de piaillements en tous genres. Dominant le brouhaha, la voix furieuse de Nana claqua, lapidaire :
« Espèce de pauvre demeuré ! Faut croire que la teinture attaque les neurones !! »
Eiri Yuki éteignit la télévision d’un geste sec sur sa télécommande et braqua sur son souriant voisin un regard chargé de colère.
« Tu trouves ça drôle, Seguchi ?
- Oui, répondit Tohma avec naturel. Pas toi ?
- Ne me prends pas pour un imbécile. Je suis certain que c’est toi qui as proposé ce soi-disant défi. Tu sais parfaitement que Shuichi serait la seule personne au monde capable de réussir à faire brûler de l’eau. »
Tohma pouffa et but une petite gorgée à son verre.
« Tout le monde sait, depuis la diffusion de l’émission Cooking Master, que Shindo est une calamité des fourneaux. Je ne suis pour rien dans tout cela, Eiri.
- C’est pourtant ta boîte qui finance ce sous-produit culturel.
- Ah, il faut bien vivre… Tohma reposa son verre sur la table basse et se leva. Bon, je vais faire chauffer le repas. Des tempura sobas, ça te dit ? »
OoOoOoOoOoO
« Vous n’êtes vraiment qu’un incapable, monsieur Shindo ! Non seulement vous n’êtes pas parvenu à nous faire regagner une heure, mais nous n’aurons rien à manger ce soir ! » cria Suguru, lâchant la bride à une semaine entière de frustration. Après l’inondation de la cuisine, les candidats avaient été rassemblés dans le salon pendant qu’une équipe du service technique intervenait aussitôt afin de réparer les dégâts. Et depuis, les reproches pleuvaient sur le pauvre Shuichi, complètement aux abois.
« Fujisaki, toi aussi tu t’y mets ? On devrait se serrer les coudes ! pleurnicha le chanteur.
- Il y a des limites à tout ! Depuis une semaine, vous ne faites que vous lamenter sur votre sort en soupirant « Yuki ! Yuki ! » comme une âme en peine, mais à part ça, rien ! Vous croyez vraiment que ça m’amuse d’être ici ? Vous croyez vraiment que je n’aurais pas envie d’être ailleurs ?? Mais non, comme d’habitude vous n’en avez que pour votre petite personne, et le résultat, le voici !! hurla Suguru, dont la voix venait de repousser de nouvelles limites dans le domaine des aigus, en pointant du doigt la porte de la cuisine. Vous n’êtes qu’un bon à rien, monsieur Shindo !! »
Shuichi, à bout, fondit en larmes dans les bras d’Hiroshi.
« Yukiii, sors-moi de làààà… sanglota-t-il, pitoyable.
- Ça suffit, Fujisaki ! intervint le guitariste qui jusque là n’avait rien dit. On a bien saisi le fond de ta pensée, je crois ! »
Son ton acide désarçonna quelque peu Suguru. Certes, celui-ci avait bien conscience de n’avoir pas été tendre avec le jeune chanteur, mais d’un autre côté, ils étaient tous embarqués à bord du même bateau, pourquoi dans ce cas se montrer plus indulgent avec Shindo qu’avec les autres ? Plus déplaisant encore, pourquoi, en temps de crise, Hiroshi prenait-il systématiquement le parti de Shuichi plutôt que le sien ? C’était insupportable !
Hiroshi faisait lui aussi face à un dilemme. Il voyait bien que Suguru faisait des efforts pour modérer l’expression des considérations, la plupart du temps peu distinguées, qu’il avait de Shuichi depuis qu’ils sortaient ensemble, et jusque là il y était plutôt bien parvenu. Mais dans cet environnement confiné et surveillé en permanence, tous les rapports étaient faussés et il lui fallait sans cesse faire des choix. Et à son sens, le jeune claviériste était bien mieux armé que Shuichi pour tenir deux mois dans des circonstances aussi particulières.
« Fais-moi voir tes mains, Shu, dit-il avec sollicitude en examinant les traces de brûlures provoquées par les éclaboussures d’huile chaude. Attends, je vais te soigner. »
Une bouffée de colère embrasa Suguru qui tapa du pied par terre.
« Très bien ! Puisque c’est comme ça, je vous laisse roucouler en paix ! Et à l’occasion, si vous avez deux minutes, essayez de vous rappeler que nous avons aussi une chanson à écrire pour dans sept semaines ! »
Il sortit de la pièce à grandes enjambées, ulcéré. Quoi qu’il fasse et quoi qu’il puisse se passer, cet animal inepte de Shindo arrivait toujours le premier aux yeux d’Hiroshi ! Et cela, il ne le supportait pas.
Le départ de Suguru sonna le glas de l’offensive anti-Shindo, et les filles quittèrent elle aussi le salon sur d’ultimes imprécations. Miki, elle, s’était précipitée à la suite du claviériste à peine avait-il franchi la porte.
« Fujisaki ! Attends moi ! »
En temps normal, Suguru aurait maudit sa mauvaise étoile – ou plutôt son cousin – pour l’avoir placé en pareille situation, mais cette fois c’est presque avec plaisir qu’il se retourna vers la plus jeune des Jezabel. Il avait désespérément besoin de s’épancher, et Miki paraissait en tous points prête à écouter n’importe quoi qu’il pourrait lui dire.
« Ça va ? Il ne faut pas te mettre dans des états pareils, tu sais, dit l’adolescente avec gentillesse.
- Oui, ça va, je… Je suis désolé pour ce qui s’est passé. Je savais que ça allait finir comme ça, et à cause de cet idiot de Shindo nous allons devoir nous passer de repas ce soir. Comme s’il n’était pas déjà assez pénible d’être enfermés ici… »
Miki laissa échapper un petit rire.
« Il m’a l’air d’être un sacré boulet, tout de même ! »
Suguru la regarda, émerveillé. Une parole clairvoyante, enfin, depuis sept jours !
« Comme vous dites… Mais… entre nous… Ito m’a l’air d’être pas mal atteinte elle aussi, non ? »
Ils échangèrent un sourire complice, dûment retransmis sur tous les écrans du Japon et appuyé par le sous-titre suivant : « Fujisaki est-il en train de changer de camp ? »
OoOoOoOoOoO
Comme chaque soir, Maiko se connecta sur le forum officiel de Pop Academy. Elle fit défiler la liste des sujets, tous plus captivants les uns que les autres :
Quelle Jezabel préférez-vous ? Les Bad Luck sont-ils tous gay^^ Hiro a t’il une copine ? Je kiffe trop Yukari ! Qu’est-ce que Watanabe trouve à Fujisaki ? Shuichi Shindo vat-il ce sucider ? Fujisaki serait le fils caché de Tohma Seguchi !!!
Et tout le reste était à l’avenant. Avec un petit pincement de colère au fond du cœur, la lycéenne cliqua sur le fuseau intitulé « Shindo est-il vraiment débile ? », dans lequel avait cours cette édifiante discussion :
>Shinigami_08 : Suis-je la seule personne au monde à trouver Shuichi Shindo complètement débile ? J’en suis au point de me demander si ce gars ne fait pas semblant, c’est pas humain d’être taré à ce point, vous en pensez quoi ? >shuichilover : c toi ki est débile. Shuichi il est trop geniale >BadLuckForever : SHU-CHAN T’ES TROP GENIAL <3 >Kirara : Tout à fait d’accord avec toi Shinigami_08. Ce type est un grand malade, je plains Nakano et Fujisaki d’avoir à bosser avec lui. >rei-chan : t’est trop jalou en fait shuichi est trop cool SHUICHI JE T’AIME !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! >ROPPONGI_LORD : Bad Luck cest de la grosse merde, je kiffe les Jezabel parce qu’elle sont bnnes mais leur musique cest aussi de la merde, dailleurs pop academy cest ausi de la merde >NittleGrasperfan : Pkoi tu regarde alors ? >rei-chan : VOUS ETES TOUS DES JALOUS FRUSTREE
Maiko hésita à se créer un pseudo pour pouvoir répondre à cette bande de décérébrés, mais à quoi bon ? Il lui était pénible de voir la manière dont les internautes, certains du moins, parlaient de son frère et des autres participants au jeu, mais que pouvait-elle y faire ? Mieux valait encore éviter de fréquenter ce genre de forums… Oui, mais elle voulait savoir tout de même.
Réprimant sa colère, elle cliqua sur un sujet se rapportant cette fois aux Bloody Jezabel.
OoOoOoOoOoO
Dans la Maison, cependant, les candidats étaient loin de se douter qu’ils faisaient l’objet de pareilles discussions ; et même s’ils s’en doutaient, ils avaient vraiment d’autres sujets de préoccupations en tête.
Trois jours s’étaient écoulés depuis la désastreuse tentative de Shuichi pour préparer le repas, et l’atmosphère était toujours tendue entre le chanteur et le claviériste de Bad Luck. Peu sensible à la détresse de Shuichi, Suguru était resté campé sur ses positions et faisait preuve de plus d’arrogance que jamais envers le pauvre garçon. Entre les deux, Hiroshi avait le plus grand mal à rester neutre, d’autant qu’il sentait qu’une partie de ce ressentiment lui était adressée. Malheureusement, il lui était impossible de trouver la moindre occasion, dans cet endroit truffé de caméras, pour pouvoir s’expliquer, d’autant que c’est avec un certain déplaisir qu’il avait noté le rapprochement entre le claviériste de Bad Luck et la batteuse des Bloody Jezabel ; certes, il avait confiance en Suguru, mais… tout n’était pas clair entre eux, et il fallait qu’il trouve un moyen de parler avec son petit ami… d’une manière ou d’une autre.
Au soir du mercredi, après une journée peu brillante sur le plan de la création artistique, le jeune homme découvrit enfin ce fameux moyen. L’air de rien, il prit l’un des cahiers de partitions de Suguru et, sous prétexte de composer, s’installa face à une caméra afin que l’on ne puisse pas voir ce qu’il écrivait, et coucha sur le papier ces quelques lignes :
« Sunshine,
Je m’excuse de m’adresser à toi par ce biais, mais je n’ai trouvé que cette solution pour pouvoir échapper à ces foutues caméras. Sache tout d’abord que, contrairement à ce que tu pourrais le croire, c’est toi le numéro un pour moi. Je sais que je passe beaucoup de temps avec Shuichi, mais il est perdu sans Yuki, et quoi qu’il arrive ce sera toujours comme ça pour lui. C’est toi que j’aime, mon cœur, mais toi tu es fort, et toute pénible que soit cette expérience pour toi – et dis-toi bien qu’elle l’est aussi pour moi ! – c’est mille fois pire pour Shuichi. Mais tu sais bien comment il est alors… c’est à nous de faire des concessions. Je n’ai pas pris son parti, Suguru, je le soutiens simplement et… j’aimerais que tu en fasses autant, ne serait-ce que pour éviter que les sept semaines qu’il nous reste à passer ici ne deviennent invivables.
Je t’aime, tu es et restera mon petit rayon de soleil.
Hiro-chan »
Il glissa le carnet à sa place, espérant que cela serait suffisant pour rassurer son petit ami sur la nature de ses sentiments.
Le soir venu, alors que, comme à l’accoutumée, les deux garçons préparaient le repas avec le concours de la discrète Mao, le guitariste aiguilla habilement la conversation sur la musique et la compétition en cours.
« Au fait, vous êtes où de la réécriture de Spicy marmalade ?
- Oh, ça avance bien, répondit la jeune fille sans lever les yeux de l’oignon qu’elle s’appliquait à émincer. Et vous ? Ça ne doit pas être évident avec le peu de temps que vous avez pour répéter.
- On fait ce qu’on peut, lâcha Suguru d’un ton pincé.
- Et votre nouvelle chanson, elle avance ? poursuivit Hiroshi, ignorant la rebuffade.
- Pas vraiment, pour être honnête, avoua Mao. La préparation du Prime prend beaucoup de temps… Mais Nana a déjà trouvé des idées pour le texte. Et vous ?
Hé bien, justement, j’ai composé une mélodie et j’aimerais que tu me dises ce que tu en penses, Fujisaki. »
Suguru lui renvoya un regard mi figue, mi raisin, mais hocha la tête. En dépit de son attitude, il souhaitait désespérément un rapprochement avec Hiroshi, mais impossible de rien dire ou rien faire dans cette maison qui ne serait pas diffusé, et il redoutait plus que tout la moindre fuite concernant sa vie privée.
« D’accord, j’y jetterai un coup d’œil après manger. »
Le repas achevé, et tandis qu’Hiroshi s’employait à motiver Shuichi à l’aide de l’argument Yuki, Suguru alla récupérer dans la chambre le carnet de partitions à couverture bleue, dans lequel son petit ami lui avait dit avoir inscrit les notes de leur nouvelle mélodie. Sur les portées, pas de notes, mais quelques mots qui réchauffèrent le cœur du jeune garçon, et auxquels il répondit en ces termes :
« Je m’excuse de m’être autant emporté avec monsieur Shindo. Vous savez combien il a le don de me mettre hors de moi, mais je vais faire des efforts, puisqu’il est manifeste que lui n’en fera pas, du moins pas au sens où je l’entends. Et je m’excuse aussi d’avoir reporté une partie de ma colère sur vous. Je vous aime, monsieur Nakano, et je rêve du moment où nous quitterons enfin cet endroit.
Votre Ni-san »
La fin de la semaine se déroula, pour les Bad Luck, dans un climat beaucoup plus serein, et même si Suguru et Hiroshi savaient qu’il leur fallait utiliser le carnet avec prudence et parcimonie, ils pouvaient au moins recommencer à communiquer.
Les répétitions qui suivirent furent relativement correctes, mais ils avaient pris beaucoup de retard sur leurs rivales, et c’est donc avec une anxiété légitime que, le samedi venu, ils montèrent dans le minibus qui allait les conduire vers le studio du Prime. ________________________________________
Cooking Master : émission de cuisine du tome 6 de Gravitation, on n’en connaît pas le nom mais le gagnant est proclamé « cooking master », donc voilà ! Ni-chan : « Ni » est l’abréviation de « nikkô », soit « rayon de soleil » en japonais.
|