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CHAPITRE XII
C’est un Suguru en état de choc qui regagna son appartement et, une fois chez lui, resta un long moment planté dans l’entrée, incapable de prendre la pleine mesure de ce qu’il s’était passé : il sortait avec Hiroshi. Ce n’était pas un rêve, il avait encore sur ses lèvres la sensation de celles de son camarade, la saveur de sa bouche dans la sienne, et rien jusqu’alors ne lui avait paru meilleur.
Il retira machinalement sa veste et ses chaussures, repassant dans sa tête des bribes de leur conversation. Tout ce qu’ils avaient enfin osé s’avouer, l’amour si longtemps tu de Suguru, celui qui s’était dessiné par petites touches dans le cœur d’Hiroshi et qui avait enfin pris corps à la faveur de cette coupure de courant providentielle.
L’adolescent avait été stupéfait en apprenant que Shuichi et son désormais petit ami – petit ami ! – avaient cru depuis le début qu’il avait le béguin pour Velouria. Il avait tenu les propos du chanteur pour de la simple provocation mais il s’était trompé ; Nakano en avait cru de même.
Mais tout ceci était terminé, à présent. Un sourire étira lentement ses lèvres et, comme saisi d’une subite frénésie, il se précipita sur son ordinateur. Il était près de minuit mais il voulait tout de même laisser un petit message à Narumi. En dépit de l’heure tardive, néanmoins, celle-ci était toujours loggée et sans même la saluer au préalable, il tapa un vibrant « ÇA Y EST ! » et l’envoya illico. Presque simultanément, un message de son amie lui parvint et il éclata de rire à la vue du « ÇA Y EST !!! » que celle-ci s’était empressée de lui envoyer sitôt qu’elle l’avait vu connecté. Ainsi, ce jour était à doublement marquer d’une pierre blanche et malgré l’heure avancée, chacun entreprit de narrer à l’autre ce qu’il s’était passé.
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Le lendemain matin, à son arrivée au studio, Hiroshi reçut un accueil radicalement différent de celui de d’habitude lorsque Suguru lui bondit dessus pour l’embrasser voracement à peine eut-il poussé la porte.
« Waouh… Ça… c’est un accueil comme je les aime, déclara-t-il, enthousiaste, en rendant tout autant que ce qui lui était donné.
- Vous n’imaginez même pas combien de fois j’ai rêvé de cet instant, fit Suguru sans faire mine de s’écarter de l’objet de toutes ses convoitises. Vous étiez pour moi tellement inaccessible… Vous séduisez tous les gens qui croisent votre route, comme mademoiselle Velouria ou monsieur Shibutani, comment aurais-je pu sérieusement croire avoir la moindre chance que vous vous intéressiez à moi ? »
Le guitariste l’embrassa sur le bout du nez, qu’il avait fort joliment retroussé à son goût, et son sourire se fit quelque peu mélancolique.
« La plupart de ces gens dont tu parles ne s’intéressent qu’à mon physique mais il ne cherchent pas à savoir qui se cache derrière le « beau gosse ». Je n’ai jamais envisagé de sortir avec Velouria, pour moi elle est et restera une simple amie. C’est parce que je l’ai éconduite que… je lui ai écrit cette chanson, pour me faire pardonner.
- Uniquement pour cela ?
- Oui. Elle m’avait dit aimer chanter en s’accompagnant à la guitare, alors j’ai composé ce morceau en ce sens. Ça m’a paru facile et nous avons tout naturellement travaillé ensemble. Mais… pour moi, ça ne devait pas aller plus loin que ça. Tout le battage qui en a découlé n’était pas prévu. »
Suguru hésita un infime instant puis, prenant une profonde inspiration, se lança :
« Le morceau au piano que je vous ai joué un jour… Je l’avais composé pour vous, avoua-t-il. Mais ensuite je n’ai pas eu le courage de vous le dire. Je sais que c’est lâche mais je préférais vous aimer en silence plutôt que vous ne me repoussiez irrévocablement. C’est puéril mais… Ce n’est pas quelque chose que j’étais en mesure de raisonner. »
Hiroshi effleura du bout des doigts la joue de son trop sérieux petit ami.
« L’amour et la raison vont rarement de pair, tu sais. Mais alors, les paroles de Creep… C’était aussi à moi qu’elles étaient destinées ?
- Oui. Il fallait que je sorte tout ce que j’avais sur le cœur même si personne ne devait jamais savoir que c’était vous qui m’aviez inspiré ce texte. »
Les paroles qu’il connaissait bien à présent défilèrent dans la tête du guitariste.
« When you were here before Couldn’t look you in the eye You’re juste like an angel Your skin makes me cry. »
« Si seulement j’avais su que ce texte faisait référence à toi et moi, crois bien que je me serais fait un plaisir de te montrer que tu avais tort. En tout cas, je peux te garantir que contrairement à ce que tu as écrit, je suis bien loin d’être un ange… ronronna-t-il en plaquant le jeune garçon contre le mur tout en glissant une de ses mains sous son pull et sa chemise.
- Monsieur Nakano… Que faites-vous… Les autres vont arriver… balbutia le claviériste sans pourtant beaucoup se débattre.
- Quoi ? Tu n’as pas envie de rattraper tout ce temps bêtement perdu ? »
À regret mais fermement, Suguru repoussa le grand garçon et se remit en ordre. Juste à temps ! Car dans le même instant Sakano ouvrit la porte du studio, suivi de peu par K et Shuichi.
« Tu ne perds rien pour attendre », souffla Hiroshi avec un clin d’œil à l’adresse de son petit ami sitôt que les autres eurent tourné le dos.
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Bien qu’associé à la composition de Bizarre love triangle, Hiroshi s’était progressivement et assez rapidement dégagé de ses obligations promotionnelles. De plus, le single rencontrait un beau succès commercial et le nom seul de Velouria se détachait de plus en plus de celui du guitariste dans l’esprit de ses fans. Le physique et surtout la personnalité de la jeune fille marquaient les esprits et, chaque jour plus à l’aise avec son nouveau statut d’artiste, elle parvenait de manière admirable à faire sa promotion, même si Hiroshi n’était pas oublié. De ce fait, tout le monde y gagnait, y compris et surtout la marque Merry Berry, associée au nom de sa nouvelle égérie et dont les ventes avaient spectaculairement augmenté depuis la sortie du CD. Tohma Seguchi, lui, se frottait les mains ; même si Nakano refusait de s’impliquer davantage – et il ne faisait nul doute que c’était de lui que venait le blocage et non du top-model, quoi que celle-ci ait pu prétendre – il avait déjà contacté quelques compositeurs de sa connaissance et préparait le terrain pour un futur album. La carrière d’un mannequin pouvait être éphémère, celle d’une idole aussi, mais Velouria jouait dans un autre registre, et dans ce registre, justement, on pouvait durer longtemps.
Sollicitée comme elle l’était, Velouria ne s’était pas montrée d’un petit moment à N-G. Un midi, cependant, les Bad Luck la virent qui venait s’installer à leur table, comme elle avait l’habitude de le faire.
« Hello les garçons ! Comment ça va ? Ça faisait un bail ! »
Tout au long du déjeuner, la conversation porta sur la musique et même si Suguru, comme à l’accoutumée, ne parla pas beaucoup, la jeune fille constata qu’il était nettement moins sur la défensive que les fois précédentes et que la tension qui émanait de lui avait disparu. Quand vint l’heure de se remettre au travail, n’y tenant plus, elle entraîna Hiroshi à l’écart et, sans détour, demanda :
« Alors, Hiro ? Tu en es où avec Fujisaki ? »
Muet de surprise, le guitariste la regarda avec des yeux ronds. Comment savait-elle ?
« Pas la peine de me nantir, j’ai tout deviné. Il faut dire aussi que tu n’étais pas vraiment discret. Alors ?
- Alors… Alors nous sommes ensemble. Mais… tu es incroyable, toi !
- Toutes les filles sont surprenantes, lança Velouria avec un rire clair. Qui sait, viendra peut-être un jour où tu te mordras les doigts d’avoir laissé passer ta chance avec moi. »
Ils rirent de concert et la jeune fille ajouta :
« N’empêche, il faut qu’il en ait des qualités pour que tu l’aies préféré à moi ! dit elle, jouant la vanité offensée. Alors je compte sur toi pour ne jamais laisser partir cette perte rare ! »
Avec un sourire complice, Hiroshi lui offrit une brève étreinte puis ils se saluèrent et chacun s’en retourna à ses obligations.
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Narumi s’étira. Elle repensa à leur victoire commune à Suguru et elle : ils étaient arrivés à conclure avec la personne de leur choix en même temps et se l’étaient annoncé aussitôt via internet.
On est presque pareils en fin de compte, songea-t-elle.
Mais la lycéenne se disait que leur relation était différente : Nakano était plus âgé qu’eux deux et flirter le lasserait peut-être assez vite. Cet aspect de sa relation avec son propre petit ami ne la tracassait pas trop car elle savait de source sûre (une amie d’un ami de Samejima) qu’ils étaient au même niveau, c'est-à-dire inexpérimentés.
En parlant du loup… Son téléphone sonna : Samejima serait là dans une dizaine de minutes et elle n’avait pas résolu son problème crucial : mettre sa robe bleue un peu échancrée ou son ensemble blanc et vert dont la jupe était courte ?
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Comme à chaque lancement de single, tout le monde s’agitait au troisième étage, celui réservé au Bad Luck.
« Quelle idée fantastique de sortir le single pour le White Day ! » s’exclama Sakano qui de toute façon trouvait toutes les idées de son patron géniales.
Une chanson d’amour sortie ce jour-là était effectivement une bonne tactique. Seguchi avait poussé le vice jusqu’à la pochette du disque, qui était blanche avec le titre et le nom des Bad Luck en rouge.
« Be careful, Shuichi ! Si Nakano ou Fujisaki se mettent à chanter, tu ne serviras plus à rien. »
La blague de leur manager ne fit rire personne d’autant que les deux musiciens avaient mis beaucoup d’eau dans leur vin pour justement apaiser les doutes du chanteur et voilà que l’Américain ruinait des semaines d’effort.
« Pas de craintes de mon côté. Je chante comme une casserole ! plaisanta Hiroshi.
- Moi aussi », finit par dire Fujisaki un peu à contre cœur. Oh, il n’avait pas d’aspiration à chanter mais remettre Shindo à sa place lui plaisait, c’était un peu devenu un sport. À partir de maintenant, vu qu’il était plus mature que Shuichi et qu’il ne souhaitait pas peiner son petit ami, il devrait faire des efforts. À moins qu’il ne puisse tirer profit de ce qu’il considérait comme une dette.
La journée défila à une allure incroyable et sitôt terminée, Shuichi s’éclipsa en une tornade rose, laissant ses deux collègues perplexes.
« Tu fais quelque chose ce soir ? demanda Hiroshi en sortant ses clefs de moto.
- Bien sûr ! répondit Fujisaki. J’ai un rendez-vous galant avec un jeune homme.
- Rien que ça ? Et il est comment ce jeune homme ?
- Plutôt grand, désinvolte et je suis sûr qu’il m’a préparé une surprise.
- Il est si prévisible que ça ?
- C’est que c’est un charmant garçon.
- Je n’ai aucune chance alors si je t’invite ?
- Si vous me le demandez trèèès gentiment, je pourrais peut-être annuler ce rendez-vous, minauda le claviériste.
- Accepterais-tu de venir dîner avec moi ce soir et de laisser tomber comme une vieille geta ce minable qui ne te mérite pas ?
- Cela semble possible », ronronna Suguru en acceptant le casque que son petit ami lui tendait.
Ils ne s’échangèrent pas de cadeaux mais choisirent de dîner dans le restaurant où ils s’étaient tout dit, un peu déçus cependant qu’il n’y ait point de coupure de courant. Le repas terminé, Hiroshi raccompagna son petit ami et avant qu’il le demande, ce dernier l’invita à monter chez lui.
Pendant que son hôte préparait du thé, Hiroshi s’installa dans le canapé et après autorisation du maître des lieux, choisit un CD.
Ils discutèrent un peu mais il leur apparut qu’ils avaient envie de faire plus que discuter. Aussi, Suguru s’installa sur son petit ami :
« J’ai été gentil avec monsieur Shindo aujourd’hui, je mérite un petit cadeau, non ?
- Gentil ? rit Nakano. Ça dépend, que veux-tu ? »
Le claviériste se mordit la lèvre, hésitant à formuler son souhait.
Après tout, c’est mon copain maintenant, songea-t-il.
« Pourriez-vous vous mettre torse nu que je voies votre dragon en vrai ?
- Attention, il terrasse les âmes innocentes. »
Mais loin de refuser, il repoussa gentiment Fujisaki sur le canapé, se leva et se mit face à lui.
Tout en ondulant, il ôta d’abord son pull puis il se retourna. Dos à son petit ami, il fit remonter son polo lentement en dévoilant le charmant reptile légendaire. Il se débarrassa de son vêtement et se remit face à Suguru. Toujours en se déhanchant sensuellement il dénoua ses cheveux et les laissa retomber sur ses épaules.
Il grimpa sur le canapé et colla ses lèvres à celles de son petit ami :
« Autre chose ? susurra-t-il.
- Oui, mais… nous n’avons pas besoin de lumière pour cela. »
Joignant le geste à la parole, Fujisaki plongea la pièce dans l’obscurité, inconsciemment prêt à démontrer à Narumi que sa différence d’âge avec Nakano n’était pas un problème. Et puis, avec tout ce qu'il avait réussi à surmonter, il n'en était plus à un challenge près !
FIN ________________________________________
Idole : adolescent connaissant une célébrité foudroyante, mais brève la plupart du temps. White Day : le 14 mars, les garçons ayant reçu des chocolats le 14 février offrent en retour à l’élue de leur cœur un cadeau blanc. Getas : sandales japonaises en bois.
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