CHAPITRE IX

 

« Et alors ? Et alors ? Ça lui a plu ? Qu’est-ce qu’il a dit ? 

 

- Il a dit que… En fait, il n’a rien dit directement mais après il a dit qu’il l’avait trouvé magnifique. Donc je… Je pense qu’il a aimé.

 

- Mais c’est génial ! Même si miss Merry Berry sait un peu chantonner, c’est autre chose de composer un morceau au piano !

 

- Hé bien en fait… Je… je ne lui ai pas dit que c’était moi l’auteur », avoua Suguru en grimaçant, certain de ce qu’allait être la réaction de son amie kyotoïte qui, après un bref silence stupéfait, rugit :

 

« Quoi ?!! Mais… MAIS T’ES VRAIMENT QU’UNE LIMACE, SUGURU FUJISAKI !!

 

- Mais Narumi…

 

- Pas de « mais Narumi » qui tienne ! Tu me désespères… À quoi ça sert, alors, de passer tes soirées à composer quelque chose pour Nakano si c’est pour ne rien lui dire ?! Tant qu’à faire, tu n’avais qu’à prétendre directement que ça venait de Velouria ! Mâche-lui le travail, ça ira encore plus vite ! »

 

Penaud, le claviériste laissa passer l’orage. Il voyait bien qu’il perdait du terrain par rapport au joli  mannequin mais il n’avait plus la moindre idée de comment procéder afin de pousser son collègue à s’intéresser à lui. Dans quel domaine pouvait-il espérer se montrer sous un jour avantageux ? En littérature ? Il n’avait pas souvent le temps de lire et privilégiait les romans policiers. En cinéma ? Il n’avait jamais le temps d’y aller, trop de travail. En sport ? Mieux valait oublier l’idée. Force était de reconnaître que, en dehors de la musique, il ne s’intéressait pas à grand-chose. S’il voulait se mettre en valeur, il n’avait que ce moyen. Sauf que… les dernières tentatives n’avaient guère été concluantes.

 

Peut-être devait-il prendre Shuichi au mot et composer une chanson pour Bad Luck ? Il en était très largement capable et… Une idée fit soudain jour dans son esprit. Peut-être pouvait-il prétendre être en difficulté et demander un coup de main à Hiroshi ? En privé, bien entendu… Il discuta encore quelques instants avec Narumi puis, sitôt le téléphone raccroché, il prit un bloc-note, un crayon et se mit à la tâche.

 

OoOoOoOoOoO

 

Comme tous les jours, Velouria vient rejoindre les Bad Luck à la pause de midi. Rayonnante, elle dédia aux trois garçons un sourire radieux avant de prendre place à côté d’Hiroshi.

 

« Mon père a adoré notre chanson, déclara-t-elle avec enthousiasme. Il m’a dit que le rendu était très pro ! Bradley m’a dit que peut-être ce serait possible d’en faire une version commercialable. Vous vous rendez compte ? Ce serait merveilleux, non ? »

 

Suguru retint un sourire condescendant ; mannequin ou pas, mignonne ou pas, il ne suffisait pas d’avoir un filet de voix et de savoir s’en servir – plutôt bien, d’ailleurs – pour prétendre au statut de chanteuse. L’univers du show-business n’avait rien à voir avec les contes de fées roses et pailletés.

 

« Tu voudrais en faire un single, Vel ? Mais tu sais… C’est pas aussi facile que ça, expliqua Shuichi, traduisant de manière beaucoup plus amène les pensées de son collègue.

 

- Mais Bradley m’a dit que c’était Tohma Seguchi lui-même qui l’avait contacté pour lui proposer ça ! »

 

Shuichi et Hiroshi la regardèrent avec des yeux aussi grands que des soucoupes tandis que Suguru manqua s’étouffer avec son onigiri.

 

« Comment ? Seguchi ? s’exclama le chanteur. Mais… Je ne comprends pas ! Comment il sait que cette chanson existe, lui ?

 

- Je ne sais pas, Bradley ne me l’a pas dit. Mais votre boss est super calé, non ? Alors s’il a dit ça c’est que notre chanson est valable, Hiro ! »

 

« Notre chanson. » Ces mots s’enfoncèrent comme une épine dans le cœur du claviériste qui conserva cependant une façade impassible. Tout collait trop bien entre son collègue et le joli top-model ; physiquement ils formaient un couple parfaitement assorti et musicalement, voilà que c’était la même chose. Il connaissait trop bien la manière de faire de son cousin pour savoir que celui-ci ne laissait aucune place aux sentiments en matière de musique. S’il avait contacté le manager de la jeune fille, c’était parce qu’il avait pressenti tout le potentiel de ce morceau. Quant à savoir comment il en était arrivé à se le procurer… inutile d’être Kogoro Akechi pour comprendre que c’était Yagami, l’ingénieur du son, qui avait dû lui en remettre une copie. Et le résultat était là… Soudain, il se sentait pathétique avec son texte à-demi écrit dans son sac.

 

Hiroshi, lui, conserva le silence. Il ne savait trop quoi penser de tout ceci. Cette chanson, il l’avait écrite afin de dissiper le léger froid qui s’était instauré entre Velouria et lui après qu’il ait décliné ses avances. Il l’appréciait beaucoup, c’était vrai, et avait aimé le temps passé en sa compagnie à travailler le morceau, toutefois cela n’avait jamais été pour lui qu’une activité annexe et il n’était pas certain de vouloir pousser plus loin dans l’immédiat – lui aussi commençait à savoir de quelle façon fonctionnait Tohma Seguchi.

 

« C’est vraiment chouette pour toi, dit-il néanmoins avec un sourire chaleureux à son amie. Comme tu le dis, si Seguchi s’intéresse à cette composition, c’est qu’il a flairé un bon coup. Tu te verrais embrasser une carrière de top-model et chanteuse ? »

 

Et après ça épouser un chef d’état ? songea ironiquement Suguru, toujours impénétrable.

 

« Il faudrait que Seguchi t’en dise plus, intervint Shuichi. En attendant, tu as une sacrée chance, Vel.

 

- Justement, Bradley m’a arrangé une rencontre avec lui à 13 heures. Ça ne traîne pas, hein ?

 

- Rien ne traîne avec monsieur Seguchi », consentit enfin à dire Suguru, qui n’avait pas ouvert la bouche jusqu’alors.

 

La pause terminée, et alors que Velouria s’apprêtait à aller rejoindre son agent et Tohma dans son bureau, Sakano vint annoncer à Hiroshi que le directeur de N-G souhaitait s’entretenir avec lui aussi. Si Shuichi parut simplement étonné, le claviériste regarda leur camarade s’éloigner le long du couloir avec un mauvais pressentiment.

 

OoOoOoOoOoO

 

Sa journée de travail achevée, Suguru n’avait pas eu le cœur d’aller se promener et encore moins de demander à Hiroshi son aide pour la chanson ; déprimé, il était rentré tout droit chez lui. À quoi bon tenter de lutter quand une volonté supérieure – en l’occurrence celle du grand patron de N-G Productions – était à l’oeuvre pour rapprocher irrémédiablement le guitariste et le mannequin ? Tout en examinant d’un œil morne le contenu de son garde-manger, rempli de sachets de soupe déshydratée et de bols de nouilles lyophilisées, il repassait dans sa tête le récit de l’entrevue avec Tohma Seguchi qu’en avait fait son camarade.

 

« Alors Hiro ? Qu’est-ce que Seguchi te voulait ?

 

- Hé bien… ça concerne le morceau que j’ai composé pour Velouria.

 

- C’est pour sa commercialisation, c’est ça ? Pour les droits ? »

 

Le jeune homme regarda ses deux collègues et attendit quelques secondes avant de répondre :

 

« Il veut que Vel et moi enregistrions ensemble Bizarre love triangle et il m’a également proposé… suivant la manière dont le single se vendra… de collaborer avec elle pour un album entier. »

 

Un silence stupéfait accueillit ces paroles puis Shuichi bondit.

 

« Hiro ! Mais… et Bad Luck ?

 

- Quoi, Bad Luck ?

 

- Tu… si tu travailles avec Velouria, ça va prendre beaucoup de ton temps ! Tu réalises, si tu dois composer un album entier ? Ça va prendre des mois, tu… Pourquoi tu as accepté ? insista Shuichi d’une voix blessée.

 

- Écoute Shu, j’ai accepté uniquement pour le single, pour l’instant. Nous allons le réenregistrer. Ça ne va pas plus loin que ça pour le moment alors ce n’est pas la peine de t’affoler. Tu sais très bien que Bad Luck passe avant tout pour moi.

 

- Peut-être mais regarde ! Tu as posé pour ce magazine et puis pour ce parfum… Tu…

 

- Shu-chan. Je t’ai dit que je ne te laisserai jamais tomber, déclara le guitariste d’un ton posé. Ma priorité c’est Bad Luck et ça l’a toujours été. »

 

Cependant, si Shuichi avait paru plus ou moins rassuré, Suguru pressentait que les choses étaient mal parties pour s’arrêter là. Tohma Seguchi ne faisait jamais rien à la légère, s’il avait de lui-même contacté le manager de la jeune fille, c’était qu’il avait déjà la certitude que la chanson allait se vendre ; et si elle se vendait, Nakano serait bien obligé de collaborer. Parce qu’il ne voudrait sans doute pas laisser tomber Velouria étant données les circonstances, et parce qu’il avait beau dire, on lui proposait là une occasion exceptionnelle de se démarquer un peu de Bad Luck et de s’exprimer à sa guise dans un genre musical qu’il affectionnait particulièrement ; il aurait fallu être fou pour refuser.

 

Le claviériste soupira et referma la porte du petit placard, l’estomac noué. Les jérémiades de Shindo ne présageaient rien de bon si, comme il le pensait, Hiroshi et Velouria étaient amenés à travailler durablement ensemble. Nul doute que le chanteur considèrerait ce geste comme une trahison – il commençait à bien le connaître. Et un climat déliquescent au sein du groupe ne favoriserait évidemment pas les rapprochements éventuels. Dans ce contexte de crise imminente, comment pouvait-il, lui, espérer tirer son épingle du jeu ?

 

Son regard se posa sur la photo en noir et blanc prise pour le numéro « spécial beaux gosses » qu’il avait tirée de sa pochette aussitôt rentré chez lui et il détailla le regard provocateur, le sourire si séduisant et, surtout, le petit dragon noir tapi au bas des reins du modèle. Il ne pouvait pas baisser les bras. Les Seguchi étaient connus pour leur ténacité et si crise il devait y avoir, il devrait trouver un moyen pour tirer profit de ses effets. C’était ainsi que procédait son illustre cousin, après tout.

 

Il avait une chanson inachevée dans son sac ; autant commencer avec cela, puisque c’était pour l’instant son seul atout.

 

OoOoOoOoOoO

 

C’est un peu ennuyé qu’Hiroshi se retrouva à nouveau dans la salle d’enregistrement avec son amie. Heureusement, son professionnalisme prenait toujours le dessus sur ses affects et seulement deux essais furent nécessaires.

 

Il songea à la campagne de promotion qui allait suivre et se demanda quand elle serait casée : sa priorité était vraiment les Bad Luck et pas une seconde il n’avait envisagé une carrière à part. Ainsi, l’écriture d’un album complet ne l’inquiétait pas, pour la simple et bonne raison qu’il ne comptait pas le faire.

 

« Tu ne m’as pas répondu ! s’impatienta Velouria en tirant la manche de sa chemise.

 

- Excuse-moi, je… je pensais à l’enregistrement.

 

- Je te demandais si tu me payerais un café.

 

- Bien sûr, bien sûr. »

 

Le jeune mannequin ne cessait de babiller sur sa future carrière avec exaltation.

 

Je devrais lui dire que ça ne m’intéresse pas, moi, se dit le guitariste.

 

Mais les mots ne vinrent pas alors plutôt que la blesser à cause de sa maladresse, il préféra attendre le bon moment.

 

OoOoOoOoOoO

 

Les jours suivant l’enregistrement furent un peu tendus : Shuichi boudait et Fujisaki n’était pas exactement loquace. Un étrange cessez-le-feu s’était d’ailleurs instauré tacitement entre les deux musiciens.

 

Hiroshi, de son côté, remerciait les Kamis que Velouria soit trop occupée pour se joindre à eux pour le déjeuner.

 

À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle, c’est Fujisaki qui brisa le silence en demandant à son collègue guitariste s’ils pouvaient discuter un soir après les répétitions de « quelque chose concernant le groupe ».

 

« Hé bien, de quoi s’agit-il ? l’interrogea Hiroshi en craquant une allumette.

 

- Peut-être pourriez-vous m’aider à… »

 

Il connaissait son texte par cœur à force de l’avoir répété mais quelque chose le gênait.

 

« J’ai commencé l’écriture d’une chanson et j’aurais aimé avoir votre avis, voire votre collaboration, dit-il d’un trait.

 

- Oh ! Tu as écrit une chanson ! Super ! 

 

- Oui et non, c’est une ébauche mais je compte sur vous pour m’aider !

 

- Oh, je ne suis pas très doué pour ça, moi c’est plutôt la musique. »

 

Il prit quand même le carnet tendu par son collègue. Son sourire vacilla imperceptiblement en lisant les paroles déjà écrites.

 

« When you were here before,

Couldn't look you in the eye

You're just like an angel,

Your skin makes me cry

 

You float like a feather

In a beautiful world

I wish I was special

You're so very special

 

But I'm a creep,

I'm a weirdo

What the hell am I doin' here?

I don't belong here »

 

C’est donc ça qu’il ressent pour elle ? se dit le guitariste le cœur étrangement serré.

 

« C’est un excellent début ! commenta-t-il pourtant.

 

- Oui mais je bloque depuis quelques jours. 

 

- On pourrait continuer ça chez toi ou chez moi, nous serions mieux.

 

- Allons chez moi alors ! » s’exclama Suguru, ravi de la tournure que prenait sa soirée.

 

Ils finirent le morceau vers deux heures du matin mais plutôt satisfaits.

 

« Et si… et si vous restiez dormir ici ? Il est tard.

 

- Tu imagines ce que diraient les voisins en me voyant repartir avec les mêmes vêtements qu’hier ? Allez, bonne nuit Fujisaki. »

 

Les mains dans les poches il s’enfonça dans l’obscurité du couloir.

 

Suguru courut à la fenêtre et l’observa discrètement. Le guitariste fuma d’abord une cigarette, assis sur un muret puis grimpa sur sa moto et partit. Quelque chose semblait tracasser son collègue mais il ne mettait pas le doigt dessus.

 

OoOoOoOoOoO

 

« Oh nooooon, pleura Shuichi. Pas un week-end, c’est trop looong !

 

- Qu’est-ce que ça cache, K ? demanda Hiroshi.

 

- Nous avons remarqué de légères tensions dans le groupe, alors on organise un week-end d’intégration. Hokkaido, boys !

 

- Rien de tel que les sources chaudes pour resserrer les liens, compléta Sakano. En plus, ça n’empiète pas sur le travail de la semaine. »

 

La chanson co-écrite par Fujisaki et Nakano avait achevé de semer le trouble chez Shindo. Déjà que l’enregistrement parallèle de son meilleur ami avec led mannequin l’avait bouleversé, cette chanson l’avait achevé et remettait en question sa place dans le groupe. La veille, il avait menacé de ne plus chanter « puisque qu’apparemment [il n’était] plus indispensable. Le clavier puis l’écriture, Fujisaki voulait [sa] peau. Bientôt, il viserait Yuki, qui sait ?! »

 

Les manager et producteur avaient donc organisé un week-end détente dans le meilleur onsen avec massages au programme.

 

« Mais le week-end… c’est ce soir, argua Fujisaki.

 

- Justement ! Hurry up, boys !

 

- Yuki m’attend, Yuki m’attend », psalmodia Shuichi.

 

Sa litanie désespérée, pas plus que les arguments raisonnés des deux autres comme « mais nous n’avons pas de vêtements de rechange », n’eurent aucun effet et ils se retrouvèrent tous les trois à l’aéroport, via le mini-van, avant même d’avoir dit « ouf ».

 

Évidemment la chambre était commune mais ils avaient l’habitude de partager une même pièce lors des tournées.

 

Après le dîner, Hiroshi proposa un bain.

 

« Non, bouda Shuichi. Je dois à tout prix joindre Yuki.

 

- Moi je veux bien », répondit Fujisaki, le cœur battant.

 

Il fut le premier à aller dans la salle de bains se changer. Il noua fébrilement la serviette autour de sa taille et s’assit sur son lit. Quand son collègue ressortit de la salle d’eau et qu’il aperçut le dragon toujours lové au creux des reins, son cœur battit à tout rompre dans sa poitrine.

 

« Tu viens ou tu rêves ?

 

- J’arrive. J’arrive. »

 

Hiroshi s’accroupit et posa cigarettes et allumettes au bord du bassin. Il glissa dans l’eau avec un petit gémissement de plaisir. Ce week-end improvisé était une excellente idée. L’occasion même de discuter de sujets personnels.

 

« Shuichi ne boude pas vraiment pour ta chanson, tu sais. Je pense qu’il en a après moi mais c’est plus facile de le reporter sur toi. En tout, cas, je tiens à te féliciter encore une fois.

 

- Merci mais sans vous, je n’y serais pas arrivé.

 

- Ne dis pas ça. Tu as plusieurs cordes à ton arc, tu l’as prouvé. En tout cas, tu as été très… inspiré.

 

- Oui, c’est vrai ! répondit Suguru avec enthousiasme. Je… je dois vous avouer autre chose. Le morceau que je vous ai joué l’autre jour, il est de moi aussi, pas de Chopin.

 

- Oh, vraiment ?

 

- Oui, je l’ai composé récemment. »

 

Hiroshi retira une cigarette de son paquet et l’alluma.

 

Il a écrit une chanson pour Vel mais aussi une musique. Plus de doutes, songea-t-il en regardant l’allumette se consumer.

 

Le guitariste aurait pu encore une fois complimenter son collègue mais les mots restèrent coincés dans sa gorge et il fuma en silence. La cigarette consumée, il aborda des sujets plus neutres jusqu’au retour dans leur chambre. Peut-être était-il temps de se tourner vers la bonne personne.

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onigiri : boulette de riz.

Kogoro Akechi : célèbre détective japonais créé par le romancier Ranpo Edogawa.

 

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