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CHAPITRE X
La sonnerie annonçant la fin des cours retentit et, immédiatement, un brouhaha confus s’abattit sur la classe. Avec un bel ensemble, les élèves rangèrent leurs affaires dans leurs sacs et repoussèrent leurs chaises ; la journée était enfin terminée.
« On passe au Kitty Café avant de rentrer, tu veux venir avec nous, Suguru ? Tu nous raconteras plus en détails ton séjour à Tokyo, proposa le voisin de droite du garçon.
- Désolé, Nobu, mais j’ai rendez-vous avec monsieur Izumi pour faire le point sur les cours et tout ça… Ça sera pour une autre fois.
- Ah… Bon courage, alors. J’espère qu’il ne va pas te tenir la jambe trop longtemps. À demain ! »
L’adolescent rejoignit un petit groupe d’amis et disparut dans le couloir. Suguru poussa un soupir et entreprit lui aussi de ranger ses affaires. Cette première journée de cours depuis des semaines lui avait paru interminable… mais elle avait au moins eu le mérite de l’aider à penser à autre chose qu’à sa rupture avec Hiroshi.
Le pianiste se mordit la lèvre ; surtout, ne pas s’engager dans cette direction… Chaque fois qu’il repassait en esprit les paroles du jeune homme, dans le petit café de Shinbashi, il sentait une douleur affreuse lui comprimer la poitrine. Une rage terrible aussi. Nakano s’était moqué de lui. Il avait joué avec ses sentiments de la pire des manières, s’était offert en sa compagnie un petit voyage au pays de ses fantasmes, et une fois sa curiosité assouvie il l’avait proprement jeté comme un jouet hors d’usage, sans lui laisser même une chance de dire quoi que ce soit.
Mais lui aussi était en partie responsable ; il avait cru sans réfléchir aux belles paroles du guitariste et avait stupidement cédé à son charme et ses flatteries. Dire qu’il s’était imaginé compter aux yeux de Nakano… Un passe-temps, voilà tout ce qu’il avait représenté !
Suguru serra les poings sur la bandoulière de son sac de classe. Ce n’était pas le moment de penser à cet imbécile, son professeur principal l’attendait.
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Nakano. Tout le ramenait invariablement à Nakano, à commencer par Narumi et ses questions incessantes – et n’était-ce pas un peu normal ? C’était même lui qui avait encouragé, d’une certaine manière, son obsession pour le « beau guitariste de Bad Luck. »
« Vous allez vous revoir, maintenant que tu es rentré à Kyoto ?
- Ça m’étonnerait beaucoup. Les Bad Luck ont un planning serré à ce que j’ai cru comprendre.
- Mais vous allez garder le contact, non ? Ce serait dommage… dit la lycéenne d’un ton déçu.
- Bah, on a chacun des objectifs différents. Et puis, mon rôle c’était de lui apprendre à jouer du piano, il se débrouille bien maintenant, donc on peut dire que j’ai rempli ma part du contrat. » Suguru prit un macaron à la fraise et l’avala tout rond. Il en arrivait à se surprendre par sa capacité à ne rien laisser filtrer de ses sentiments quand il parlait de Nakano, comme si celui-ci n’avait jamais été rien d’autre qu’on bon camarade, un élève avec qui il s’était lié d’amitié. Il lui fallait garder pour lui la détresse et la colère qui le rongeaient en permanence, la nuit surtout lorsqu’il se retrouvait seul avec ses pensées qu’il ne pouvait confier à personne… Quelquefois même, il avait la sensation d’étouffer.
« Tu m’as dit que les Bad Luck préparaient une tournée, tu ne sais pas s’ils vont passer à Kyoto ? »
Le garçon eut l’impression de recevoir un coup dans le ventre à cette question mais il n’en laissa rien paraître et se contenta de hausser les épaules – tout en se rabattant sur la boîte à biscuits.
« Aucune idée. Et puis, entre nous, je ne suis pas fan de ce genre de musique.
- Ce que tu peux être snob ! Tu avais l’air de t’amuser pourtant, au dernier concert !
- Oui, mais c’était pas pareil. Et puis, je vais peut-être moi même partir en tournée. J’ai rendez-vous après-demain avec Oda, mon agent, pour en discuter. »
S’occuper l’esprit par le travail n’avait soudain jamais paru plus urgent. S’il parvenait à s’absorber dans les préparatifs et les répétitions d’une série de concerts, il arriverait à penser moins souvent à Nakano et à sa trahison abominable.
Sauf, bien sûr, pendant la nuit.
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Bavard, excessif, envahissant : Fumiki Oda était tout ceci et bien davantage, mais il était aussi efficace. Redoutablement efficace même, et quand il se lançait dans une entreprise il parvenait toujours à la conduire de la meilleure des manières possibles. Il n’avait pas chômé durant le séjour de Suguru à Tokyo et avait pris un certain nombre de contacts, dont quelques-uns pouvaient se révéler intéressants.
En temps normal, Suguru n’appréciait que très modérément les longs élans verbeux de son agent – incapable quoi qu’il arrive de faire preuve de concision – mais compte tenu des circonstances il était presque content de se laisser étourdir par ce tourbillon de paroles, se laisser charrier par ce torrent de phrases ininterrompues sans qu’il lui soit nécessaire de penser.
« … et donc, que dites-vous de ceci : une tournée de trois semaines dans le Kantô, principalement Tokyo et ses environs. Monsieur Sasabe a été très favorablement impressionné par les critiques de votre dernière représentation en décembre dernier et l’enregistrement que vous venez de faire a lui aussi joué en votre faveur. Cela m’a l’air très intéressant, n’est-ce pas ?
- En effet. Et quelles seraient les dates ? »
Oda consulta frénétiquement ses papiers. Bien qu’étant quelqu’un de maladivement organisé, il donnait toujours au jeune musicien l’impression de se noyer dans ses dossiers.
« Première représentation le 19 mars à Tokyo, ce qui vous laisse presqu’un mois pour la préparer. Avez-vous une idée des morceaux que vous interprèteriez ? »
Suguru réfléchit un court instant. Oui, il avait une idée, et il était certain qu’avec cela il aurait une toute autre préoccupation en tête qu’un certain guitariste du nom d’Hiroshi Nakano.
« La Sonate n° 1 de Rachmaninov, répondit-il d’un ton de défi. Son agent manqua de lâcher son stylo.
- La… La Sonate n° 1 ? Vous… Vous êtes sérieux ?
- Quoi ? Vous ne me croyez pas capable de l’interpréter ?
- Je n’ai pas dit ça ! Mais… Ce n’est pas un morceau facile et il est de plus très long. Croyez-vous que ce soit bien prudent dans ces circonstances ? »
La Sonate pour piano n°1 en ré mineur opus 28, de Sergei Rachmaninov, faisait figure d’épouvantail dans le monde du piano classique. Hyper technique et d’une longueur fleuve – près de quarante minutes – elle constituait un exercice périlleux et redouté pour un bon nombre de pianistes. Suguru ne pouvait rêver d’un meilleur moyen pour se faire faire définitivement un nom et tenir à l’écart le souvenir obsédant et douloureux de sa récente rupture.
« Ne vous en faites pas, monsieur Oda. Je connais assez bien ce morceau. Et en quatre semaines j’estime avoir le temps de bien me préparer à l’interpréter. Bien entendu, si monsieur Sasabe n’est pas d’accord avec mon choix… »
Il laissa sa phrase en suspens mais il ne doutait pas un seul instant d’obtenir gain de cause. Cette sonate était un défi qu’il lançait, à sa technique et à ses sentiments.
Monsieur Sasabe accepta. Et Suguru se lança à corps perdu dans ses répétitions, espérant ce faisant oublier dans le travail le souvenir de tout ce qu’Hiroshi et lui avaient partagé.
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Hiroshi huma l’écharpe rouge et se pelotonna contre. Suguru lui manquait cruellement mais lui peut-être pas. Le jeune pianiste n’avait-il pas accepté la situation trop facilement ?
Un coup d’œil au réveil l’informa qu’il devait partir sinon il serait en retard pour aller chercher Mineko à l’hôpital. Sa fiancée n’avait rien dit à ses parents mais là allait être leur première confrontation où ils seraient seuls.
Pour l’occasion, son père lui avait prêté une de ses voitures.
« Il ne manquerait plus que vous ayez un accident et que tu la blesses ! » s’était-il plaint en lui fourrant dans les mains les clés d’un coupé Mercedes.
Il gara le véhicule et prit le bouquet de fleurs qu’il avait acheté en chemin.
Mineko l’attendait assise sur son lit et leva un regard fatigué quand il entra.
« Bonjour, Mineko-san »
La jeune fille ne répondit pas. Elle prit le bouquet d’iris, le sentit et le serra contre elle.
« Mes préférées… soupira-t-elle. Nous rentrons ? »
L’un à côté de l’autre, ils se dirigèrent vers l’automobile et s’y installèrent.
Le trajet fut silencieux et quand Hiroshi s’arrêta devant l’immeuble de la jeune fille, il fut surpris qu’elle lui demande de monter. Obéissant, il gara la voiture et rejoignit sa fiancée chez elle.
Il resta pétrifié sur le seuil de la porte quand elle lui ouvrit. Le sol était parsemé de pétales d’iris.
« Tu croyais qu’un simple bouquet me calmerait et me ferait oublier ta putain ? »
Un frisson parcourut l’échine d’Hiroshi. Il avança vers elle et la gifla.
« Regarde toi ! Tu gifles une fille !
- Regarde toi. Regarde ce que nous sommes devenus. Deux êtres aigris qui se détestent. J’ai encaissé depuis que Yuji est parti mais là il va falloir que nous mettions les choses au clair. Je ne suis pas responsable de son départ. Je ne suis pas responsable de ce mariage. Et… et toi non plus », dit-il, adouci.
Il franchit les derniers pas qui le séparait de la jeune fille et la serra contre lui :
« Je t’aime, Mineko-san. Je t’aime depuis des années, depuis que je te connais mais j’ai été bouleversé quand Yuji est parti. Tu ressemblais à un oiseau à qui on avait coupé les ailes. Si fragile et si malheureuse.
- Tu… tu m’aimes ? renifla l’étudiante.
- Pas comme Yuji, du moins… depuis peu.
- Il ne m’aime plus. Il m’a abandonnée.
- Il est plus sauvage que toi. Il reviendra, j’en suis sûr. Mais tu ne dois plus m’en vouloir. Je ferai tout pour ton bonheur mais nous ne sommes pas destinés à être ensemble.
- Oh Hiro-chan, excuse-moi pour tout ce que je t’ai fait. »
Toujours blottie contre son fiancé, elle déversa ses larmes.
« Mineko-san, on ne peut plus rester ensemble. Nous serons trop malheureux.
- Nous… nous devons le dire à nos parents ?
- Pas tout de suite. Nous pouvons attendre encore un peu.
- Et cette fille, Hiro-chan. Comment est-elle ?
- Quelle fille ?
- Celle que tu aimes.
- C'est-à-dire que… »
En réfléchissant à ses mots, il décrivit Suguru en employant un genre neutre. Il avait été suffisamment insolent pour en plus annoncer qu’il aimait un garçon.
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Tout s’était arrangé avec Mineko. Ils étaient de nouveau ces amis confidents et complices. Suguru était une autre histoire. Il avait pensé à l’appeler mais pour lui dire quoi ? Qu’il était vraiment libre et tout à lui ? Il avait voulu lui écrire une lettre mais n’aurait-elle pas fini à la poubelle ? Le mieux était donc de se présenter de visu. Oui mais avec la tournée qui approchait ça n’allait pas être facile.
Comme pour la Saint-Valentin, les boutiques regorgeaient d’articles blancs à l’approche du White Day. Des pulls, polos, peluches aussi. Que choisir ?
Il suivit un groupes de lycéens mais comprit son erreur : les adolescents cherchaient un cadeau pour des filles. Il erra dans les rayons des plus grands magasins et regarda les objets défiler. Peignoir, couteau suisse, tasse personnalisée, bouteille de bon vin, service à thé. Ne trouvant rien il passa chez un disquaire et tilta. L’Album Blanc des Beatles en vinyle ! Bon, rien de passionnant mais peut-être qu’avec une carte ça passerait mieux. Il rentra satisfait chez lui et fourra le disque empaqueté dans ses affaires : Shuichi et lui partaient pour trois mois de tournée et il ne se trouverait pas loin de Kyoto pour le White Day.
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La tournée était un véritable succès. Les deux musiciens étaient animés par une rage incroyable.
Le 13 mars était leur premier soir à Kobe et ils devaient s’y produire pendant quatre jours. Hiroshi avait calculé que s’il partait à l’aube, il arriverait vers 9h30 à Kyoto ce qui lui laissait trente minutes avant d’aller chez les parents de Suguru. Ça tombait bien c’était un samedi et s’il ne partait pas trop tard, il reviendrait largement à l’heure pour le concert.
Le 14 mars, il sortit tout doucement en laissant un mot à Shuichi, histoire que Sakano et K ne s’énervent pas trop en ne le trouvant pas.
Il empaqueta l’écharpe rouge et le disque et loua une moto. Il roula le plus vite possible. Quand les indications annoncèrent Kyoto à la prochaine sortie, son cœur explosa. Il allait revoir Suguru qui lui avait tant manqué.
Il prit un café et attendit 10 heures comme convenu, et à l’heure pile il se présenta chez les Fujisaki.
Ce fut Suguru qui ouvrit. Son visage se figea.
« Suguru, je… »
Mais il n’eut pas le temps de poursuivre ; ce dernier referma vivement la porte que Nakano bloqua avec son pied.
« Laisse-moi m’expliquer !
- Non. Vous avez été très clair à Tokyo.
- Suguru…
- Partez ou je hurle.
- Écoute-moi. Je n’en ai pas pour longtemps. Je… je t’aime. »
Pensant recevoir un meilleur accueil, le guitariste attendit mais Suguru ne réagit pas.
« Suguru… souffla-t-il.
- Votre temps est écoulé et le mien est précieux. Je pars en tournée.
- Ah oui ?
- Oui, mais cela ne vous concerne plus. Partez maintenant. »
Sans trop réfléchir, Hiroshi ouvrit la porte, attira le garçon contre lui et l’embrassa avec force mais l’autre se débattit et il le relâcha. Nakano profita de ce moment de faiblesse pour lui remettre le paquet avec le disque :
« Je t’aime et je ne renoncerai pas. Je serai à chacun de tes concerts jusqu’à ce que tu veuilles me parler.
- Allez vous-en ! » s’époumona Suguru alors qu’Hiroshi remontait sur la moto louée et il partit en lui faisant un signe de la main, l’écharpe toujours sous la selle. ________________________________________
White Day : pendant au Japon de la Saint-Valentin, le 14 mars. Ce jour-là, les garçons offrent aux filles quelque chose de blanc pour les remercier de leur cadeau donné un mois avant.
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