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CHAPITRE XI
Le cœur battant à tout rompre, Suguru demeura un long instant dans le couloir de l’entrée, les yeux fixés sur le paquet plat et carré qu’Hiroshi lui avait mis de force entre les mains. Inutile de chercher à le nier, le revoir l’avait bouleversé. Pourquoi était-il revenu ? Que cherchait-il à faire après la manière dont il avait imposé leur rupture ? Il avait dit qu’il l’aimait. À quoi jouait-il ?
Suguru s’était débattu avec rudesse quand le guitariste l’avait embrassé, mais ce baiser précipité, presque brutal et dont il n’avait pas voulu l’avait profondément ébranlé, ravivant le souvenir ô combien vivace d’étreintes partagées et de moments complices. Mais tout ceci était bien terminé, alors que voulait Nakano ?
Le jeune garçon se rendit dans sa chambre et déposa le paquet sur son bureau. Sa raison lui hurlait de ne pas l’ouvrir, de ne pas céder et de s’en débarrasser sans même savoir ce qu’il contenait. Tirer définitivement un trait sur tout ce qui l’avait jamais rapproché d’Hiroshi. Suguru avait peut-être en apparence accepté la rupture sans protester mais il lui avait fallu faire des efforts inimaginables afin de parvenir à dissimuler son chagrin et sa colère. Il avait affreusement souffert de la séparation, et Nakano s’imaginait-il alors qu’il lui suffisait de sonner à sa porte la bouche en cœur pour que tout soit effacé ?
« Quel pauvre type », siffla le garçon entre ses dents en quittant la pièce, le paquet toujours intact sur son bureau.
Ce n’est que le soir venu, au moment de se mettre au lit, que Suguru céda. Il avait beau dire, sa curiosité avait fini par prendre le pas sur sa rancœur et sa colère. Lentement, il écarta le papier et en tira un album des Beatles accompagné d’une carte sur laquelle il lut :
« Selon Nietzsche « sans musique la vie serait une erreur » mais c’est peut-être sans toi que la vie serait une erreur. Je t'aime et tu me manques. »
« Des belles paroles, toujours, maugréa le pianiste en plaçant le mot dans un tiroir. Et c’est bien gentil d’offrir un vinyle mais comment je l’écoute ? J’ai pas de platine, moi. »
Suguru savait que son ex-petit ami était fan de pop anglaise et possédait une belle collection de disques vinyles dont certains, difficilement trouvables, avaient de la valeur. En faisant ce genre de cadeau il avait pensé selon ses goûts et, de ce fait, avait une nouvelle fois affirmé son égoïsme. Hiroshi Nakano ne pensait jamais qu’à lui.
Le garçon songea néanmoins à aller chercher au grenier le vieil électrophone de son père – avec un peu de chance il fonctionnait toujours.
Et qu’avait dit Nakano en partant ?
Je t’aime et je ne renoncerai pas. Je serai à chacun de tes concerts jusqu’à ce que tu veuilles me parler.
Hé bien, il allait voir ça. Encore de jolies paroles, sans doute… Mais si le guitariste voulait jouer à ce petit jeu-là, Suguru était prêt à le prendre au mot.
OoOoOoOoOoO
Bien entendu, il n’est pas là.
Suguru laissa échapper un petit soupir. Qu’avait-il espéré ?
Rien du tout. Que Nakano soit là ou pas ne change absolument rien. Peu m’importe ce qu’il puisse faire, la seule chose qui compte ce soir c’est le concert.
« Monsieur Fujisaki ! Est-ce que tout va bien ? l’interpella Oda.
- Oui, pourquoi est-ce que ça n’irait pas ? Ce n’est pas comme si je jouais pour la première fois en public, rétorqua le jeune garçon avec un peu d’humeur.
- C’est que… Vous paraissez contrarié et… »
Contrarié ? À cause de cet imbécile de Nakano ? Il ferait beau voir !
Suguru se retourna vers son agent et lui décocha un sourire dont son cousin aurait été fier.
« Ne vous en faites pas, monsieur Oda. Tout va très bien se passer. »
Il était d’ailleurs temps d’entrer en scène. Pour la première représentation de sa tournée, et sur un morceau aussi technique que la Sonate pour piano n° 1 en ré mineur, il ne pouvait pas se permettre de se laisser distraire par ses états d’âme.
Il prit une profonde inspiration et, bannissant toute pensée de Nakano de son esprit, il passa sur scène sous les applaudissements de l’assistance.
OoOoOoOoOoO
Quelle que soit la chose qui avait tracassé Suguru – et il y avait eu quelque chose quoi qu’il ait pu en dire – ou n’en rien dire, d’ailleurs ; Fujisaki ne lui avait jamais fait part de ses problèmes, elle ne l’avait pas empêché de délivrer une interprétation remarquable de la Sonate n° 1. Un effort continu de près de quarante minutes au terme duquel le public lui avait fait un triomphe, ce qui était d’excellent augure pour la suite de sa tournée.
« C’était fantastique, monsieur Fujisaki ! Quelle interprétation magistrale ! J’avais tort de m’inquiéter ! l’accueillit Oda dans les coulisses.
- Vous vous êtes inquiété ? Vous n’avez pas confiance en moi, alors, le nargua Suguru.
- Bien sûr que oui ! Mais c’est un morceau si délicat… »
Le jeune garçon entra dans sa loge, satisfait mais quelque peu éprouvé par sa prestation. Même s’il n’en avait rien laissé paraître, il avait été nerveux. Donner une interprétation moyenne de la Sonate n° 1aurait été désastreux ; un morceau pareil requérait l’excellence, tout simplement.
Machinalement, il consulta la messagerie de son téléphone portable, et quelle ne fut pas sa surprise en en trouvant un d’Hiroshi !
Je ne peux hélas pas venir te voir ce soir mais je pense à toi. Bonne chance pour ta représentation. Je t’aime.
« Pff. S’il s’imagine que ça va changer quoi que ce soit… » marmonna-t-il en remettant le téléphone dans sa poche, mais tout au fond de lui il éprouvait une étrange petite satisfaction.
OoOoOoOoOoO
Les concerts s’enchaînaient pour Suguru comme pour Hiroshi. Le message envoyé par le guitariste n’était pas resté isolé. La soirée suivante, Suguru s’était vu remettre dans sa loge, entre quelques bouquets de fleurs, un petit paquet enveloppé dans un papier panaché de rouge : une boîte de chocolats. Avaient suivi un autre message, un assortiment de wagashis, une carte. Effectivement, même s’il n’était pas physiquement présent, Hiroshi ne manquait jamais de lui envoyer quelque chose pour lui rappeler sa promesse.
Mais ce soir-là, alors que Suguru jouait dans une salle de Kamakura et que, par habitude, il jetait un coup d’œil aux spectateurs en train de s’installer, son cœur fit un bond dans sa poitrine : impossible en effet de rater le grand jeune homme aux cheveux longs revêtu d’un blouson de moto en cuir qui venait de franchir les portes de la salle. Comme s’il avait senti son regard, Hiroshi leva la tête vers la scène et Suguru battit en retraite dans les coulisses. Ainsi, il avait fini par venir ! Hé bien, il allait en avoir pour son argent !
Après une première partie de tournée dans le sud du Japon, les Bad Luck étaient remontés au centre de l’archipel avant de poursuivre et d’achever leur parcours dans le nord. Hiroshi avait attendu cette opportunité avec impatience pour mettre sa promesse à exécution, et ce soir-là c’était la toute première fois qu’il allait assister à un concert de son ex-petit ami… Et il était plus qu’impatient de l’entendre interpréter ce morceau qui, avait-il appris, était l’un des plus difficiles du répertoire classique.
Quelques instants plus tard, à 21 heures exactes, Suguru fit son entrée sur scène, sobrement habillé de noir. Son regard survola la salle comme s’il cherchait quelqu’un parmi les spectateurs plongés dans la pénombre, puis il prit place devant le piano et commença à jouer. Hiroshi ferma les yeux et se laissa emporter par la mélodie virtuose qui prenait naissance sous les doigts du jeune garçon.
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« Tu sors encore ce soir, Hiro ?
- Oui. Ne t’en fais pas, Shuichi, je ne rentrerai pas trop tard. Et puis, on est bien rôdés sur la tournée maintenant, il n’y aura qu’à réorganiser la playlist pour demain.
- C’est pas pour la tournée que je m’inquiète, Hiro, c’est pour toi. C’est dangereux tous ces trajets à moto que tu fais. Tout ça pour voir ce gosse ! Même s’il te plaît, j’avoue que je ne comprends plus, là », protesta Shuichi, assis sur le lit de la chambre d’hôtel qu’il partageait avec son meilleur ami. Le manège de ce dernier n’avait pas tardé à mettre la puce à l’oreille du chanteur, à qui Hiroshi avait fini par avouer ce qu’il en était de ses sentiments pour Suguru. Il avait cependant tenu sous silence le fait qu’il avait trompé Mineko, et pour ce que Shuichi en savait, il ne s’était rien passé entre le pianiste et lui.
« Ne t’inquiète pas, il n’y a même pas cent bornes entre Toyohashi et Shizuoka. Je serai même de retour avant minuit, affirma Hiroshi en enfilant son blouson de moto. Bon je te laisse le soin de mettre K et Sakano au courant. Bonne soirée, Shu. »
Comme les fois précédentes, lors desquelles les Bad Luck ne jouaient pas, il enfourcha une moto de location et prit la direction de l’autoroute. Il avait hâte de revoir Suguru. Lors de la première représentation à laquelle il avait assisté, il avait été complètement bluffé par le jeu du jeune pianiste et les quarante minutes avaient filé comme un rêve. À deux reprises il avait retrouvé la même magie et voulait en profiter une dernière fois avant de quitter le Kantô pour gagner le nord du pays.
La circulation était relativement fluide en cette fin d’après midi, et peu avant 20 heures Hiroshi abordait la ville de Shizuoka. Comme il l’avait fait les fois d’avant, il comptait manger avant le concert dans le premier restaurant de ramen venu puis se rendre à la salle de spectacles.
Il avait quitté l’autoroute et roulait à allure modérée dans les faubourgs de Shizuoka quand une voiture sortit de sa file sans crier gare et se rabattit juste devant lui. Surpris, le jeune homme freine brutalement et braqua pour l’éviter, sans y parvenir complètement. La moto heurta violement l’aile droite de l’auto et fit une embardée, désarçonnant son pilote qui alla rouler sur la chaussée.
OoOoOoOoOoO
Suguru fixait, rageur, son téléphone qui sonnait. Si c’était Nakano, qu’il aille au diable. Le pianiste s’était habitué aux attentions de son ex-petit ami et ce soir-là, il avait finalement jeté l’éponge. Pas de fleurs, pas de chocolats, pas de messages. Il n’était même pas dans la salle, pesta Fujisaki. Rien.
Que des belles paroles, songea-t-il.
La sonnerie incessante du téléphone l’agaçait et il décrocha.
Sa colère fondit sous la stupeur.
« Je crois que tu devrais être content, Fujisaki. S’il a eu cet accident, c’est ta faute. Non seulement il fait son boulot mais le soir il traverse la moitié du pays pour te retrouver. Tu aurais dû le dissuader de venir te voir. »
L’adolescent se laissa tomber sur une chaise aux mots du chanteur des Bad Luck. Il venait de lui apprendre qu’Hiroshi avait eu un accident de moto.
« Où est-il ? articula-t-il avec difficulté. Il va bien ?
- À l’hôpital de Shizuoka... chambre 124.
- Merci monsieur Shindo de m’avoir appelé. »
Il raccrocha. Seul, dans sa chambre, il ravala son orgueil et composa le numéro d’Hiroshi mais tomba sur la messagerie. Il était toujours à Shizuoka, peut-être pouvait-il voir le guitariste tout de suite ?
Il sortit de sa chambre et prévint son manager qu’il allait faire un tour mais reviendrait à temps pour sa dernière représentation dans la ville.
Durant le trajet en taxi, il réfléchit. Peut-être n’allait-on pas le laisser entrer mais si Shindo lui avait communiqué le numéro de la chambre, ça n’était pas innocent.
Il adopta un profil bas à l’hôpital et suivit un homme qui semblait se diriger dans la même direction. Il s’arrêta un moment avant de pénétrer dans la pièce. Hiroshi était allongé et avait l’air de dormir. Le chanteur n’avait pas précisé l’état de son ami, aussi bien était-il dans le coma. Comme une infirmière arrivait, il s’engouffra dans la chambre et s’avança silencieusement vers le patient. Il tira une chaise et s’assit à ses côtés.
« Je suis désolé de ce qui vous est arrivé… Hiroshi », murmura-t-il pour lui-même.
Un peu hésitant, il prit la main du guitariste dans la sienne :
« Je vous en voulais de vous être moqué de mes sentiments. Alors… comprenez-moi, vous revenez la bouche en cœur, avec de beaux sentiments mais je ne sais plus quoi croire. »
Oui, c’était plus facile de dire à voix haute ses doutes et ses appréhensions. En plus, Nakano n’entendait pas. Au moins Fujisaki serait plus serein quand son ex-petit ami reprendrait conscience.
« Je… Vous m’avez brisé le cœur, Hiroshi. Mais… vous m’avez manqué aussi. Je voudrais vous croire quand vous dites m’aimer mais vous avez joué avec moi, poursuivit-il avec une pointe de colère. Je… je voudrais que vous ne soyez qu’à moi.
- C’est le cas, murmura l’autre garçon en ouvrant ses yeux gris.
- Oh !! Vous ne dormiez pas ??
- Non, je me reposais.
- Vous m’avez encore menti, Hiroshi », se plaignit Suguru en retirant sa main.
Mais Nakano la maintint dans la sienne.
« Il faut qu’on parle. Je… Commence par t’asseoir », proposa-t-il gentiment.
L’adolescent se résigna et reprit sa place sur la chaise.
« Il s’est passé tellement de choses, dit Hiroshi en tassant les oreillers derrière lui. Commençons par le début. Je… j’ai quitté Mineko-san le jour de la Saint Valentin. Nous nous sommes disputés parce que notre relation n’était qu’une mascarade. Elle ne pensait qu’à Yuji et moi à toi mais quelques jours plus tard elle… elle a fait une tentative de suicide. Ça n’était pas la première fois. Quand Yuji est parti, ça l’a bouleversée et elle revivait ça avec moi. C’est alors que je me suis résigné à être auprès d’elle plutôt que de toi. Elle avait besoin de moi. Mais nous avons parlé et ce n’est pas de moi dont elle a besoin, c’est de mon frère. Je lui ai dit pour toi et moi, enfin elle ne sait pas que c’est toi. Elle sait juste que… que j’aime quelqu’un. Je t’aime vraiment. Il n’y a que deux personnes qui ont compté pour moi et… tu en fais partie. Je suis minable d’avoir hésité entre vous deux et de ne t’avoir rien dit. Laisse-moi une seconde chance, je t’en prie. »
Suguru ne dit rien. Il n’aimait pas cette attitude un peu pitoyable mais au moins connaissait-il toute l’histoire.
« Vous comprenez que je me suis senti trahi et abusé.
- Oui, j’aurais dû t’en parler. Excuse-moi.
- Mais… je vous aime aussi, avoua-t-il avec un sourire timide. Alors… je vous donne une seconde chance mais n’en abusez pas, conclut-il avec un sourire digne de son cousin. N’est-ce pas mon écharpe ? demanda-t-il en voyant l’étoffe rouge.
- Je voulais te la rendre mais j’ai toujours cru qu’elle était comme le fil rouge qui nous liait. Nous nous sommes rencontrés grâce à elle. »
Suguru se pencha et accorda un baiser tendre à son petit ami.
« Vous avez pris du retard dans votre tournée.
- Nous reviendrons à Toyohashi à la fin de notre tournée. Sakano était dans un sale état, K ivre de colère et Shuichi complètement effondré.
- Vous avez l’air d’aller bien, non ?
- Oui, l’accident était mineur. Je… j’ai voulu rester un peu ici pour que tu viennes. Mais je n’avais rien prémédité et je n’ai pas tant simulé que ça ! s’empressa-t-il d’ajouter en voyant Suguru froncer les sourcils. Tu me redonnerais un baiser magique pour que je guérisse ?
- Vous êtes un enfant, Hiroshi.
- Pas de partout. Tu veux vérifier ? » répliqua le guitariste juste pour faire rougir son petit ami.
Mais la porte s’ouvrit et une infirmière pria Suguru de partir, ça n’était pas l’heure des visites, il n’avait rien à faire là ! Les deux garçons se saluèrent et promirent de s’appeler dès que possible.
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