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CHAPITRE XII
La rentrée scolaire s’était faite sans lui.
En fin de compte, ses obligations professionnelles n’étaient pas compatibles avec une scolarité classique. Avec cette tournée, Suguru avait dû faire un choix : faire passer en premier la musique ou ses études. Il ne se trouvait même pas à Kyoto quand Narumi lui avait téléphoné pour lui donner le résultat du hensachi, l’examen continu qui établissait le classement national de chaque élève. La jeune fille, avec 88 pour cent, était plutôt satisfaite de son rang. Le pianiste, avec 71 pour cent, était en revanche beaucoup plus bas dans le tableau et il lui fallait se rendre à l’évidence : ce n’était pas avec un résultat pareil qu’il pourrait un jour prétendre postuler aux meilleures universités du pays.
Donc, études ou musique, la décision n’avait pas été difficile à prendre, d’autant qu’il avait été en tournée durant les quinze jours de vacances de printemps et n’avait pas participé à la rentrée des classes. Mise au courant par téléphone, Narumi lui avait fait part de sa déception tout en le félicitant pour la tournure de sa carrière et en l’encourageant chaudement – tout ceci avec excès, comme à son habitude.
Cependant, si Suguru avait décidé d’arrêter le lycée, il n’en suivait pas moins un enseignement à distance ; hors de question de couper court à ses examens finaux, avaient décrété ses parents, et lui même voulait aller au bout de son cursus, du moins lycéen.
L’esprit en paix sur le plan scolaire, Suguru l’était moins sur le plan sentimental. L’accident d’Hiroshi l’avait ébranlé, même si en fin de compte le guitariste n’avait été que contusionné suite au choc. Mais si cela avait été plus grave ? En dépit de tout ce qu’il avait pu prétendre, le jeune garçon s’en serait voulu jusqu’à la fin de ses jours si Hiroshi avait été gravement blessé – ou pire – dans l’accident.
À partir du jour de leur réconciliation, les messages et petits cadeaux avaient été remplacés par des appels téléphoniques et entendre chaque soir – et plus – la voix de son petit ami lui réchauffait le cœur. Cependant, les Bad Luck étaient toujours en tournée et, à présent que lui était relativement disponible, Hiroshi et Shuichi se produisaient à Hokkaido. En désespoir de cause, Suguru était allé chercher le vieil électrophone de son père au grenier et, le soir, écoutait quelques chansons de l’Album Blanc avant de se coucher.
Mais à présent, la fin de la tournée des Bad Luck approchait et, pour clore ces trois mois de représentations le groupe devait repasser à Toyohashi, où le concert avait été annulé à la suite de l’accident d’Hiroshi. Cette fois, Suguru avait décidé que c’était à son tour de se déplacer pour aller surprendre son petit ami, d’autant qu’il avait une nouvelle importante à lui annoncer et qu’il préférait le faire de vive voix plutôt que par téléphone.
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Un dernier geste de la main, un dernier salut aux centaines de fans amassés devant eux qui scandaient le nom de Bad Luck en frappant des mains en cadence, et Shuichi et Hiroshi quittèrent la scène. Ce dernier concert marquait la fin de leur tournée et leur retour à Tokyo, et ils étaient heureux d’en avoir terminé. Certes, ces trois mois avaient été intenses, riches de partage avec le public aux quatre coins du Japon. Les gens les aimaient et ils n’avaient pas ménagé leurs efforts pour leur offrir à chaque fois le meilleur des spectacles en se donnant sans retenue. Toutefois, un retour à la maison leur apparaissait en cet instant comme la plus belle chose qui pouvait leur arriver à courte échéance.
Shuichi brûlait d’impatience à la perspective de se retrouver bientôt entre les bras de Yuki, mais si Hiroshi avait lui aussi hâte de rentrer chez lui, il lui faudrait attendre quelques jours avant de pouvoir se rendre à Kyoto retrouver Suguru. Après tout, personne dans son entourage ne savait que les fiançailles entre Mineko et lui étaient rompues et il aurait été curieux qu’il ne passe pas un peu de temps en compagnie de la jeune fille.
« C’était vraiment chaud ce soir ! s’exclama Shuichi. Je suis crevé, j’ai plus qu’une envie c’est rentrer à l’hôtel et me laisser tomber dans mon lit !
- Dommage qu’il n’y ait pas Yuki dedans, pas vrai ? Mais demain tu pourras roucouler tant que tu le voudras dans ses bras », le taquina son ami en s’engageant dans le couloir qui menait aux loges.
« Hiroshi ! »
Stupéfait, celui-ci se retourna en direction de la voix familière qui venait de lancer son nom. Suguru venait vers lui, accompagné de K et Sakano.
« Suguru ? Mais… qu’est-ce que tu fais ici ?
- Je suis venu assister à votre dernier concert. Vous étiez très bons ce soir ! Bonsoir, monsieur Shindo », ajouta-t-il avec un petit hochement de tête sec et froid à l’adresse du chanteur de Bad Luck qui le salua de même et s’éloigna.
« Tu ne m’avais rien dit ! Si j’avais su que tu étais là… dit Hiroshi qui mourait littéralement d’envie d’étreindre le jeune garçon de toutes ses forces et de se repaître de ses lèvres sucrées.
- Je voulais vous faire une surprise. Et puis, j’aime vous voir sur scène. Je finirai peut-être même par aimer ce que vous faites, qui sait ? répondit le pianiste d’un ton léger.
- Mais… Comment es-tu venu ici ? Quelqu’un t’accompagne ?
- Pour tout dire… Je suis venu directement en train et je n’ai nulle part où dormir. Cela vous dérangerait-il beaucoup de… m’héberger pour cette nuit ? » demanda Suguru, l’air modeste sous ses cils baissés. Une multitude de pensées plus ou moins honnêtes traversa l’esprit du jeune homme qui répondit posément : « Mais bien entendu. Il n’y a absolument aucun problème.
- Hiro ! Tu viens te changer ? appela Shuichi de la porte de la loge, et le lycéen hocha la tête.
- Il a raison, vous feriez mieux d’y aller. Je vous attends en compagnie de messieurs K et Sakano. Dépêchez-vous ! » conclut-il avec un petit sourire.
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Suguru et lui, seuls dans une chambre d’hôtel. Jamais Hiroshi n’aurait pensé que son rêve se réaliserait aussi rapidement, surtout après la mésentente qui avait précédé mais c’était pourtant réel, comme en attestait les baisers féroces dont son petit ami le dévorait.
Force était de le reconnaître, jamais encore le guitariste n’avait été embrassé avec pareille ardeur, et s’il avait cru Suguru timide au début, il avait bien été contraint de réviser son jugement sitôt la porte de la chambre refermée. Non que cela lui ait déplu, d’ailleurs… Mais en fin de compte, son petit ami allait vite en besogne et il était un peu pris de court.
« Tu vas finir par… m’avaler tout cru… souffla Hiroshi en s’écartant de l’étreinte possessive du jeune garçon.
- Si vous saviez combien j’en avais envie, ronronna celui-ci en fourrant sa tête dans le creux du cou du jeune homme d’un geste très félin.
- Moi aussi, mon petit amour. Mais dis-moi… Comment t’es-tu procuré une place pour le concert de ce soir ? Tout était vendu avant le début de la tournée. »
Suguru hésita. Jusqu’à ce jour, il avait gardé le secret sur sa relation de parenté avec Tohma Seguchi mais n’était-il pas temps d’être honnête et de tout révéler ?
« Je… je me suis arrangé avec mon cousin, répondit-il enfin. Hiroshi le regarda avec curiosité.
- Ton cousin ? répéta-t-il, intrigué.
- Oui. Monsieur Seguchi. Je suis le cousin de Tohma Seguchi, avoua le jeune garçon qui, devant la surprise de son petit ami, s’empressa d’ajouter, mais je ne vous ai rien dit au début car je ne voulais pas que vous me voyiez juste comme le « cousin de ». Monsieur Seguchi est une superstar et… »
Hiroshi lui posa son index sur les lèvres pour le faire taire.
« Tu n’as pas à te justifier. Je t’ai entendu jouer, c’était fantastique, et ce n’était pas ton cousin qui était assis à ta place. C’est toi que j’aime, Suguru Fujisaki, conclut-il avant de l’embrasser avec douceur.
- Hiroshi… J’ai quelque chose d’autre à vous dire.
- Quoi donc ? Encore de la famille célèbre ?
Non. Je… J’ai choisi de privilégier ma carrière musicale plutôt que mes études et… je vais m’installer à Tokyo, expliqua le pianiste. J’en ai discuté avec mes parents et eux aussi pensent que ce sera mieux pour moi sur le plan professionnel. Et puis comme ça… nous serons aussi plus proches. Qu’en dites-vous ? »
Un sourire lumineux éclaira le visage du jeune homme.
« J’en dis que c’est la meilleure nouvelle que j’ai eu depuis longtemps ! Et où vas-tu loger, là-bas ?
- En résidence étudiante, je suppose. Je ne sais pas encore. Dans un premier temps, je vais rester chez mon cousin.
- Ah oui, un certain Tohma Seguchi, c’est ça ? plaisanta Hiroshi. Mais dis-moi, j’y pense, tes parents te laissent passer la nuit dans la chambre de quelqu’un qu’ils connaissent à peine, à ton âge ? »
Suguru gloussa.
« Hé bien, officiellement je suis censé dormir chez des amis à moi à l’autre bout de Kyoto. Je ne suis pas attendu chez moi avant dix ou onze heures demain, ce qui fait que je n’aurais pas à me lever aux aurores pour aller prendre mon train. À quelle heure devez-vous libérer la chambre, Hiroshi ? »
Ce dernier le regarda avec des yeux ronds puis éclata de rire avant de le renverser sur le lit.
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Ils restèrent de longues minutes à s’embrasser. Leurs mains, légèrement baladeuses, reprirent le chemin qu’elles avaient emprunté avant cette longue séparation. Ils se redécouvrirent avec caresses et baisers et retrouvèrent peu à peu leurs marques dans leur union.
« Personne ne nous dérangera cette fois », susurra Suguru entre deux baisers.
Hiroshi se raidit légèrement mais pas d’excitation. Il s’affola. Oui, personne ne les dérangerait cette fois, aucune échappatoire. Que fallait-il faire ? Il bredouilla les mots « concert », « transpiration », « douche » et quitta son petit ami en lui disant de faire comme chez lui. Hiroshi le fuyait à nouveau. Cachait-il quelque chose ?
Le lycéen détailla la pièce que le guitariste occupait depuis quelques nuits. Légèrement en désordre, le musicien ne devait pas avoir le coeur au rangement après les représentations. Parmi les vêtements épars, il vit une écharpe rouge. Son écharpe rouge. Alors que l’eau coulait dans la pièce d’à côté une idée lui traversa l’esprit…
Sous la douche, Hiroshi se posait moult questions.
Devait-il aller plus loin sans rien dire ? Feindre le sommeil et la fatigue semblait aussi tentant. Mais pourquoi ne pas dire la vérité ? Elle n’était pas si honteuse.
L’eau chaude et parfumée érodait ses doutes et ses peurs. Il avait confiance en Suguru, lui au moins ne l’avait jamais trahi. Et ne rien dire ou mentir aurait été une barrière de plus entre eux deux.
Il s’essuya les cheveux et noua une serviette autour de sa taille :
« Tu sais, je… »
Mais la phrase mourut.
« Vous êtes un cachottier, Hiroshi. Je la cherchais partout cette écharpe.
- Tu… Euh… Tu l’as trouvée, on dirait, articula difficilement le guitariste des Bad Luck.
- Vous ne venez pas ? »
Hypnotisé, le garçon ne put qu’obéir.
Suguru était alangui sur le lit, enroulé dans l’écharpe qui cachait certains charmes mais en révélait d’autres.
Les deux avaient le cœur qui battait à tout rompre. Malgré leur désir, jamais ils n’étaient allés aussi loin.
Hiroshi grimpa sur le lit et effleura la peau nue de son petit ami.
« Tu sais… on a le temps, dit-il en tremblant légèrement.
- C’est la fête, ce soir, non ?
- Si, si. Bien sûr.
- Détendez-vous, Hiroshi. »
Mais Nakano était tendu.
« Vous devriez me dire ce qui ne va pas, commença Suguru calmement. Mademoiselle Mineko ?
- Non. Plus maintenant. Mon frère est venu le mois dernier et… ils sont partis tous les deux. C’est un peu le désastre chez nous. Mon père est hors de lui et le père de Mineko-san… Il ne sait pas trop, expliqua Hiroshi en s’installant à côté de son petit ami. Il n’y a plus personne entre nous », conclut-il en refermant la serviette enroulée autour de sa taille.
Non, il n’y avait plus personne hormis ses propres doutes.
« Tu devrais te passer quelque chose.
- Hiroshi, quel est le problème ? Vous… vous ne me désirez pas ? »
Voilà, c’était le moment M.
Fuir ou répondre.
Hiroshi n’avait pas honte de sa virginité à vingt et un ans. Son image était populaire, il était agréable à regarder mais la vérité était qu’il n’avait pas vu le temps passer. Avant Mineko-san, ses flirts étaient restés légers. Puis Mineko lui avait volé son cœur. Bien sûr qu’il avait rencontré des filles mais il avait trouvé malhonnête de coucher avec une fille tout en pensant à une autre. Ainsi, les semaines, puis les mois et les années s’étaient écoulés sans que personne ne réchauffe le lit du guitariste. Et ça lui convenait.
Suguru avait non seulement rallumé son désir mais aussi son cœur. Pourtant, il hésitait encore à avouer ses craintes. N’avait-il pas choisi dix minutes plus tôt de lui dire ?
« Suguru, je… je dois te dire quelque chose. »
L’adolescent eut du mal à retenir une petite moue. Ce genre de phrases n’annonçait que rarement de bonnes nouvelles.
« Je… je t’ai dit que… que je n’avais jamais… euh flirté avec un garçon. Et bien… Avec les filles, je n’ai guère fait plus. En gros, je suis… je suis vierge.
- Et c’est tout ? demanda Fujisaki, détendu.
- J’ai aussi assassiné tous ceux de ma famille pour ne pas avoir de problème et donné leurs corps aux chiens sauvages mais ne t’inquiète pas, je n’ai pas laissé d’indices. D’ailleurs, K me couvrirait plutôt que de laisser moisir la poule aux œufs d’or en prison. »
Les deux garçons rirent.
« Vous savez, moi aussi je suis… enfin comme vous alors… C’est plutôt bien, non ?
- Mais tu as l’air d’avoir envie…
- Me mentiriez-vous, Hiroshi ? roucoula Suguru en enlaçant sont petit ami. Parce que dans ces cas-là, je me demande ce que je sens sous votre serviette. »
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