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CHAPITRE XIII
Non, Hiroshi ne mentait pas. En dépit de ses hésitations, une furieuse envie d’aller plus loin le tenaillait, cependant il redoutait son inexpérience. Avec Sae, il n’avait vécu que des fantasmes et ne connaissait absolument rien à l’amour physique entre garçons. Suguru non plus, manifestement. Il craignait de se laisser emporter, de blesser son petit ami par maladresse. Suguru le provoquait mais en fin de compte il n’en savait pas plus que lui et, le moment venu, comment réagirait-il ?
De son côté, Suguru était stupéfait par son audace. C’était la première fois qu’il se voyait réagir de cette manière – même si son expérience en la matière se limitait à la portion congrue – et il ne comprenait pas d’où lui venait cette assurance. Qu’il ait été capable de s’exhiber, équipé seulement de son écharpe, dépassait déjà, et de loin, son entendement. Maintenant, il était clairement en train de séduire son petit ami et parti comme il l’était… La peur de l’inconnu qui était tapie dans son cœur se mêlait à l’excitation et le poussait à des actes et des propos qui défiaient toute raison.
Il sentit les lèvres d’Hiroshi prendre possession des siennes, ses bras se refermer sur lui et se laissa emporter… jusqu’où le jeune homme voudrait bien l’emmener.
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L’hiver avait été long et rude sur Tokyo, mais après un printemps tardif et relativement doux, l’été s’était abattu sans crier gare sur la capitale nipponne. Néanmoins, dans son vaste bureau climatisé, Tohma Seguchi ne craignait rien de la chaleur lourde et étouffante qui pesait sur la ville.
« Comme je l’ai dit à ton agent, le lancement du label N-G Classique est un succès. Succès auquel tu as largement contribué, Suguru, et sur ce point je ne peux que te remercier. »
Assis face à son parent, le jeune garçon inclina respectueusement la tête mais garda le silence.
« J’ai également eu d’excellents échos de ta dernière tournée. Monsieur Morimoto, le directeur du département classique de N-G, a été séduit par ton interprétation de la Sonate n° 1 et envisagerait une collaboration avec toi pour d’autres disques. À présent que tu t’es installé à Tokyo tout va devenir plus simple, n’est-ce pas ?
- Oui. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi de venir vivre ici. »
Tohma le détailla d’un regard incisif puis sourit.
« Ton nouvel appartement te convient ? Je sais bien qu’il n’est pas très grand mais je comprends que tu veuilles ton indépendance, bien que j’aie promis à ta mère de garder un œil sur toi. Tu sais comment elle est… »
Après un court séjour chez son cousin et sa femme, Suguru avait emménagé dans un petit appartement situé dans un quartier calme et plutôt résidentiel – contrairement à Hiroshi, il ne pouvait concevoir de travailler dans un environnement animé.
« Oui, il est très bien. J’espère obtenir rapidement une connexion Internet mais en dehors de ça je suis installé aussi bien qu’on peut souhaiter l’être, répondit le jeune musicien.
- Parfait ! Dans ce cas, que dirais-tu de t’entretenir avec monsieur Morimoto ? Autant en profiter pour commencer à travailler, puisque tu es là. »
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« EXCLU : HIROSHI ET MINEKO C’EST FINI !! La folle histoire d’amour entre le beau guitariste de Bad Luck et sa charmante fiancée s’est terminée de façon incroyable par la fuite de Mineko avec Yuji, le frère aîné d’Hiroshi ! Qui aurait pu le croire ? Rien n’avait filtré jusque là mais depuis les rumeurs vont bon train et l’on parle déjà d’une autre fille dans le cœur de notre beau guitariste. Est-ce vrai ? Quoi qu’il en soit, les filles, pour l’instant il est officiellement célibataire alors vous devriez en profiter ! Maki Yokoya – Fifteen. »
Narumi resta de longues minutes à fixer l’article avec des yeux incrédules, puis elle se saisit d’un autre magazine de presse adolescente et le parcourut rapidement jusqu’à trouver un article similaire. Un troisième confirmait la chose et, le cœur battant, elle paya les trois revues et quitta presque en courant la librairie. Hiroshi célibataire, et Suguru qui ne lui avait rien dit ! Ah, mais il allait l’entendre !
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« … mais Naru-chan, je te jure ! Je n’étais au courant de rien ! » plaida Suguru, en pure perte. Son amie était lancée, et entre récriminations et envolées dramatiques, rien ne pouvait l’arrêter.
« Tu le vois tous les jours au travail et il ne t’a rien dit ? Tu essaies de me faire avaler ça, Suguru ? Dis plutôt qu’il a dû te faire promettre de ne rien dire ! Ce genre de choses, ça finit toujours par se savoir et maintenant ça y est ! Alors, espèce de traître, depuis combien de temps est-ce que tu es au courant de leur séparation ?!
- Narumi, je t’assure que…
- Ça m’est égal de toutes façons ! L’essentiel est que mon beau Hiro ne soit plus avec cette sorcière ! Tu imagines un peu, c’est elle qui l’a plaqué ! Elle est partie avec son beau-frère, tu te rends compte ?! Et après, elle peut bien jouer les Sainte-nitouche en kimono traditionnel sur les photos ! Pauvre Hiro… Comment est-ce qu’il va ? Il n’est pas trop effondré ? Il… Il ne va pas se suicider, hein ? À cause de cette garce ! »
Suguru se représentait parfaitement sa camarade en train d’arpenter sa chambre tout en appuyant ses déclamations de grands gestes dramatiques et emportés.
« Mais non, enfin. Il va très bien et…
- Dès que les vacances commenceront je viens te rejoindre à Tokyo ! Je vais lui faire oublier cette pauvre fille… Mais, Kamis ! Je n’ai rien de vert à me mettre et il adore le vert ! Il faudra avant que j’aille faire les boutiques, tu te rends compte sinon ?! »
Suguru cherchait désespérément un moyen de couper court à cette diatribe qui durait depuis près d’un quart d’heure quand la sonnerie de double appel retentit.
« Ah, Narumi, attends ! J’ai un autre appel ! » s’écria-t-il avant de basculer sur son nouvel interlocuteur qui n’était autre que son petit ami.
« Hiroshi ! Je… un instant, s’il vous plaît. J’ai Narumi en ligne et elle est déchaînée ! » énonça-t-il d’un ton affolé. Le guitariste se mit à rire.
« Elle a appris l’annonce de la rupture de mes fiançailles ? »
Tenue quelques temps cachée, la séparation des deux héritiers n’avait été révélée à la presse qu’une fois un compromis trouvé entre les deux familles et un remplaçant à Hiroshi désigné pour prendre les rênes du groupe. Un cousin du jeune homme, Omi, avait finalement été choisi et, contrairement à Yuji et son frère, lui avait le sens de l’entreprise et les diplômes adéquats.
« Oui, et maintenant elle veut venir à Tokyo vous conquérir !
- Remarque, elle est mignonne… Dis-moi, qu’est-ce que tu fais ce soir ? Ça te dit de dîner avec moi ? Je t’invite au restaurant pour fêter la reprise de mon indépendance et… tu pourrais rester dormir chez moi. Qu’en penses-tu ? »
Suguru sentit son cœur battre plus vite. Passer la nuit ensemble ? Les deux garçons ne s’étaient pas retrouvés seuls depuis cette soirée de concert à Toyohashi, et au final ils n’étaient pas allés plus loin que baisers et caresses poussées. Hiroshi ne se sentait tout simplement pas prêt, et Suguru ne l’avait pas pressé. Mais là…
« C’est… c’est d’accord, dit-il, un peu troublé.
- Super ! Alors, je passe te prendre chez toi à 19 heures. Habille-toi classe !
- D’accord. À ce soir, Hiroshi.
- Je t’aime. Passe le bonjour de ma part à Narumi », conclut le guitariste avec un petit rire, sachant pertinemment que son petit ami était loin d’en avoir terminé avec les doléances de la lycéenne.
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Il faisait encore très chaud quand les deux amants quittèrent le Kanetanaka An, restaurant de Ginza réputé pour sa cuisine kaiseki, traditionnelle et raffinée. Le repas, succulent, s’était achevé par un assortiment de wagashis, pâtisseries fines dont Suguru raffolait. Ce repas en tête-à-tête avait été le premier depuis le retour du jeune garçon à Tokyo, quelques jours auparavant. Certes, ils s’étaient croisés dans les locaux de N-G mais Suguru avait été pris par sa recherche de logement, avec l’aide de Mika, et de leur côté les Bad Luck avaient été très sollicités au retour de leur tournée. Cette soirée avait donc été pour eux l’occasion de se retrouver au calme et de discuter de tout ce qui s’était passé au cours des dernières semaines.
« J’aurais vraiment aimé t’inviter chez moi pour te jouer les Gondoles vénitiennes mais depuis le départ de Mineko, Yuji et moi sommes persona non grata pour mon père. Enfin, ça finira bien par lui passer… déclara Hiroshi avec désinvolture.
- Ce n’est pas de votre faute si mademoiselle Mineko vous a quitté. Vous ne devriez pas avoir à subir les conséquences des actes de votre frère, constata Suguru, indigné.
- Bah, c’est pas comme si je me retrouvais à la rue, et puis il vaut mieux pour tout le monde que ça se soit fini ainsi. Yuji et Mineko sont heureux et moi je peux continuer à faire de la musique. Et nous sommes ensemble. Ça vaut bien d’être tenu en petite estime par un paternel irascible, non ? » Sans laisser le temps au pianiste de répondre, Hiroshi lui encercla la taille et l’attira contre lui.
« Je ne regrette rien, mon cœur. Je suis libre à présent, et c’est ça qui compte. »
Ils regagnèrent sans hâte l’appartement du jeune homme, le long des rues brillamment éclairées que parcourait une faible brise. Quelques étoiles étaient visibles au-dessus de leur tête et ce soir-là, les deux garçons avaient le cœur en paix.
« Et maintenant, la deuxième partie du dessert ? questionna Suguru en se suspendant au cou d’Hiroshi à peine la porte refermée.
- Oui, et j’espère que tu as encore faim, souffla le jeune homme en embrassant sans la moindre retenue les lèvres au goût de sucre de son petit ami.
- Le prenons-nous ici… ou bien dans la chambre ? haleta le pianiste, de plus en plus émoustillé.
- Je pense que… qu’on tiendra jusqu’à la chambre, non ? Mais attends, j’ai juste besoin de prendre… voilà. »
Hiroshi s’empara d’un petit sac de papier posé sur un meuble dans l’entrée et poursuivit sa route jusqu’à son lit, sur lequel il se laissa tomber en entraînant Suguru.
« Qu’avez-vous pris ? s’enquit ce dernier, qui attaquait déjà les boutons de la chemise de son petit ami.
- Ceci, répondit le guitariste en tirant du sachet un paquet de préservatifs. Ils sont parfumés au chocolat, j’ai cru remarquer que tu aimais bien ça.
- Mhhh, vous connaissez mes goûts par cœur… » ronronna Suguru en se passant la langue sur les lèvres d’un geste incroyablement aguicheur et Hiroshi, qui n’en pouvait plus, l’embrassa avec voracité et le renversa en arrière.
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Une délicieuse odeur de café tira Suguru de son sommeil et il s’étira paresseusement en se frottant les yeux. Les souvenirs de la nuit écoulée lui revinrent peu à peu en mémoire et un sourire étira lentement ses lèvres. Cette fois, Hiroshi et lui avaient vraiment franchi le pas.
Repoussant le drap, il se leva en bâillant et enfila son boxer ainsi qu’un tee-shirt que le guitariste avait laissé pour lui.
« Bonjour, Hiroshi, s’annonça-t-il en poussant la porte de la chambre.
- Bonjour, mon amour. Je ne t’ai pas réveillé, au moins ? demanda son petit ami en venant l’accueillir d’un baiser. Assieds-toi, je t’en prie. Tu veux du café ? Du thé ?
- Du café, s’il vous plaît, il sent tellement bon… » Le garçon prit place à table, sur laquelle Ikkyoku était assise et le dévisageait de ses yeux verts et lumineux. Son regard, encore un peu voilé de sommeil, se posa sur un journal : le quotidien économique Nihon Keizai Shimbun.
« Voilà », dit Hiroshi en déposant une tasse de café fumant devant lui ainsi qu’une assiette de doriakis. Il y avait aussi du riz et de l’omelette sur la table. « Tu veux peut-être autre chose ? Il doit me rester des…
- Non merci, ça ira. Mais venez, vous devez avoir faim aussi, non ? »
Le guitariste plaça sur la table une corbeille de fruits et s’assit face au jeune garçon. Il vit le journal et sourit.
« C’est ma mère qui me l’a fait passer. Avec tout ça j’ai complètement oublié de lire l’article qui parle de ma séparation d’avec Mineko. Voyons voir… » déclara-t-il en ramassant le quotidien dont il feuilleta quelques pages pour trouver l’article en question.
« Oh, il est moins long que le précédent ! Écoute un peu ça :
« UNE RUPTURE À 600 MILLIARDS DE YENS ? Mineko Toshikasu et Hiroshi Nakano, c’est fini. Au kabutocho la fin de la romance entre les deux jeunes gens affole les traders beaucoup plus que les adolescentes. Après cinq mois de croissance, l’action du conglomérat Juujitsu et Toshikasu Corporation a chuté de 56,9 points suite à l’annonce officielle de la rupture entre les deux héritiers de chaque groupe. En plus de cette chute spectaculaire, une dissension entre les deux familles a failli réduire à néant la fusion réalisée cinq mois plus tôt. « La famille Nakano se sent injustement lésée », a déclaré dans un communiqué Michiru Seno, l’attaché de presse de Juujitsu. Une réunion d’urgence a été organisée entre les conseillers du groupe pour trouver un nouveau successeur. En effet, Hiroshi Nakano qui devait prendre la direction du groupe en décembre prochain a déclaré ne se consacrer qu’à sa carrière musicale et que sa rupture avec sa fiancée n’avait en aucun cas influencé sa décision. « Omi Nakano, qui avait été pressenti pour diriger le groupe avant Hiroshi, a accepté de nous rejoindre », rassure Aiko Watanabe, porte-parole du groupe. Le jeune Omi Nakano sera diplômé en juin de la School of Management de Yale… »
« Tout s’arrange pour le mieux en fin de compte. Vous aviez raison, commenta Suguru une fois qu’Hiroshi eut fini. Et au moins, cet Omi n’aura pas à se marier, lui.
- Comme tu dis. Si je m’étais imaginé, il y a quelques mois, que les choses finiraient de cette manière… » Le jeune homme reposa le journal soudain sérieux. « Si je ne t’avais pas rencontré j’aurais dû renoncer à beaucoup de choses et je ne pense pas que j’aurais été très heureux avec Mineko. Ton écharpe aura vraiment été le fil rouge du destin qui nous liait l’un à l’autre, il faut croire. »
Suguru sourit.
« Dans ce cas, nous n’avons pas à nous en faire pour l’avenir si c’est le destin lui-même qui s’en mêle. J’espère que vous avez bien réfléchi, Hiroshi, car maintenant, quoi qu’il arrive, je ne vous lâcherai plus.
- Il ne manquerait plus que ça ! » protesta le jeune homme d’un ton faussement indigné avant de se pencher par-dessus la table pour déposer un baiser sur les lèvres de son petit ami.
« Et si on prenait un jour de congé aujourd’hui ? Tu n’auras qu’à dire à ton cousin que les sashimis du Kanetanaka An étaient avariés.
- Et pour quelle raison serions-nous allé là-bas tous les deux, en premier lieu ? répliqua le pianiste d’un ton léger.
- Pour fêter ton installation et ma rupture ? »
Ils se mirent à rire et Hiroshi se rassit.
« Au fait, ça fait un moment que je veux t’en parler mais j’oublie à chaque fois. Voilà, puisque tu es un pianiste averti, tu pourrais peut-être donner ton avis sur certains arrangements de l’album de remixes que nous devons sortir en septembre ?
- Mon avis ? Mais… je n’y connais rien en J-Pop et…
- Juste ton opinion sur le plan technique. Je suis certain que ça ne te posera aucun problème vu ton niveau. Et je ne dirai pas à Shuichi que l’avis vient de toi, si tu préfères. Qu’en dis-tu ? Tu serais en quelque sorte… un membre additionnel. »
Suguru réfléchit un court instant. Membre additionnel ? Pourquoi pas, après tout ? L’idée était intéressante, et de toutes manières il n’avait jamais reculé devant un challenge.
« Cela mérite réflexion, dit-il enfin, mais pourquoi pas, en effet ? »
Et puis, si son illustre cousin savait se servir d’un synthétiseur, pourquoi pas lui ?
FIN
600 milliards de yens=10,5 milliards d’euros ; 15 milliards de dollars canadiens Kabutocho : Bourse de Tokyo Nihon Keizai Shimbun (Nikkei) : quotidien économique japonais, quatrième journal le plus lu dans le monde. Cuisine kaiseki (haute cuisine) : à l’origine, la cuisine kaiseki est liée à la cérémonie du thé. C’est une cuisine traditionnelle et raffinée offrant une multitude de petits plats mis en scène avec art. Servi dans un ordre précis, destinés à exalter les saveurs, ils s’accompagnent généralement de saké. Cette cuisine se déguste dans les ryotei, établissements élégants fréquentés par les politiciens et l’élite des affaires, ou les restaurants kaiseki, dont le cadre est un peu moins exceptionnel mais l’accès presque aussi réservé.
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