|
CHAPITRE II
Depuis la conférence de presse, deux jours auparavant, les lettres d’adolescentes, d’ordinaire pour Shuichi, affluaient. Jamais il n’avait pensé avoir autant de succès.
Quand cette longue journée de répétitions se termina enfin, Hiroshi put enfin aller récupérer un livre dans une librairie proche des studios et, en en sortant, une immense écharpe rouge lui arriva en pleine face, suivie d’une fille qui le percuta de plein fouet.
« Hé ! s’exclama-t-il.
- Excusez-moi, répondit la fille qui était en fait… un jeune garçon. Excusez-moi, répéta celui-ci en reprenant son souffle. Ce vent est… »
Mais sa phrase mourut dans une bourrasque. Non qu’il ait été impressionné de se retrouver tout contre Hiroshi Nakano – « Hiroshiiii » se serait pâmée Narumi ; la situation le décontenança légèrement mais il se reprit très rapidement.
« Monsieur… Nakano. Félicitations pour vos fiançailles. »
Comme phrase d’approche il y avait mieux.
Le guitariste le remercia vaguement et comme il allait partir, Suguru le retint, demandant un autographe. La demande paraissait incongrue mais l’air las du garçon convainquit Hiroshi et ils s’engouffrèrent dans le café le plus proche, heureusement à l’angle de la rue. Installés confortablement, ils s’assirent à une table et commandèrent une boisson chaude.
« Excusez-moi d’avoir été un peu sec », dit Suguru en cherchant de quoi faire signer Hiroshi. Il ne trouva que son carnet à partitions et le tendit, hésitant.
« Comment vous appelez-vous ? demanda Hiroshi en feuilletant le carnet.
- Su… Ce n’est pas pour moi. « Narumi ». C’est pour Narumi », répondit le jeune lycéen en indiquant une page vierge.
Nakano accepta le stylo qu’il lui présenta et écrivit. Il voulut feuilleter le carnet mais Fujisaki le lui retira.
« Vous êtes musicien aussi ?
-Oui. Je vais… J’ai une proposition pour l’enregistrement d’un disque de morceaux classiques.
- De quel instrument jouez-vous ?
- Du piano.
- Vous avez l’air jeune. Quel âge avez-vous ?
- Le talent n’a pas d’âge, monsieur Nakano.
- Vous avez un léger accent, vous êtes d’ici ?
- De Kyoto, répondit Fujisaki, un peu sec.
- Excusez-moi si je vous ai offensé, s’amenda Hiroshi en avalant une gorgée de thé. Si vous restez à Tokyo, accepteriez-vous de me donner des cours ? demanda-t-il après un court instant de réflexion.
- Pardon ?
- Mineko… Ma fiancée, aime beaucoup le piano mais je suis plutôt mauvais. Si je pouvais connaître au moins un morceau… Peut-être cela lui ferait-il plaisir. Un ami a essayé de m’apprendre mais nous n’avons pas vraiment abouti. Bien sûr, je vous paierai. »
Suguru réfléchit, concentré sur le gâteau au chocolat que la serveuse venait de déposer devant lui. C’était une bonne opportunité pour Narumi et puis ce Nakano n’était pas désagréable.
« D’accord, accepta-t-il. Mais vous devrez vous montrer studieux et attentif. Ponctuel aussi. Et si en plus vous pensez à m’amener des confiseries au chocolat aussi bonnes que ce gâteau, je ferai de vous un bon pianiste », plaisanta-t-il avant d’engloutir une énorme bouchée dudit gâteau.
Hiroshi le regarda curieusement et rit de bon cœur.
Ils échangèrent leurs coordonnées et attendirent que la tempête se calme dehors. Après que Suguru ait gentiment refusé qu’Hiroshi le raccompagne, ils se séparèrent. Sans être une commère, il allait en avoir des choses à raconter à Narumi.
Hiroshi regagna son petit appartement et caressa longuement son chat. Il allait apprendre un morceau et si cela pouvait égayer Mineko alors il allait faire des efforts. Elle n’avait pas souri depuis si longtemps.
Depuis le départ de Yuji…
OoOoOoOoOoO
Le récital avait été un succès. Bien que Suguru se soit produit dans une salle relativement modeste, toutes les places avaient été vendues et le public avait longuement applaudi son interprétation de Brahms. Mieux encore, le lendemain même son agent, Fumiki Oda, avait été contacté par l’organisateur d’un festival de musique classique. C’est donc avec une satisfaction toute légitime qu’il était rentré à Kyoto, où il avait été accueilli avec effusions par sa famille mais aussi par Narumi… pour des raisons sensiblement différentes.
« J’ai appris que tu avais fait un triomphe à ton récital ! déclara la lycéenne après l’avoir salué. Mais j’étais sûre tout allait bien se passer, tu assures vraiment au piano !
- Oui, et Oda a déjà pris des contacts. En plus, mon cousin m’a proposé de participer à l’enregistrement d’un disque, donc c’est une bonne chose que ce récital se soit bien passé. J’aime autant que mon nom soit reconnu quand il sera au crédit d’un CD, répondit le pianiste avec suffisance.
- Et… Tu as pensé à… ma commission ? »
Suguru hocha la tête.
« Mh-hm. Je l’ai, dit-il avec un petit sourire.
- Une dédicace ! C’est vrai ? Ooh, donne la-moi, vite !! »
Narumi trépignait presque d’impatience, aussi le lycéen prit-il tout son temps pour tirer de son sac la feuille qu’il avait soigneusement découpée dans son carnet. Sa camarade s’en empara d’une main avide et lut tout haut :
« Narumi, pensez à dire à votre ami de mieux nouer son écharpe la prochaine fois, ça aurait pu être dangereux. Hiroshi Nakano.» Elle leva la tête, perplexe, les sourcils froncés. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’écharpe ? »
Suguru lui relata alors par le menu sa rencontre pour le moins brutale et inopinée avec le guitariste de Bad Luck, accompagné tout du long par les exclamations de la jeune fille.
« Tu lui es tombé dans les bras ?! Non mais, tu ne te rends pas compte de la chance que tu as ?! Je donnerais n’importe quoi pour avoir été à ta place, entre les bras de mon beau Hiro…
- J’étais pas dans ses bras, je l’ai percuté et on a failli s’étaler tous les deux. C’est là que je l’ai reconnu et j’ai aussitôt pensé à l’autographe, alors on est rentrés dans un café pour s’abriter du vent, et il m’a écrit ça.
- Aaah… je comprends mieux. Mais… au contraire, il vaut mieux que tu continues à mal attacher ton écharpe, regarde, grâce à elle tu as réussi à rencontrer Hiroshi Nakano en personne, ronronna la lycéenne en serrant la partition contre son cœur.
- Mais c’est pas tout. Tu veux savoir la meilleure ? »
Narumi dressa l’oreille, toute son attention reportée sur son camarade qui la regardait sans rien laisser paraître de son amusement.
« Oui ! C’est quoi ?
- Je ne te le dirai que si tu m’apportes un paquet de biscuits au chocolat ! »
OoOoOoOoOoO
Huit jours plus tard, Suguru était de retour à Tokyo.
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour répondre favorablement à la proposition de Tohma Seguchi, vivement encouragé en cela par ses parents. Il avait été entendu que le garçon devait loger chez son cousin et sa femme, Mika, tout le temps que durerait son séjour dans la capitale. Quant à ses cours, sa mère avait obtenu de ses professeurs qu’ils les lui fassent parvenir par mail, ainsi que ses interrogations, sous la promesse formelle que Suguru les ferait en condition d’examen, ce que le pianiste s’était empressé d’accepter. Il ne savait pas trop ce que sa mère avait pu dire pour persuader le directeur de son lycée de lui accorder pareille faveur, mais il savait en revanche qu’elle pouvait se montrer très persuasive. Il espérait seulement que le chef d’établissement n’avait pas tenté d’argumenter trop vivement…
Le jour même de son installation, il avait eu une entrevue avec Tohma dans son bureau et avait reçu le programme des semaines à venir : dans un premier temps il avait à étudier dix morceaux connus de compositeurs célèbres ; L’enregistrement viendrait après. Le jeune garçon s’était étonné du manque d’originalité des morceaux choisis, ce à quoi son cousin avait expliqué que la collection qu’il envisageait de lancer avait un objectif de vulgarisation auprès du grand public. Selon l’accueil qu’elle recevrait, il pourrait envisager d’éditer quelque chose de plus audacieux. Par chance, Suguru connaissait déjà les morceaux retenus : la charge de travail serait de ce fait un peu moins importante, ce qui lui laisserait un peu de temps pour ses leçons de piano avec Hiroshi Nakano.
Justement, au soir de ce premier jour chargé, Suguru put enfin envisager de contacter le jeune homme afin de fixer la date des premiers cours.
L’idée fit naître un petit sourire sur ses lèvres. Sitôt que Narumi avait su qu’il allait être le professeur de son idole, elle l’avait quasiment investi d’une mission d’observation consistant à lui rapporter – par mail – les faits et gestes marquants du guitariste. Alors qu’il était venu lui dire au revoir avant son départ pour Tokyo, la lycéenne l’avait serré contre lui, lui avait assuré qu’il allait lui manquer puis lui avait glissé à l’oreille une ultime requête qui le faisait rire chaque fois qu’il y repensait.
« Et si tu le peux… Arrange-toi pour les faire rompre ! »
« Bien sûr, Naru-chan. Comme s’il me suffisait de claquer des doigts… En plus, je ne vois vraiment pas pourquoi j’irais briser leur couple… » dit-il tout haut en composant le numéro que lui avait donné Nakano, et qui était celui d’une boîte vocale de N-G. Il laissa un message dans lequel il proposait des jours et des horaires, et donna à son tour ses coordonnées afin que le guitariste puisse le rappeler.
Ceci fait, il se coucha et ne tarda pas à s’endormir. Des journées chargées l’attendaient, ce n’était pas pour faire du tourisme qu’il était venu à Tokyo.
OoOoOoOoOoO
Hiroshi le rappela le lendemain, lors de sa pause de midi. Suguru, qui travaillait désormais dans les locaux de N-G, lui proposa de le rejoindre à la cafétéria afin de discuter plus à l’aise, mais le jeune homme était sorti déjeuner avec son ami et chanteur Shuichi. Ils se mirent cependant d’accord pour commencer les leçons dès le lendemain et le guitariste proposa de passer le chercher après leurs répétitions respectives afin de le conduire chez lui.
C’est ainsi qu’à 17h30, par une froide soirée de décembre, Suguru grimpa pour la première fois de sa vie sur une moto. Et en dépit du froid mordant, il apprécia beaucoup l’expérience.
« Voilà, nous y sommes. Ça va ? Vous n’avez pas eu trop froid ? demanda Hiroshi en ôtant son casque.
- Non, tout va bien, répondit le jeune garçon avec un coup d’œil étonné à la maison devant laquelle ils venaient de s’arrêter, une grande et belle bâtisse traditionnelle.
- Voici la maison de mes parents. J’ai un appartement, mais le piano se trouve ici, expliqua son élève en poussant la moto dans le jardin figé par l’hiver. Ne vous en faites pas, nous ne serons pas dérangés. Mon père rentre toujours tard le soir, il n’y a que ma mère. »
C’est avec un peu de curiosité que Suguru suivit le guitariste dans la maison. Une domestique vint les accueillir et les débarrassa de leurs affaires, et informa Hiroshi que « Madame avait une réunion et rentrerait plus tard.
- Ah, très bien Tsuyoshi. Pouvez-vous nous apporter du thé dans le petit salon, s’il vous plaît ? »
Il précéda ensuite Suguru dans la pièce appelée petit salon qui, de l’avis du lycéen, n’était pas petit du tout et dans lequel étaient exposés des instruments occidentaux aussi bien que japonais, et dont les pièces maîtresses étaient un beau piano quart-de-queue et un magnifique koto. Une large fenêtre offrait une superbe vue sur le jardin, tristement dépouillé en cette saison.
« Ma mère en joue, dit Hiroshi, désignant l’instrument traditionnel. Elle a aussi pris quelques cours de piano, mais son niveau est très moyen. Mineko… ma fiancée est en revanche une très bonne pianiste, mais je ne pouvais pas lui demander de m’apprendre vu que je veux lui faire une surprise.
- Ah oui, je vois », répondit Suguru qui examinait le koto – il paraissait très ancien et certainement de grande valeur. Il se redressa et se retourna vers Hiroshi. « Avez-vous décidé du morceau que vous voulez jouer à votre fiancée ?
- Oui. J’ai pensé aux Gondoles vénitiennes de Mendelssohn, vous connaissez ?
- Plus ou moins, mais je n’ai jamais étudié ce morceau. Avez-vous la partition ? J’aimerais y jeter un coup d’œil, et puis il faut aussi que j’évalue votre niveau. »
Hiroshi laissa échapper un petit rire.
« Oh, pour ça, il va être vite évalué ! Je n’ai jamais pris la moindre leçon, et c’est mon ami Shuichi qui a tenté de m’initier à l’usage d’un clavier mais… sans vouloir médire, s’il se débrouille bien au synthé il n’a pas vraiment le niveau pour ce genre de chose. J’espère que je n’ai pas choisi un morceau trop difficile. »
Il redevint sérieux et effleura les touches d’ivoire du bout des doigts.
« Je ne pensais pas que vous alliez me re-contacter. Après tout… ma demande était très inopportune, et vous n’êtes pas professeur, j’imagine ?
- En effet, mais il m’arrive de donner des leçons par ci, par là. En réalité, je suis le professeur attitré de la sœur de mon amie Narumi, vous vous souvenez de l’autographe ? Elle vous remercie chaudement, d’ailleurs. »
Un coup à la porte signala l’entrée de Tsuyoshi qui déposa sur une table un plateau de thé accompagné d’un petit assortiment de wagashi. Les yeux de Suguru scintillèrent d’une étincelle de plaisir gourmand.
« Mais avant de nous mettre au travail, que diriez-vous de nous réchauffer avec un peu de thé ? proposa Hiroshi en désignant la table. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Ils discutèrent un petit moment tout en prenant le thé, puis Suguru déclara qu’il était temps d’évaluer le niveau de son élève. En dépit de ce que celui-ci avait prétendu, ce ne fut pas aussi catastrophique que ce que le pianiste l’avait craint, aussi assura-t-il à Hiroshi qu’il lui serait tout à fait possible d’interpréter les Gondoles vénitiennes, mais qu’il allait devoir beaucoup travailler. Il lui fit ensuite faire quelques exercices faciles, tout en annonçant que la suite le serait bien moins.
« Bien, cela suffira pour aujourd’hui, déclara-t-il au bout d’une demi-heure. Ce soir n’était qu’une évaluation, les choses sérieuses commencent avec la prochaine leçon. Quand nous revoyons-nous, monsieur Nakano ? Le plus tôt sera le mieux.
- Oui, je sais. Que diriez-vous d’après-demain ? Je suis pris demain soir. Comme aujourd’hui, à 17h30, je peux vous accompagner directement de N-G.
- C’est d’accord. Bien, monsieur Nakano, passez une bonne soirée. À bientôt. »
En regagnant l’appartement de son cousin, Suguru était plutôt satisfait de sa journée. Il avait débuté ses répétitions pour l’enregistrement, et ses leçons à Nakano s’annonçaient sous d’excellents auspices – en dépit de l’attitude désinvolte qu’il affichait en public, le guitariste paraissait sérieux et travailleur, et pour quelqu’un qui n’avait jamais officiellement pris la moindre leçon de piano, il se débrouillait très bien.
Beau, talentueux et riche à millions, pas étonnant qu’il soit déjà pris, songea-t-il en repensant à la « mission » que lui avait confiée Narumi. J’espère que sa future appréciera à sa juste valeur le morceau qu’il compte lui jouer parce que… il a beau être doué, il a beaucoup de pain sur la planche avant d’arriver à l’interpréter. ________________________________________
Wagashi : Pâtisseries fines, traditionnellement associées à la Cérémonie du Thé.
|