CHAPITRE III

 

 

« Je crois que Yuki veut me faire une surprise, confia Shuichi à mi-voix à son meilleur ami. Des fois, il est au téléphone et quand j’arrive dans la pièce, il se tait.

 

- Il a peut-être un amant… ou une maîtresse », plaisanta Hiroshi en sortant son bento.

 

Le chanteur des Bad Luck ne trouva pas cela amusant et le fit comprendre à son ami en fronçant les sourcils et en le tapant doucement.

 

« Tu te crois drôle ? Moi je dois lutter pour préserver mon amour intact et unique, déclama-t-il avec des allures de diva. Toi, c’est facile, tu épouses celle que tu aimes et ça te rapporte de l’argent en plus.

 

- Ne parle pas de Mineko-san comme ça. Et tu sais que ça n’est pas si réjouissant que ça. Monsieur Fujisaki ! »

 

Suguru venait d’arriver à la cafétéria et regarda qui l’interpellait ainsi. Il ne cacha pas son sourire en voyant son élève.

 

« Joignez-vous donc à nous, le convia le guitariste, négligeant le regard noir de son ami aux cheveux roses.

 

- Je ne vais pas encore vous déranger ?

 

- Vous ne nous dérangez jamais, répondit Hiroshi, qui fit de la place pour que Suguru dépose son déjeuner.

 

- On parlait de nos… amoureux, vous avez quelqu’un vous aussi ? demanda Shuichi, sachant très bien où il allait.

 

- Je… Je vous en pose des questions ?

 

- Vous pourriez ! Mais comme je suis dans une relation secrète impliquant quelqu’un de connu, je ne dirai rien. »

 

Suguru et Hiroshi eurent un sourire complice. La relation de Shuichi avec l’écrivain Eiri Yuki était connue, au-delà même des frontières du pays.

 

La discussion resta joviale et polie, même si sans confidences. Au grand dam de Shuichi, ce n’était pas la première fois que le jeune pianiste les rejoignait. Au début, le chanteur avait vu ceci d’un très mauvais œil, de même que l’antipathie de Fujisaki était évidente, mais Nakano aimait partager ses repas avec eux deux. Parfois, lui et Suguru avaient été seuls, Shuichi les délaissant pour son petit ami.

 

Ce n’était pas la seule habitude qui s’était instaurée entre les deux garçons mais l’autre se déroulait dans un cadre plus intime, plus feutré.

 

Aucune leçon ne débutait tant que le thé et les pâtisseries n’étaient pas pris. Suguru s’était habitué à ce petit rituel plaisant, dans le cadre du petit salon des Nakano.

 

Tout cela venait aussi du fait qu’Hiroshi aimait la présence du jeune garçon. Malgré leur différence d’âge, il était mûr et ouvert à beaucoup de sujets. Ils n’abordaient pas les sujets personnels mais se régalaient de musique, lecture et jeux vidéo. Mais plus que cela, il y avait cette aura autour de Suguru. Sans aucune connotation péjorative, le comportement du garçon lui rappelait celui d’un chat : silencieux et discret mais présent, secret mais gentil. Il n’arrivait pas à le définir exactement mais sa compagnie était très agréable. Oh bien sûr il adorait Shuichi, qui lui était associé à un chiot foufou, mais Suguru lui amenait autre chose et il ne cachait pas sa déception quand une leçon était annulée.

 

Cette sympathie entre les deux garçons semblait être réciproque et quelquefois, après les leçons, Hiroshi se sentait investi d’une mission divine : emmener Suguru dans les endroits de la capitale qu’il aimait. Ils prolongeaient ainsi la leçon tout en faisant faire du tourisme au jeune Kyotoïte.

 

Ce soir-là, peu avant les fêtes de fin d’année, le guitariste avait choisi la tour de Tokyo pour son panorama imprenable. Autour d’un thé, il avait désigné les principaux bâtiments de la ville, leur histoire et des petites anecdotes s’il les avait visités. Ils contemplèrent un moment la ville recouverte de neige et rentrèrent chez eux.

 

OoOoOoOoOoO

 

Ce qui n’était pas encore arrivé, arriva pour la dernière leçon d’Hiroshi avant les vacances de fêtes de fin d’année. Pour la première fois, Suguru rencontra la fiancée de son élève. Ils étaient dans le petit salon quand le téléphone sonna.

 

« Mineko-san va venir, annonça Hiroshi après avoir raccroché.

 

- Oh, je vais vous laisser alors.

 

- Non ! Restez ! Je suis sûr qu’elle sera ravie de vous rencontrer. Je lui cacherai les leçons, gardons-nous en au fait que vous êtes pianiste et enregistrez un disque.

 

- Vous êtes sûr ? Sinon je vous laisse seul. »

 

Mais le guitariste insista et l’autre garçon ne put refuser.

 

Tous deux furent surpris de l’état de la jeune fille quand Tsuyoshi l’introduisit.

 

Suguru l’avait vue dans les magazines de Narumi mais il ne la reconnut pas. Elle avait le visage ravagé par les larmes et se précipita dans les bras de son fiancé où elle déversa sa peine.

 

« C’est… c’est Yuji. Il m’a appelée », expliqua-t-elle entre deux sanglots.

 

Hiroshi ne put contenir son trouble. Il tenta de réconforter la jeune fille et quand elle cessa enfin de pleurer, il s’excusa auprès de son jeune professeur. Il conduisit sa fiancée dans une autre pièce et revint au salon :

 

« Excusez-moi, mais la leçon d’aujourd’hui devra être annulée.

 

- Je comprends. Il n’y a rien de grave au moins ?

 

- Non. Rien de nouveau. Ne vous inquiétez pas », essaya-t-il de rassurer son invité avec un sourire feint.

 

Ils attendirent ensemble le taxi qu’Hiroshi avait appelé et se souhaitèrent de bonnes fêtes.

 

Dans le véhicule, Suguru se retourna mais le jeune homme était déjà rentré. Ce qu’il avait vu ne correspondait pas à leur bonheur affiché sur papier glacé. Bien sûr, le visage d’Hiroshi s’était illuminé quand Mineko était arrivée mais il avait aussi cru déceler de la douleur dans le regard gris. Qui était Yuji ? Il soupira. Tout ça ne le regardait pas, après tout. Il sortit de son portefeuille les deux billets de concert et le pass pour les coulisses que le jeune homme lui avait offert. Il n’avait pas dit qu’il aurait pu en obtenir par son cousin et les avaient acceptés avec joie. Il en connaissait une qui allait recevoir un très joli cadeau.

 

OoOoOoOoOoO

 

Assis dans l’Hikari qui le ramenait à Kyoto en cet après-midi du 24 décembre, Suguru songeait aux trois semaines qui venaient de s’écouler.

 

La préparation de l’enregistrement suivait son cours du mieux possible, et Tohma avait déclaré qu’il serait envisageable de passer en studio dès le mois de janvier pour les premiers morceaux. Suguru ne se faisait pas beaucoup de soucis pour cette échéance, il maîtrisait bien sa partie.

 

Il était un peu moins serein en ce qui concernait ses études, surtout pour sa dernière composition de mathématiques. Fait en « conditions d’examen », le devoir était médiocre, et il l’aurait été aussi même s’il s’était aidé de ses cours. Travailler davantage cette matière lui apparaissait comme une véritable épreuve, car alors il avait clairement le sentiment de perdre son temps et son énergie pour un résultat fort peu concluant.

 

Mais au moins, il allait avoir une journée de coupure bien méritée, et il ne voulait entendre parler ni de lycée ni de musique !

 

Narumi va faire un malaise quand elle va voir ce que je lui rapporte…

 

Amusé par les anecdotes que lui avaient raconté Suguru, Hiroshi avait gentiment proposé d’offrir un petit « cadeau de Noël » à la jeune fille, consistant en une photo de lui, assis au piano (prise par Suguru), dédicacée et signée. Une photo unique ! La lycéenne n’allait pas manquer de parader avec devant ses camarades. Et comme si cela ne suffisait pas, il y avait une copie du prochain single des Bad Luck, qui n’était pas encore disponible, ainsi que l’un de ses médiators.

 

Suguru avait été très touché par l’attention du jeune homme, ainsi que par les deux places et le pass offert pour le concert qui devait avoir lieu le 5 janvier au Zepp de Tokyo. Contrairement à l’image de garçon désinvolte et un peu creux qu’il pouvait renvoyer à la presse, Hiroshi Nakano était quelqu’un d’extrêmement gentil et attentionné. Studieux aussi, il s’appliquait beaucoup au cours de ses leçons et sa progression était rapide. Le jeune garçon ne regrettait pas un seul instant d’avoir accepté de lui donner des cours, et en fin de compte ce n’était pas plus mal qu’il ait perdu son écharpe par ce jour de grand vent. Sans cela, pas de rencontre avec le guitariste, et celui-ci serait demeuré à jamais la sainte icône placardée sur les murs de la chambre de Narumi, un beau garçon sans beaucoup de subsistance jouant une musique que lui n’appréciait que très modérément.

 

Tout comme il n’appréciait que très modérément Shuichi Shindo, chanteur et clavier de Bad Luck et meilleur ami de Nakano. Un individu fantasque, exclusif, bruyant, en un mot et selon les critères de Suguru : pénible, mais pour d’obscures raisons le guitariste l’aimait beaucoup.

 

Bercé par le léger mouvement du train et les lumières qui défilaient derrière la vitre, Suguru se surprit à penser qu’il avait hâte d’assister au concert – et de voir ce que valait son élève dans son répertoire de prédilection.

 

OoOoOoOoOoO

 

Le lendemain, mardi 25 décembre, Suguru se leva plus tard que ce qu’il en avait l’habitude. Il fit traîner son petit déjeuner puis sortit se promener. Il faisait froid mais sec, et l’espace d’un instant le garçon songea qu’il lui faudrait proposer à Hiroshi de venir à Kyoto pour lui faire visiter la ville et les endroits qu’il affectionnait, comme le guitariste l’avait fait à Tokyo, et partager avec lui sa perception de l’ancienne cité impériale.

 

En début d’après-midi, il se rendit chez les Okuda, paré à affronter l’inévitable rafale de questions qui n’allait pas manquer de se produire. À 14 heures, en effet, il était dans la chambre de Narumi et bombardé de questions à n’en plus finir.

 

« Attends ! J’ai quelque chose pour toi. Un cadeau de Noël spécialement offert par Nakano, je lui ai tant parlé de toi qu’il te connaît comme s’il t’avait déjà rencontrée, et voici ce qu’il a tenu à te donner. »

 

Émerveillée, l’adolescente se pâma devant la photo dédicacée, s’empressa de passer le single sur le lecteur de son PC et serra longuement le médiator contre son cœur.

 

« Tu le remercieras bien fort de ma part… souffla-t-elle, au bord de l’évanouissement.

 

- Tu le remercieras toi-même. Parce que j’ai aussi ça… »

 

Suguru exhiba les deux places pour le concert et le pass pour les coulisses.

 

« Tu peux surtout remercier les kamis de m’avoir fait rater mon arrêt ce soir-là, pas vrai ? » ajouta-t-il d’un ton malicieux.

 

OoOoOoOoOoO

 

« Bonjour, monsieur Nakano ! Bonne année ! 

 

- Oh, bonjour monsieur Fujisaki. Merci, bonne année à vous aussi.

 

- Monsieur Shindo n’est pas là ?

 

- Si, il est là, il est juste allé téléphoner à Yu… à la personne connue avec qui il entretient une relation secrète. »

 

Le guitariste souriait, mais ses yeux gris-bleu restaient graves. Suguru hésita à s’asseoir à sa table.

 

« Asseyez-vous, je vous en prie, l’invita Hiroshi. Vous avez passé de bonnes fêtes de fin d’année ?

 

- Hé bien oui. Je suis rentré chez moi le 25, je voulais être là pour offrir quelque chose à Ritsu, mon petit frère. En parlant de cadeau, Narumi a été transportée par ceux que vous lui avez offerts. 

 

- J’en suis content. Ce n’était pas grand-chose, après tout.

 

- Vous voulez rire, rien que la copie du single ! Mais… avez-vous passé de bonnes fêtes aussi ? insista le pianiste qui sentait son élève préoccupé.

 

- Oui, ne vous en faites pas. Je suis rentré tard cette nuit, enfin tôt ce matin, et je suis un peu fatigué », dit le jeune homme, comme pour se justifier. Sur ces entrefaites, Shuichi arriva à son tour dans la cafétéria et, après un échange de salutations polies mais moyennement enthousiastes entre Suguru et lui, la conversation changea radicalement d’orientation.

 

Cependant, le pressentiment de Suguru était justifié. Depuis le coup de fil de Yuji, Mineko paraissait avoir perdu tout entrain. Triste et abattue, elle avait fait bonne figure tout au long de la journée de la veille, ce premier de l’an que les jeunes fiancés avaient en partie passé ensemble. Mais en privé, elle avait eu le plus grand mal à contenir son chagrin et Hiroshi se sentait à la fois coupable et impuissant de ne pas parvenir à la réconforter. Le morceau de piano qu’il avait choisi d’interpréter, peut-être…

 

La conversation roula durant tout le déjeuner sur le concert que donnaient les Bad Luck le samedi suivant, le 5. À la fin de la pause, Hiroshi retint Suguru et lui demanda, si c’était possible, de lui donner une leçon le soir même.

 

« Si vous êtes libre, bien évidemment. Je sais que vous avez beaucoup de travail vous aussi.

 

- Heu… mais nous devons répéter demain soir, il me semble ?

 

- Je sais mais… je vous le demande comme une faveur, monsieur Fujisaki.

 

- Heu, c’est d’accord… À ce soir, alors. »

 

OoOoOoOoOoO

 

Comme à chaque fois, c’est Tsuyoshi qui vint ouvrir et récupéra les affaires des deux garçons. Suguru, arrivé le matin même de Kyoto, avait avec lui un sac de voyage de taille moyenne dans lequel il récupéra quelque chose avant de confier son bagage à la domestique. Alors qu’ils se rendaient au petit salon, ils croisèrent Asato Nakano, à qui Hiroshi présenta Suguru.

 

« Ta mère m’a dit qu’en effet tu prenais des leçons de piano, déclara monsieur Nakano après les salutations d’usage. Tu ferais mieux d’employer ton temps à quelque chose de plus utile, Hiroshi. Je te rappelle qu’une fois marié, tu devras définitivement mettre un terme à ta « carrière musicale » et abandonner ce groupe ridicule pour te consacrer à des choses véritablement importantes. »

 

Il s’éloigna sans laisser à son fils le temps de répondre quoi que ce soit. Hiroshi se mordit la lèvre mais ne dit rien et il ne rompit son silence qu’une fois dans le salon.

 

« Je m’excuse pour les propos de mon père, dit-il d’un voix qui tremblait un peu. Pour lui, tout ce qui ne relève pas du monde de l’entreprise n’est que perte de temps et futilités. 

 

- Vous… Vous n’avez pas à vous excuser, monsieur Nakano. Je…

 

- S’il vous plaît, j’ai une faveur à vous demander. Cessez de m’appeler « monsieur Nakano. » Je ne suis pas mon père. Nakano… ou même Hiroshi fera très bien l’affaire, demanda le jeune homme d’un ton pressant.

 

- Ah… D’accord, comme vous voulez, monsieur Na… heu, Nakano, mais dans ce cas, j’aimerais autant que vous ne m’appeliez plus « monsieur Fujisaki. »

 

Tous deux se dévisagèrent avec un peu de gêne, puis Suguru tendit soudain le sac qu’il avait gardé à la main.

 

« Ce… C’est pour vous, mons… Nakano. Ce sont des yatsuhashi, une spécialité de Kyoto. À défaut de vous les offrir pour Noël je vous les offre pour le nouvel an, et j’espère que vous aimerez. »

 

D’autant plus touché par ce cadeau inattendu après l’accrochage avec son père, Hiroshi sortit du sac en papier une petite boîte joliment enveloppée dans un carré d’étoffe colorée et fermée par un ruban. À l’intérieur se trouvaient de petits gâteaux plats et rectangulaires.

 

« Merci, c’est vraiment très gentil de votre part, Su… je peux vous appeler Suguru ?

 

- Oh, mais bien sûr que oui.

 

- Je… Avec tout ça, j’en ai oublié de demander à Tsuyoshi de nous faire préparer du thé. Attendez-moi, je reviens tout de suite. »

 

Le guitariste s’absenta un court instant et revint, portant à son tour un petit paquet enveloppé d’un discret papier vert amande.

 

« Cette rencontre avec mon père m’a fait oublier toutes les règles de la bienséance, dit-il comme pour s’excuser. Moi aussi, j’ai quelque chose pour vous. »

 

Curieux, et touché lui aussi, Suguru défit l’emballage pour révéler un boîte de fins chocolats Suisses.

 

« J’ai cru remarquer que vous aimiez beaucoup le chocolat, alors… c’est avec plaisir que je vous les offre. 

 

- Nakano c’est… Merci ! Merci infiniment ! Ces chocolats ont l’air délicieux ! »

 

Ils se regardèrent, leur boîte respective de friandises à la main, et éclatèrent de rire.

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Yatsuhashi : le yatsuhashi est un gâteau japonais, spécialité de Kyōto. Le nom de yatshuhashi est tiré de celui d'un joueur de koto, Yatsuhashi Kengyō. Il existe deux types de yatsuhashi, le yatsuhashi cuit et le yatsuhashi à la vapeur (littéralement, yatsuhashi cru). Le cuit est fait avec de la pâte de riz, de la poudre de cannelle et du sucre. Il a la forme d’un koto. On utilise de la cannelle liquide au lieu de la poudre pour celui à la vapeur. Il contient souvent de la pâte de haricot rouge (anko) à l'intérieur. Mais aujourd'hui certains d'entre eux contiennent du chocolat, de la confiture voire de la crème. (source : wikipedia) 

 

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