CHAPITRE IV

 

« Catch it, Hiroshi-kun ! » s’exclama le manager américain – K – en lançant au guitariste une serviette pour qu’il s’essuie.

 

Leur partie avait duré près de deux heures trente et les deux musiciens étaient éreintés. Le guitariste se laissa tomber sur une chaise et gémit : la bouteille d’eau qu’il voulait attraper semblait hors de portée. Son ami la prit et la lui donna :

 

« Merci, Shu-chan. »

 

Il se désaltéra enfin et sourit à son reflet dans le miroir. Il adorait la scène. Il adorait ce léger trac avant chaque concert, qui disparaissait le premier accord entamé. Il se sentait libre et grisé, comme quand il roulait à vive allure sur l’autoroute. À chaque représentation, il donnait une partie de lui, ça l’épuisait mais il tirait aussi sa force du public. Shuichi et lui s’efforçaient de rendre chaque live unique : les setlists changeaient, ils revoyaient ensemble les rajouts, les modifiaient. Oui, les concerts étaient fatigants en amont et en aval mais ils étaient faits pour ça.

 

Suguru, peu amateur de ce genre de musique, avait pourtant ressenti cette communication avec le public et s’il avait très moyennement apprécié les versions studio, il s’était laissé entraîner lors du concert : c’était indéniablement un groupe de scène !

 

Narumi, qui fanfaronnait depuis Noël, dut se faire traîner presque de force dans les loges. Son cœur de groupie battait à tout rompre dans sa poitrine. Elle s’arrêta :

 

« Non ! On n’y va pas ! Regarde comme je suis habillée ! »

 

Elle avait passé une heure et à demi à Kyoto à trier les tenues potentielles qu’elle emmènerait à la capitale, dont elle avait finalement écumé les magasins à la mode pour trouver « la » tenue qui ferait chavirer son idole.

 

« Il adore le vert ! Alors je dois être en vert ! »

 

« Allez viens, Narumi, tu es très jolie ! lui répéta Suguru pour la énième fois.

 

- C’est vrai ?

 

- Oui, et tu le sais. »

 

Ils toquèrent à la porte et ce fut K qui ouvrit.

 

« Hé Fujisaki ! le salua-t-il. Comment se passe ton enregistrement ?

 

- Très bien, le remercia Suguru. Voilà Narumi, mon amie de Kyoto. Et Voici K, le manager des Bad Luck.

 

- How do you do, dollie. »

 

La lycéenne, impressionnée, sourit bêtement.

 

« Hiroshi est au téléphone. Il va revenir, lança Shuichi. Je suis Shuichi Shindo, ravi de te rencontrer », dit-il à Narumi, ignorant Fujisaki comme s’il avait été invisible.

 

De longues minutes s’égrenèrent avant que le guitariste ne revienne. Mineko n’était pas venue au concert de ce soir mais elle avait appelé.

 

Quand la porte des loges s’ouvrit, le cœur de Narumi s’emballa. Elle n’était qu’à trois… deux… un… zéro mètre de son idole.

 

« Bonsoir, la salua-t-il en s’inclinant. Vous devez être Narumi. Enchanté de vous rencontrer. J’ai beaucoup entendu parler de vous. »

 

La groupie demeura muette.

 

« Bonsoir Nakano, s’inclina Fujisaki.

 

-  Bonsoir Suguru. Comment allez-vous ?

 

- Très bien ! Le concert était…

 

- Complètement dément ! l’interrompit Narumi en mettant en avant sa – petite – poitrine. Vous n’avez jamais aussi bien joué ! Vous aimez ma tenue ?

 

- Narumi ! s’exclama le lycéen.

 

- C’est très joli. J’aime beaucoup le vert tendre, ça me fait penser au printemps et au retour des beaux jours. »

 

La fan rayonnait.

 

« Merci pour votre cadeau. Je… j’en ai un pour vous aussi.

 

- Vraiment ? Il ne fallait pas !

 

- Oh, ce n’est pas grand-chose. »

 

Pendant que la jeune fille cherchait dans son sac, Shuichi annonça que Yuki venait d’arriver et qu’il rentrait. Après avoir pratiquement vidé son sac entièrement, elle sortit une petite boite qu’elle tendit au musicien :

 

« Joyeux Noël ! » dit-elle, les yeux pleins d’étoiles.

 

Le jeune homme ouvrit le paquet et dans la boîte, il y avait un magnifique zippo avec trois grues gravées.

 

« Narumi, c’est magnifique ! Merci ! Mais il ne fallait pas.

 

- Suguru m’a dit que vous perdez souvent votre briquet alors il faudra faire attention à celui-ci !

 

- Comment êtes-vous venus ?

 

- En taxi, répondit Suguru, content de voir son amie si heureuse.

 

- Et si nous allions prendre un verre dans un café à côté ? C’est ma tournée, proposa Nakano.

 

- Oh oui ! » s’exclama Narumi.

 

OoOoOoOoOoO

 

Quelques jours s’étaient écoulés depuis le concert et la leçon de piano qui avait suivi. Comme d’habitude, ils prirent le thé et bavardèrent du temps qui empirait, du concert, de Narumi extatique qui montrait ses photos avec le guitariste à toutes ses amies du lycée. Puis la leçon commença.

 

« Votre toucher est un peu lourd sur ce passage, lui dit Suguru. Réessayez plus doucement. »

 

L’élève obéit mais l’exécuta maladroitement.

 

« Je peux m’asseoir à côté de vous, Nakano ?

 

- Bien sûr », dit l’autre en faisant de la place sur le siège qu’il occupait.

 

Et le jeune garçon lui montra comment jouer ce passage. Ensuite il se leva, se plaça derrière Hiroshi et posa ses mains sur celles du pianiste.

 

« Ne soyez pas si raide, Nakano, je ne vais pas vous manger. »

 

Le cœur du guitariste manqua un battement. Son jeune professeur ignorait certainement l’effet qu’il lui produisait à lui parler comme ça, aussi légèrement, contre son oreille, sinon il n’aurait pas continué. Il se laissa ensorceler par le parfum léger du jeune Kyotoïte et se concentra sur la douceur des mains fines sur les siennes.

 

« Vous m’écoutez, Nakano ? le réprimanda doucement Fujisaki.

 

- Euh… 

 

- Peut-être devrions nous en rester là pour ce soir. Travaillez ce passage pour la prochaine fois, conclut Suguru en s’écartant enfin, inconscient du trouble qu’il venait de provoquer.

 

- Vous dîneriez avec moi ce soir ? s’entendit dire Hiroshi.

 

- Oui. Pourquoi pas ? Je vais juste appeler mon cousin pour l’avertir.

 

- Ce sera l’occasion de venir chez moi, reprit Hiroshi en fermant le cylindre. Vous n’êtes jamais venu chez moi ? »

 

OoOoOoOoOoO

 

Hiroshi habitait un petit appartement au cœur du quartier de Shinjuku. Suguru en fut quelque peu étonné : l’immeuble au pied duquel ils s’étaient garés paraissait ancien, la rue animée mais, de son point de vue, un peu « louche. » Fils d’un chef d’entreprise – et non des moindres – et membre d’un groupe plutôt pas mal coté, il aurait pensé que le jeune homme vivait dans un quartier plus chic que celui-ci.

 

« Bienvenue chez moi, déclara Hiroshi en déverrouillant la porte. Je sais que ce n’est pas très grand, mais j’aime cet endroit. Entrez, je vous en prie. »

 

Suguru retira son manteau et ses chaussures. En se redressant, il vit une petite tête ronde éclairée de grands yeux verts qui l’observait d’un air curieux teinté de méfiance.

 

« Ikkyoku ! Ne fais pas ta timide, viens dire bonjour à notre invité, minauda Hiroshi en ramassant une petite chatte au poil crème. Voici ma colocataire, ou devrais-je plutôt dire la véritable maîtresse des lieux. »

 

Suguru lui gratta la tête d’un geste un peu hésitant, puis plus appuyé en entendant Ikkyoku se mettre à ronronner. Ce premier contact établi, Hiroshi déposa sa chatte sur le canapé, sur lequel il invita Suguru à s’asseoir. Le garçon détailla la pièce d’un regard curieux. Rien ici ne ressemblait à ce qu’il s’était attendu à trouver. Le mobilier était simple, disposé de manière fonctionnelle plutôt qu’esthétique. On y trouvait beaucoup de livres en tous genres, mais l’œil du visiteur était en premier lieu attiré par les trois superbes guitares posées sur leur support, dans un angle. Il n’y connaissait pas grand-chose, mais elles devaient valoir un certain prix.

 

« Des gyoza et des yakitori de poulet, ça vous convient ? questionna Hiroshi après avoir inspecté son réfrigérateur. J’ai des daifuku pour le dessert. Ça ne sera pas un repas gastronomique, ajouta-t-il d’un ton d’excuse.

 

- Ça me va parfaitement, Nakano. Avez-vous besoin d’un coup de main ?

 

- Non, merci. Je ne prétends pas être un as en cuisine, mais faire des yakitori rentre dans mon domaine de compétences. »

 

Il mit de la musique sur son PC puis s’attela à la confection des brochettes de poulet tandis que Suguru sortait de son sac une enveloppe en papier kraft, dont l’adresse était rédigée de l’écriture aisément identifiable de son professeur de maths. Le résultat de son dernier devoir, auquel il n’avait pas eu le temps – ou le courage ? – de jeter un coup d’œil.

 

Ses craintes étaient justifiées, et il grimaça à la vue du 7 pour cent rouge qui marquait sa feuille en en-tête. Nette baisse sur les deux derniers devoirs, il faut vous mettre sérieusement au travail était écrit à côté, le mot curieusement souligné deux fois. Avec ce 7 pour cent, et le 11 pour cent obtenu la fois précédente, sa moyenne allait plonger. Déjà qu’elle n’était pas très élevée… Il entendait déjà les récriminations de sa mère.

 

« Un problème, Suguru ? demanda Hiroshi, le voyant soupirer.

 

- Heu ? Bah, je viens de recevoir le résultat de ma dernière compo de maths et… je me suis bien planté. J’ai eu 7 pour cent.

 

- 7 pour cent ? En effet… Un sujet difficile ?

 

- Je suppose. Tous les sujets sont difficiles pour moi, étant donné que je ne comprends rien en maths. C’est un vrai point noir dans ma scolarité, si vous voyez ce que je veux dire, et loin de s’arranger, ça s’aggrave. Je veux étudier la musique dans une bonne université après le lycée, mais avec des notes aussi minables en maths, je n’y arriverai peut-être pas ! » s’écria Suguru, subitement découragé. Délaissant ses fourneaux, Hiroshi se pencha vers lui et examina le devoir.

 

- Ce n’était pourtant pas très difficile, commenta-t-il.

 

- Ah oui ? Hé bien, pour moi, c’est juste incompréhensible. »

 

Le guitariste prit la feuille et la lut plus en détail. Non, rien de bien difficile… sauf que, à ce qu’il en voyait, Suguru paraissait avoir répondu complètement au hasard.

 

« Qu’est-ce que vous ne comprenez pas là-dedans, Suguru ?

 

- Tout, répondit ce dernier. Je n’ai jamais été très brillant en maths, mais depuis cette année c’est encore pire. Et contrairement à ce qu’a écrit mon abruti de prof, je travaille !! »

 

Hiroshi considéra le garçon avec un peu d’amusement. C’était la première fois qu’il le voyait aussi désemparé, Suguru lui avait toujours donné l’impression d’être quelqu’un qui maîtrisait tout, pour qui tout était évident et à qui tout réussissait dans un monde bien ordonné. Ce n’était manifestement pas le cas…

 

« Inutile de vous mettre dans cet état. Si vous voulez, je peux vous donner quelques cours. »

 

Suguru le regarda avec étonnement.

 

« Vraiment ?

 

- Oui, comme je vous l’ai dit, je ne suis pas mauvais en mathématiques. Je ne dis pas qu’ensuite vous aurez des notes fabuleuses, mais arriver déjà à avoir la moyenne sera un bon début. Qu’en dites-vous ?

 

- Oh, Nakano, c’est très gentil ! Et vous me sauveriez la vie ! déclara le pianiste d’un ton dramatique, ce qui fit rire le jeune homme.

 

- Mais ça peut attendre un autre jour, n’est-ce pas ? »

 

OoOoOoOoOoO

 

Après le repas, les deux garçons s’étaient laissés aller à quelques confidences. Ce n’était certes pas la première fois que leur conversation portait sur la musique, mais ce soir-là, Ikkyoku lovée aux creux de ses genoux, Hiroshi se laissa aller à évoquer ses débuts dans la musique.

 

« … Pour tout dire, je crois que j’ai choisi la guitare électrique en partie à cause de mon père. Vous l’avez rencontré, vus pouvez imaginer comment il est. Pour lui, musicien est un sous-métier, comme tout ce qui a trait au monde de l’art ou du spectacle. Le jeune homme soupira. Que j’aie voulu apprendre à en jouer, soit. Mais que j’aie déclaré vouloir en vivre… Pour lui c’était une hérésie. Je pense que sans Shuichi je ne me serais jamais lancé dans l’aventure, c’est sa détermination qui m’a conduit jusque là où nous en sommes. Bad Luck… Lui y a toujours cru.

 

- Monsieur Shindo est très opiniâtre, convint Suguru qui estimait, lui, n’avoir jamais rencontré pareil obstiné, à bon ou mauvais escient. Mais vous êtes un excellent musicien. Sur scène vous… vous dégagez quelque chose, on sent bien que vous communiez avec votre public, que vous êtes heureux de jouer. Ce n’est pas donné à tout le monde, vous savez. »

 

Hiroshi sentit une petite boule de chaleur éclore dans sa poitrine à ce compliment. Il était heureux de cette louange, et plus encore qu’elle vienne de Suguru.

 

« Merci, c’est très gentil ce que vous me dites.

 

- Je le pense. Et… bien que la pop ne soit pas mon genre de musique favori, j’ai passé un excellent moment à votre concert. »

 

Le guitariste sourit, mais son expression s’assombrit aussitôt après.

 

« Malheureusement, cela ne durera pas. Il ne me reste pas beaucoup de temps avant que je ne me marie et abandonne la scène pour me consacrer à l’entreprise familiale. C’est à moi que revient cette fonction maintenant que Yuji est parti. »

 

Yuji, encore. Mais qui était ce garçon ?

 

« Qui est Yuji, Nakano ?

 

- C’est mon frère aîné, répondit le guitariste après un instant de silence. En théorie, c’était lui qui était destiné à devenir le second de notre père dans la gestion de l’entreprise. Mais Yuji… n’était pas fait pour ça. Lui, ce qu’il voulait, c’était être comédien. Il suivait des cours de théâtre… Bien évidemment, mon père n’a pas voulu en entendre parler. Ils se disputaient souvent à ce sujet. Un jour, ils se sont disputés plus violement que d’habitude et Yuji est parti. Il a dit qu’il ne reviendrait pas avant d’avoir réalisé son rêve et être devenu un comédien renommé. Ça fait… huit mois déjà. Je connais bien mon frère, je sais qu’il ne renoncera pas. 

 

- Mais alors, c’est pour ça que c’est vous qui devez prendre la relève de votre père ? interrogea Suguru. Parce que votre frère est parti ? »

 

Hiroshi acquiesça.

 

« Oui. Je ne lui en veux pas… En un sens, il s’est retrouvé pris au piège. On l’a placé devant la perspective d’une vie de bureaucrate et d’un mariage. Il… il a fui.

 

- Un mariage ? »

 

Un petit sourire plein d’amertume se dessina sur les lèvres du jeune homme.

 

« C’est là qu’est le cœur du problème. Au départ, c’est… c’est Yuji qui devait épouser Mineko.

 

- Comment ? Mais… mais vous avez… »

 

Suguru n’en trouvait plus ses mots. Bien entendu il savait que certains mariages étaient parfois plus ou moins arrangés dans un certain milieu, mais là… L’aîné s’étant lâchement débiné, c’était au cadet de tout endosser, la tenue de chef d’entreprise et de marié !

 

« Je connais Mineko depuis longtemps, poursuivit le guitariste comme s’il se parlait à lui-même. Et… je l’aime. Même s’il s’agit d’un mariage arrangé, je suis vraiment amoureux d’elle. Mais elle… c’est Yuji qu’elle aime. C’était avec lui qu’elle voulait se marier. Moi… je ne suis rien de plus qu’un ami pour elle. Pouvez-vous imaginer quelle est ma situation ? Je pourrais laisser tomber la musique sans trop de regrets si je savais que Mineko me retourne mes sentiments, mais… pour l’instant ce n’est pas le cas. Peut-être avec le temps les choses changeront-elle… »

 

Suguru ne savait pas quoi répondre. Il aurait aimé réconforter le guitariste, mais que pouvait-il dire qui ne sonnerait pas creux après pareil aveu ?

 

« Je suis désolé, je vous ennuie sans doute avec mes problèmes de couple, dit Hiroshi avec un faible sourire. Comme vous le voyez, tout n’est pas aussi rose entre Mineko et moi que ce que le dépeignent les tabloïds… Je sais bien que ce n’est pas votre genre, mais… j’aime autant que cette conversation reste entre vous et moi.

 

- Oh… mais bien sûr ! Je n’avais pas l’intention d’en parler à qui que ce soit ! »

 

Il y eut un léger flottement, que dissipa Hiroshi en consultant sa montre.

 

« Il se fait tard. Voulez-vous que je vous raccompagne ? »

 

Quand Suguru regagna l’appartement des Seguchi, il était profondément songeur. Il appréciait beaucoup le jeune homme et son désarroi l’avait touché mais… il ne voyait malheureusement aucun moyen de l’aider. 

 

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