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CHAPITRE V
Sae…
Pourquoi avait-il rêvé de Sae ? Hiroshi se frotta les yeux et regarda les chiffres lumineux du réveil qui indiquaient 3h08. Il se tourna dans l’espoir de se rendormir mais le sommeil ne vint pas alors il alluma sa lampe de chevet et attrapa le livre qu’il lisait. Depuis quelques nuits, au moment de s’endormir, il avait comme une angoisse qui retardait son endormissement d’au moins une heure et là qu’il avait réussi à s’endormir tôt, il avait rêvé de Sae. Il referma le livre et éteignit la lumière : ça ne servait à rien de poursuivre, il pensait à autre chose. Il se rappelait quand Sae était arrivé dans leur classe, en plein milieu d’un cours d’histoire.
« Sae Watari vient d’Angleterre et il intègre notre établissement à partir d’aujourd’hui. Kurosaka, vous lui expliquerez le fonctionnement du lycée », avait dit le principal au chef de la classe.
Au début, Hiroshi avait pensé être sous son charme métis. Il aimait voir le vent jouer dans la chevelure blonde ou encore les yeux verts en amande se perdre dans le vague, ne sachant pas ce qu’ils fixaient. Mais ça ne s’arrêtait pas là. Nakano aimait la manière dont Watari remettait ses lunettes qui glissaient parfois sur l’arête de son nez. Au lieu de regarder les filles qui s’agitaient devant lui, le jeune Japonais rêvait aux lèvres cerise de l’autre lycéen et semblait trouver ça normal : quel mal y avait-il à être un garçon et trouver un homologue séduisant ?
Pourtant, d’autres pensées le troublèrent; des pensées moins innocentes.
Quel âge avaient-ils déjà ? Quinze ans.
Puis on lui présenta Mineko et son coeur s’envola pour la promise de son frère. La première fois qu’il l’avait vue, elle portait un kimono jade avec de larges fleurs ivoire. Les yeux verts de Sae s’étaient bien vite effacés face au kimono jade de la jeune fille. Peut-être était-ce une des raisons pour lesquelles il aimait le vert.
À peine plus âgé qu’elle, Hiroshi et elle avait tout de suite sympathisé : tous les deux adoraient Yuji mais Mineko était elle-même devenue l’objet d’adoration du jeune Hiroshi. Elle était douce comme un agneau mais avait une détermination inébranlable. Souvent, les deux « complotaient » contre Yuji pour lui jouer des tours.
Les sentiments d’Hiroshi avaient grandi en même temps que les deux adolescents mais ce même temps avait éloigné de lui la jeune fille, qui se rapprochait de plus en plus de Yuji et délaissait son cadet et ses jeux d’enfant. Ces jeux n’avaient été qu’une façade pour occuper une place dans la vie de la jeune femme mais il comprit qu’il n’était plus de la partie et s’effaça.
Mais Yuji avait quitté le Japon, plongeant Mineko dans un profond désarroi. Instinctivement, elle s’était tournée vers Hiroshi, espérant que ce dernier lui donnerait des nouvelles positives mais il n’en avait rien fait et s’était attiré les foudres de la fiancée délaissée. C’était lui qui essuyait ses crises de larmes suivies de longues disputes dans lesquelles elle déversait son chagrin et sa colère comme s’il en était personnellement responsable. Mineko souffrait de l’abandon de Yuji et Hiroshi ne trouvait rien pour la consoler.
Sans les concerter, leurs parents respectifs avaient décidé de poursuivre les fiançailles et désigné le fils cadet des Nakano comme futur époux. La jeune fille n’avait pas protesté mais n’avait pas montré de sentiments bienveillants. Hiroshi avait été le complice, le confident et maintenant, il était une sorte d’ennemi à son bonheur. Les deux continuaient à s’entendre mais leur amitié s’était cassée, laissant deux coeurs vides.
Voilà où en était le guitariste quand un lycéen l’avait percuté de plein fouet pour rattraper son écharpe rouge.
Rouge… Le musicien n’aimait pas le rouge. Rien à voir avec la tendresse du vert. Le rouge était agressif, violent voire brûlant.
Rouge comme ses joues lorsque Fujisaki s’était penché au-dessus de son épaule et avait guidé ses mains sur le clavier du piano.
Rouge comme les lèvres appétissantes de Sae.
Sae…
Ce même trouble au creux de l’estomac.
Que devait-il faire ?
Se réfugier dans la caresse familière du vert ou explorer la chaleur étrangère du rouge ?
Pourquoi maintenant ? Pourquoi ce jeune garçon qu’il ne connaissait que depuis quelques semaines ? Pourquoi…
Trop de questions pour un esprit fatigué.
Enfoncé dans un vague sommeil, le visage de Suguru se superposait sur celui de Sae et lui murmurait des choses qu’il n’entendait pas.
OoOoOoOoOoO
Soucieux de cette nouvelle confusion, Hiroshi se soumit à une petite expérience qui consistait à ne pas voir Suguru pendant quelques jours. Mais l’éviter sans le froisser n’était pas une chose aisée. Ils se voyaient chez les Nakano pour les leçons de piano, chez Hiroshi pour les leçons de mathématiques, se croisaient parfois dans les couloirs de N-G Prod. et déjeunaient ensemble quasiment tous les midis. Le guitariste devait renoncer à tout ça pour savoir dans quelle mesure le Kyotoïte lui manquait et surtout, ce que les « retrouvailles » éveilleraient.
Réaménager cette semaine releva d’une véritable jonglerie. Déjeuner avec ses futurs beaux-parents, visites chez des amis, anniversaires fictifs, dîner chez ses parents, tout était prétexte à ne pas voir Fujisaki.
Au bout de deux jours, la présence discrète et délicate de Suguru lui manqua. Il n’y avait pas de doutes possibles : il s’ennuyait, vaquant à de futiles tâches ménagères. Il se surprit même à préparer des cours de maths pour quand il reverrait Suguru.
Ce dernier l’appela le troisième jour, un peu inquiet : allait-il bien ?
« Oui, oui, je vais très bien et vous ?
- Ça va.
- Je ne peux pas rester, je vais partir au cinéma », éluda le guitariste en lui souhaitant une bonne soirée.
Suguru n’eut le temps de rien dire, l’autre avait déjà raccroché. Quelle tête aurait-il fait s’il avait vu Hiroshi ne pas bouger de chez lui de la soirée, à traîner sur son canapé, oisif ?
Les quatre jours de la semaine s’égrenèrent très lentement. Trop lentement.
Le dimanche, il revit Mineko, qu’il n’avait pas vue depuis que Yuji l’avait appelée. Elle semblait aller bien.
« Tu es… bizarre, Hiro-chan. Quelque chose de nouveau ?
- Bizarre ? Comment ça ?
- Je ne sais pas
- Tu as l’air… d’attendre quelque chose.
- Tu te fais des idées, Mineko-san. Je n’attends rien. Ou peut-être le retour du beau temps. Cet hiver est particulièrement épouvantable, dit-il en regardant par la fenêtre.
- Tu es différent, vraiment.
- Non, je suis le même, la rassura-t-il d’un joli sourire.
- Je ne te crois pas ! Mais continue, ça a l’air de te réussir. »
Et ils avaient bavardé joyeusement sur des vacances qu’ils passeraient peut-être à la montagne dans le chalet des Nakano quand l’étudiante aurait moins de travail.
Le lundi matin, impatient, il arriva avant même que le bâtiment ouvre. Cigarette après cigarette, il attendait Suguru pour un petit café de « retrouvailles ».
OoOoOoOoOoO
Le guitariste n’était pas le seul à s’être langui tout au long de la semaine ; Suguru lui aussi avait trouvé le temps long. Il ne s’en était pas aperçu jusqu’à cet instant, mais alors il avait pris conscience que la présence d’Hiroshi lui manquait. Il ne l’avait pas vu les midis à la cafétéria, et il avait appelé une fois pour annuler sa leçon de piano. Bien qu’il ait eu beaucoup de travail de son côté, Suguru avait pris conscience que le temps passé en compagnie du jeune homme était devenu pour lui un moment de détente, même à l’occasion des cours de mathématiques, et qu’il aimait même une peu trop la présence de son élève-professeur auprès de lui.
C’était à cela qu’il pensait tout en marchant d’un pas rapide le long du trottoir mouillé. Le froid avait obstinément refermé ses doigts glacés sur la capitale nipponne, apportant quasi-quotidiennement vent cinglant ou pluie mêlée de neige. Mais Suguru s’en moquait, car dans son cœur s’était épanouie une douce chaleur et il ne savait que trop bien ce que cela signifiait ; tout comme il savait quelle était l’origine de ce trouble qui s’emparait de lui de plus en plus fréquemment ces derniers temps, lorsqu’il se trouvait en compagnie d’Hiroshi. Sans même qu’il s’en rende compte, il avait succombé au charme du guitariste de Bad Luck.
Il avait tenté de se persuader qu’il faisait fausse route, mais ces quelques jours lors desquels il n’avait pas pu voir Hiroshi n’avaient fait que confirmer ce qu’il craignait : il avait le béguin pour lui.
Ce n’était pas tant d’être attiré par un garçon qui troublait Suguru ; en dépit de son jeune âge, il savait déjà où il en était de ses préférences, et les deux flirts qu’il avait eu au collège avec des filles n’avaient fait que le conforter dans son idée. Non, ce qui le dérangeait était qu’Hiroshi n’était pas libre, et l’eût-il été, il n’avait jamais laissé entendre qu’il puisse être attiré par les garçons. Mieux valait donc se taire et ne rien laisser paraître des sentiments qui s’étaient éveillés en lui.
Mais soudain, son cœur se mit à battre plus vite. Car n’était-ce pas Hiroshi qu’il voyait sur le parvis de l’immeuble N-G, et qui semblait absorbé dans ses pensées ?
« Nakano ! » appela-t-il en arrivant à sa hauteur. Le jeune homme tressaillit mais adressa un large sourire au nouvel arrivant.
« Suguru, bonjour ! Je ne vous avais pas entendu arriver. Vous allez bien ?
- Oui. Mais pourquoi n’êtes-vous pas rentré, par ce froid ? Vous pouvez tout aussi bien fumer à l’intérieur. »
Hiroshi constata que les joues du lycéen étaient écarlates de froid. Emmitouflé dans sa fidèle écharpe, il paraissait sur le point de geler sur pied.
« Je suis arrivé un peu en avance du coup je suis resté fumer au dehors, mais… rentrons. Vous avez l’air frigorifié, voulez-vous un café ? Un chocolat ?
- Je veux bien un café, merci », dit Suguru en soupirant d’aise une fois qu’ils furent à l’intérieur. Lui aussi était en avance, son bus avait filé étonnamment vite le long des rues.
« Merci… souffla-t-il en se saisissant du gobelet que lui tendait le guitariste, ignorant le petit frisson qui lui glissa le long du dos lorsque leurs doigts s’effleurèrent. J’espère que je ne vais pas m’enrhumer maintenant, alors que nous sommes en plein enregistrement. »
Hiroshi prit lui aussi un café au distributeur, puis ils allèrent s’asseoir sur une banquette, dans le hall.
« Vous avez eu une semaine chargée, fit remarquer Suguru après avoir avalé une gorgée du liquide chaud et sucré – Hiroshi savait qu’il rajoutait toujours du sucre dans son breuvage. J’espère que… cela ne remet pas en cause nos futures leçons ?
- Hein ? Oh non, certainement pas ! C’est simplement que j’ai été très pris ces derniers jours, mais soyez assuré que je tiens à ces leçons, que ce soit en tant qu’élève aussi bien que professeur. Savez-vous pour quand est prévu votre prochaine interrogation de maths ?
- La semaine prochaine, en principe. Mais cette fois, et grâce à vous, j’ai bon espoir de d’avoir au moins… d’avoir plus de 20 pour cent !
- Vous êtes prudent dans vos estimations, rit Hiroshi. Mais j’ai pour ma part l’ambition de vous faire arriver jusqu’à la moyenne ! Après tout, vous êtes bien en train de faire de moi un pianiste accompli !
- Mais une fois l’enregistrement terminé je vais rentrer à Kyoto, et c’en sera fini des cours, aussi bien de maths que de piano. »
Un silence se fit entre eux et Hiroshi sentit son cœur se serrer. Pas un seul instant il n’avait pensé au retour de Suguru dans sa ville natale, et à leur séparation sans doute définitive. Cela faisait près de deux mois qu’il avait fait la connaissance du lycéen, qu’il avait sympathisé avec lui et par qui, à présent, il se sentait irrémédiablement attiré.
« Il nous reste encore un peu de temps, finit-il par dire d’une voix neutre. Faisons en sorte de le mettre à profit du mieux possible. Il consulta sa montre et se leva. Il est temps d’y aller. Bonne journée, Suguru.
- Bonne journée à vous aussi, Nakano. Nous… Voulez-vous déjeuner avec moi à midi ?
- Avec plaisir », répondit le guitariste avec un sourire un peu triste – triste ? – mais ce fut si fugace que le lycéen se demanda après coup s’il ne s’était pas trompé. Sans attendre, il se dirigea vers les ascenseurs.
Obi vert ou écharpe rouge, avait-il vraiment le choix ? Une existence toute planifiée l’attendait aux côtés de Mineko, alors à quoi bon se raccrocher à l’écharpe éclatante devenue, par un caprice du hasard, l’instrument de leur rencontre ?
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