CHAPITRE VI

 

« Un week-end à Kyoto ?

 

- Oui, je rentre chez moi vendredi soir alors vous… pourriez m’accompagner, comme ça je vous ferais visiter la ville. Mais vous… vous avez peut-être des choses de prévues ? »

 

Cela faisait quelques temps que Suguru nourrissait le projet d’inviter Hiroshi chez lui, mais jusque-là il n’avait pas trouvé d’opportunité. Cependant, la discussion qu’ils avaient eue quelques jours auparavant l’avait pressé à se lancer : tôt ou tard, en effet, l’enregistrement prendrait fin, il retournerait pour de bon à Kyoto et les Kamis seuls savaient quand il reviendrait à Tokyo. Et même alors, il n’était pas certain d’être toujours en relation avec le guitariste. S’il voulait lui faire partager sa vision de sa ville, c’était maintenant ou jamais. Et justement, il devait rentrer à Kyoto le temps de ce dernier week-end de janvier, d’où sa proposition.

 

« Vous logeriez chez moi, bien sûr, poursuivit le lycéen avec une nervosité qu’il ne se connaissait pas. Et nous retournerions à Tokyo le dimanche soir. Mais ça ne vous intéresse peut-être pas ?... »

 

Le jeune homme réfléchit un court instant. Pour tout dire, il était séduit par la proposition du pianiste. Seulement, il avait prévu de passer la journée de samedi en compagnie de Mineko et sa famille. Jusqu’à il y a peu, il n’aurait songé à se désister pour rien au monde, mais depuis quelques temps… les choses étaient différentes.

 

Que risquait-il à se décommander ? Ce n’était pas comme si Mineko était passionnément amoureuse de lui, au contraire. Et pour être honnête, il n’était pas fou de sa belle-famille. Échapper à un dîner sans doute long, guindé et ennuyeux était une perspective fort attrayante.

 

« Je ne peux pas vous donner de réponse tout de suite, mais je vais tout faire pour essayer de me libérer, répondit-il enfin.

 

- Oh, vous avez des choses de prévues ? Ça ne fait rien… commença Suguru, mais Hiroshi coupa court à ses protestations.

 

- Je serais sincèrement ravi de découvrir Kyoto en votre compagnie, assura-t-il d’un ton déterminé qui réduisit le lycéen au silence. Je vous donnerai ma réponse demain. »

 

OoOoOoOoOoO

 

« Comment ça, tu ne peux pas venir ? Hiro, ce repas est prévu depuis des semaines, mon grand-père sera là, tu sais bien à quel point ma mère tient au respect des convenances ! »

 

Hiroshi retint un soupir. Mineko n’était pas encore furieuse, mais il savait que sa colère éclaterait s’il persistait dans son refus. C’était vrai, le repas en question était inscrit à son planning depuis longtemps, mais somme toute il ne s’agissait que d’une réunion de famille et non d’un repas d’affaire. C’est le grand-père paternel de Mineko qui avait fondé l’entreprise Toshikasu, et à ce titre sa présence ne pouvait être traitée à la légère ; mais si, jusqu’alors, le jeune homme s’était plié de bonnes grâces aux exigences de l’étiquette, il avait envie, pour cette unique fois, de suivre ce que son cœur lui dictait plutôt que sa raison.

 

« Oui, je sais. Mais Mineko, je… » Il marqua une courte pause. Il ne pouvait pas dire la vérité, sa fiancée serait offensée s’il avouait qu’il passait le week-end à Kyoto en compagnie de Suguru, dont il ne lui avait presque jamais parlé.

 

« J’ai beaucoup de travail. Seguchi veut nous parler d’un projet d’album de remixes qu’il voudrait qu’on sorte rapidement. »

 

Ce n’était d’ailleurs pas totalement un mensonge, Sakano, le producteur des Bad Luck, ayant effectivement fait part à ces derniers de la nouvelle peu de temps auparavant. Cependant, contrairement à ce qu’il venait de dire, il n’y avait pas la moindre urgence.

 

« Et il fait ses réunions de travail le samedi ? Toute la journée ? questionna la jeune fille d’un ton sec.

 

- Je te garantis que si tu connaissais mon boss tu ne poserais même pas la question.

 

- Très bien. Fais ce que tu veux, après tout. De toutes manières, seule ta musique compte à tes yeux, le reste tu t’en moques. Au revoir. »

 

Mineko coupa la communication avant que son fiancé ait le temps de rien répondre. Le garçon soupira et glissa son téléphone dans sa poche.

 

Et toi, tu ne penses à rien d’autre que Yuji, songea-t-il avec amertume. En dépit de tous ses efforts, les sentiments de Mineko pour son frère n’avaient pas changé. Et qu’il parvienne ou non à interpréter les Gondoles vénitiennes ne changerait probablement rien à la situation.

 

Il soupira à nouveau, reprit son téléphone mobile et, cette fois, composa le numéro de Suguru.

 

OoOoOoOoOoO

 

Le week-end à Kyoto avait filé à une vitesse incroyable. De retour à Tokyo, le dimanche soir, Hiroshi avait à peine eu le temps de poser ses affaires et de donner à manger à Ikkyoku que son téléphone sonna. La musique enjouée qui émanait de l’appareil était associée au numéro de Sakura Hasumi, une amie très proche, aussi répondit-il avec plaisir.

 

« Salut Hiro ! Comment ça va ? T’as passé un bon week-end ? »

 

Le jeune homme sourit. Étudiante en histoire à la prestigieuse université de Tokyo, la célèbre Todai, Sakura était une fille fonceuse et énergique. À l’époque du lycée, il avait eu fort à faire pour composer avec Shuichi, sa sœur Maiko et Sakura !

 

« Bonsoir, Sakura. Je vais bien, merci. J’étais à Kyoto tout le week-end, j’arrive à peine.

 

- Kyoto ? En tête-à-tête avec Mineko ? »

 

L’étudiante était bien entendu au courant de tout ce qui s’était passé entre Hiroshi, son frère et sa fiancée. Elle ne connaissait pas très bien Mineko, qu’elle n’avait rencontré qu’à quelques reprises, et ce qu’elle savait d’elle venait essentiellement de ce que son ami lui avait raconté, mais une chose était certaine : seul Hiroshi aimait dans leur couple.

 

« … Non. Avec un ami. »

 

La légère hésitation n’échappa pas à Sakura, qui s’engouffra sans attendre dans la brèche.

 

« Un ami ? Mais… tu n’avais pas un repas de prévu avec ta belle-famille ?

 

- Il a été annulé », mentit le guitariste. L’étudiante devina qu’il lui cachait des choses mais prit le parti de ne pas insister.

 

« C’était bien au moins ? Vous en avez profité pour taquiner la donzelle à Pontocho ? » plaisanta-t-elle. Ils discutèrent un petit moment puis se dirent au revoir sur la promesse d’un café un jour prochain.

 

Enfin au calme, Hiroshi se laissa tomber sur son canapé et put à loisir revenir sur son court séjour à Kyoto.

 

Il s’était déjà rendu à quelques reprises dans l’ancienne cité impériale, mais la visite qu’il en avait faite avec Suguru, trop brève, s’était profondément imprimée dans son cœur.

 

Évitant délibérément les endroits trop connus, comme le Parc Impérial, Suguru avait choisi de l’entraîner dans des lieux qu’il affectionnait, moins fréquentés, offrant par là même une vision subitement plus intime de la ville. Et Hiroshi avait particulièrement aimé cet instant passé dans un minuscule café du quartier de Gion, à l’atmosphère feutrée où, tout en sirotant un café odorant, Suguru et lui avaient discuté de tout et de rien, bien à l’abri du froid qui sévissait sur le pays tout entier.

 

Hiroshi avait aussi été séduit par la famille du lycéen, surtout son jeune frère, Ritsu, qui présentait avec son aîné une ressemblance frappante, aussi bien dans sa manière d’être que de s’exprimer et qui, bien qu’âgé de seulement six ans, avait déjà des idées bien arrêtés sur « sa future carrière de concertiste », encouragé en cela par sa mère, elle-même ancienne concertiste et professeur de piano. Seul membre de la famille à ne pas savoir jouer d’un instrument Akio Fujisaki, le père des garçons, ne soutenait pas moins la vocation musicale de ses enfants.

 

Et puis, il y avait eu la visite surprise à Narumi, la groupie favorite du guitariste, qui avait failli s’évanouir en découvrant son idole sur le pas de sa porte. Hiroshi était prêt à parier qu’elle ne s’était pas encore remise du choc !

 

Enfin, Suguru l’avait gratifié d’un mini concert – quelques-uns des morceaux qu’il avait étudié pour l’enregistrement – joué sur le piano familial, un superbe Pleyel que monsieur Nakano père aurait sans nul doute vu avec admiration dans son salon de musique. Le lycéen l’avait ensuite invité à jouer les Gondoles vénitiennes, ce qu’il avait fini par faire après avoir commencé par refuser, et même s’il manquait d’aisance il ne s’en était pas trop mal tiré.

 

Dans le train qui les ramenait à Tokyo, Hiroshi s’était senti curieusement abattu. Ces deux jours en compagnie de Suguru lui avaient fait prendre conscience à quel point celui-ci lui plaisait, et combien il allait être difficile désormais de feindre la simple amitié.

 

Le guitariste soupira et se leva. Il était tard mais il n’avait pas faim. Fébrile, il ne parvenait pas à tenir en place, des fourmis dans les jambes. Une virée à moto l’aiderait peut-être à se calmer… Il enfila son blouson, prit son casque et quitta l’appartement.

 

OoOoOoOoOoO

 

Quand la semaine reprit, elle avait une saveur nouvelle. Celle du thé Miyako no Tatsumi dégusté au luxueux salon de thé Tsujiri, seul lieu réputé de Kyoto où Suguru l’avait amené. Hiroshi avait pour la première fois menti à Mineko et à Sakura et cela laissait un arrière-goût agréable de mystère et d’excitation. Ses obligations ne tarderaient certes pas à le rattraper mais il avait désormais un nouveau jardin des délices, inviolable car inconnu de tous, où se réfugier et il le chérissait et protègeait comme une fleur fragile en plein hiver.

 

Sans le savoir, les deux garçons abordaient cette semaine avec une énergie inattendue. Une espèce de communication silencieuse s’était établie entre eux et dopait leurs dispositions à l’apprentissage, piano et mathématiques, car toujours sans le savoir, ils cherchaient à s’impressionner sans l’avouer à l’autre.

 

Suguru aussi avait fait de ce week-end un petit coin de paradis auquel il aimait repenser. Il était content que son ami ait fait bonne impression, même s’il ne s’en étonnait pas.

 

« Vous vous rappelez le Parfait Tsujiri ?

 

- Comment pourrais-je oublier cette saveur sur mes lèvres, susurra le guitariste.

 

- Et bien n’est-ce pas la meilleure glace que vous ayez mangée ?

 

- Vas-y, Hiro-chan, les interrompit Mineko qui venait d’entrer. Réponds. Quand donc as-tu goûté un Parfait Tsujiri ? »

 

Son fiancé se leva et la salua, suivi par Suguru.

 

« Tu as déjà rencontré Fujisaki. »

 

La jeune fille toisa le lycéen et se radoucit. L’orage était passé.

 

« Vous êtes souvent chez les Nakano. Pour quelles raisons ? demanda-t-elle après l’avoir salué.

 

- Je te l’ai caché, Mineko-san, mais Suguru est concertiste et… je voulais te faire la surprise qu’il t’interprète un morceau ou deux, rien que pour toi.

 

- Oh, vous êtes concertiste ? Comment vous êtes-vous rencontrés ?

 

- Dans les locaux de N-G Productions, mentit Suguru pour continuer l’improvisation de son ami. J’enregistre actuellement un disque de morceaux classiques. Nakano et moi avons sympathisé et il m’a révélé votre passion pour le piano d’où l’idée d’un concert privé. »

 

Le visage de la jeune fille s’éclaira et elle enlaça son fiancé :

 

« Tu es adorable, Hiro-chan. Qu’est-ce que je ferais sans toi ? »

 

Elle le serra encore quelques instants, le relâcha et déposa un baiser sur la joue du guitariste.

 

« Je suis tellement injuste avec toi alors que tu fais tant d’efforts. Excuse-moi, tu sais que ce n’est jamais vraiment contre toi. »

 

Quelques semaines plus tôt, le cœur d’Hiroshi aurait bondi dans sa poitrine mais à présent, tout ce qu’il voyait, c’était le regard… peiné ? de Suguru. Il éloigna la jeune fille et proposa qu’ils aillent dans la salle de musique.

 

Malgré le contrôle de ses sentiments, le jeu fut voilé d’un linceul de tristesse. Le pianiste essayait de refouler son chagrin mais la musique l’amplifiait et il suffoquait. Les regards cajoleurs de Mineko balayaient les souvenirs du séjour à Kyoto et les effritaient comme des bâtons de craie. En mélomane averti mais aussi grâce à ce lien qui l’unissait désormais à Suguru, Hiroshi ressentit la douleur tacite de son ami sans l’expliquer, aussi l’interrompit-il, prétextant qu’il avait oublié un rendez-vous et qu’ils remettraient ça à plus tard.

 

Soulagé, Suguru referma le cylindre, insensible aux compliments de l’étudiante, et y répondant vaguement.

 

Non seulement il était amoureux de Nakano, mais il était aussi jaloux de sa fiancée et se maudissait d’avoir succombé à son aîné. Il devait se ressaisir et vite !

 

OoOoOoOoOoO

 

La soirée lui avait semblé une éternité. Suguru avait beau s’efforcer de détourner ses pensées d’Hiroshi, il y revenait sans cesse : leur week-end à Kyoto avait été fantastique.

 

La sonnerie maintenant attribuée à Hiroshi le tira de sa rêverie. Il regarda le téléphone vibrer mais n’osa pas répondre. Il ne devait pas répondre. Il avait de la volonté. Vers la fin de la mélodie, il décrocha quand même. Répondre au téléphone n’engageait à rien et c’était peut-être important.

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Pontocho : quartier de l’ancienne Kyoto, fondé en 1670 et voué au départ aux distractions (tout comme le district de Gion).

Parfait Tsujiri : spécialité du Salon Tsujiri, à Kyoto, à base de : crème fouettée au thé vert, génoise au thé vert, macarons, pâte de haricot adzuki, mandarines, gelée d’agar-agar, glace à la vanille, gelée au thé vert, glace et sorbet au thé vert.  

 

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