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CHAPITRE VIII
Le tic-tac de la pendule ne cessait de rappeler à Hiroshi qu’il s’ennuyait et que ce déjeuner était interminable. Le grand-père de Mineko voulait-il lui faire payer l’affront d’avoir annulé le dîner de la semaine passée ? Visiblement, oui. Le patriarche avait parlé à tout le monde avant le repas sauf lui. Il fallait avouer que Yuji avait laissé à son frère une drôle de bombe à retardement et le faux-bond d’Hiroshi ne rassurait pas le fondateur de Toshikasu Corporation.
« Vous comprenez que votre vie appartiendra à l’entreprise après le mariage, dit d’un ton glacial le grand-père de Mineko, le repas terminé. Et à ma petite-fille bien aimée, bien sûr », minauda-t-il en regardant cette dernière.
Un frisson parcourut l’échine du fiancé. Avait-il toujours été comme ça ou était-ce réservé aux fils Nakano ?
« Excusez-moi encore », s’inclina Hiroshi sous le regard furieux de son père.
À l’initiative de la mère de Mineko, les femmes se retirèrent de la pièce et les laissèrent discuter affaire.
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Hiroshi somnolait vaguement en caressant sa petite chatte quand le téléphone vibra sur la table. Le félin bondit de ses genoux et le garçon décrocha. Yuji…
« …
- Ça va, répondit-il sans entrain. Et toi ?
- …
- Ça va, je te dis. La routine. Dîner soporifique avec les Toshikasu. Les sautes d’humeur de ta fiancée. Un temps pourri ici.
- …
- Amer ? Pourquoi serais-je amer ? Je vais épouser une fille qui me considérait comme son ami jusqu’à ce que son frère se fasse la malle et alors cet ami est devenu l’ennemi numéro un sur lequel elle adore déverser son venin. Mais tout roule à part ça.
- …
- Je ne m’énerve pas ! Je… J’ai rencontré quelqu’un. Je…
- …
- C’est… quelqu’un d’intelligent, doux et… et on s’entend plutôt bien. Yuji… Je sais que Mineko-san te manque. Pourquoi tu ne reviens pas pour elle ?
- …
- On s’en fiche des obligations familiales ! Reviens pour elle et partez loin ! Vivez heureux même si ça n’est pas à Tokyo !
- …
- Fais attention à toi. »
Il reposa l’appareil sur la petite table. Tout serait tellement plus facile s’il n’avait plus à épouser Mineko… Mais Yuji n’était pas prêt à revenir à Tokyo et mieux valait trouver une autre solution. Mais laquelle ? Lui pourrait peut-être s’enfuir avec Suguru. Et après ? Encore un Nakano en cavale ?
Le miaulement de son chat le ramena à la réalité.
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Dans les boutiques, fleurissaient les chocolats. Oursons, chatons, poupées et une pléthore de cœur de toutes les tailles. Pas de doute, la Saint-Valentin approchait à grand pas.
Rêveur devant la vitrine, le guitariste se surprit à regarder un énorme cœur en chocolat noir. Suguru en raffolerait.
« Tu m’écoutes, Hiro ? »
Nakano regarda son ami aux cheveux roses qui tenait un paquet dans ses bras.
« Yuki va aimer, hein ?
- Bien sûr, le rassura-t-il.
- Et toi, tu en offres un à Mineko ?
- Mineko-san ? Je… je ne sais pas.
- C’est ta fiancée et tu l’aimes en plus. Ça me parait évident ! »
Non. Rien n’était évident. C’était sa fiancée mais il ne l’aimait plus. Son cœur, en chocolat ou pas, était pour Fujisaki. Mais lui offrir un chocolat relevait de la folie. Il haussa les épaules et les deux amis partirent.
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Le jour J, Hiroshi avait le cœur serré à l’idée de le passer avec Mineko. Il avait revêtu un joli yukata bleu sombre avec des motifs blancs. Sa fiancée portait un nouveau kimono vert pâle sur lequel s’épanouissaient des fleurs de lotus. Comme le temps ne le permettait pas, ils restèrent à bavarder chez la jeune fille jusqu’à ce que le drame éclate.
« Hiro-chan… Je crois que j’ai quelque chose pour toi… » minauda-t-elle en se levant.
Le garçon la suivit du regard et ne cilla même pas lorsqu’elle déposa un petit paquet devant lui.
« Non, murmura-t-il faiblement.
- Comment ça « non » ?
- Je… Arrête cette mascarade. Tu… tu ne m’as jamais aimé. C’est ridicule tout ça.
- Comment oses-tu dire ça ?
- Ne sois pas hypocrite. C’est Yuji que tu aimes. Celui qui t’a brisé le cœur. Moi… j’étais ton ami. »
La jeune le gifla mais il poursuivit.
« Au fond, vous êtes deux égoïstes. Vous ne pensez qu’à vous deux. Ça a toujours été comme ça. Moi… Moi personne ne s’inquiète pour moi. »
Personne sauf Suguru, songea-t-il.
« Mineko-san, j’ai… j’ai rencontré quelqu’un. Je l’aime et je t’ai menti. J’étais avec le week-end où nous devions voir ton grand-père et… je ne suis pas parti avec Shuichi. Je suis parti avec…
- Je sais que tu n’étais pas avec Shuichi. Figure-toi que je l’ai croisé à Shibuya. Tu me prends pour une idiote en plus ? Ça n’est qu’une tocade, ça te passera. Tu es à moi, Hiroshi », trancha-t-elle sur le même ton glacial que son grand-père.
Nakano se leva :
« Yuji aussi était à toi ? Regarde, il t’a quitté. C’est peut-être ton destin de te faire larguer par les Nakano ou ne cherche pas plus loin, c’est toi. C’est toi la responsable. Toi et ton sale caractère possessif et dominateur. C’est peut-être pour ça que Yuji est parti. »
Le cœur battant la chamade, il quitta l’appartement et héla un taxi pour retrouver le calme de son appartement. Il aurait voulu entendre la voix rassurante de Suguru mais il n’osa pas l’appeler.
Par tous les Kamis, pourquoi avait-il agi aussi cruellement ?
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Suguru, quant à lui, avait passé la soirée du 14 février tout seul, les Seguchi mari et femme ayant sacrifié à la tradition et étant allés dîner dans un restaurant très sélect de la capitale. Tout seul… en partie, car son amie Narumi lui avait téléphoné, et ils avaient passé un long moment à discuter. La lycéenne lui avait appris qu’elle avait envoyé un cœur en chocolat à son idole.
« Mais je ne l’ai pas envoyé à N-G ! Je te l’ai adressé, comme ça tu le lui donneras directement la prochaine fois que tu le verras. Tu ne l’as pas reçu ?
- Je n’ai rien de… Ah ! Attends ! »
Un paquet de taille moyenne était posé sur son bureau. Persuadé qu’il s’agissait de son arrivage hebdomadaire de cours, Suguru n’y avait jeté qu’un coup d’œil distrait en rentrant, sans faire attention à l’écriture et encore moins à l’expéditeur.
« Oui, je l’ai. Je le lui donnerai demain.
- J’espère qu’il va aimer ! Je l’ai fait moi-même et j’ai eu du mal avec la garniture ! »
Ils discutèrent encore un instant avant de raccrocher puis Suguru s’assit devant le piano qui se trouvait dans le salon et joua distraitement les Gondoles vénitiennes tout en songeant à Hiroshi. Il ne faisait nul doute qu’il avait passé la soirée en compagnie de sa fiancée, et quoi de plus normal ? Même s’il n’y avait pas beaucoup d’amour entre eux… Il soupira, incapable de se concentrer, et décida de se coucher, non sans avoir auparavant envoyé un court message à son petit ami. Il ne voulait surtout pas le déranger compte tenu des circonstances, mais en ce dimanche de Saint-Valentin, il aurait tout de même aimé échanger quelques mots avec lui.
Quelle ne fut pas sa surprise, alors qu’il sortait de la salle de bains après s’être changé pour la nuit, d’entendre son téléphone jouer le morceau qu’il avait attribué à Hiroshi ! Mais la joie effaça aussitôt tout autre sentiment.
« Allô, Nakano ?
- Bonsoir, Suguru. Je… je suis désolé de ne pas t’avoir appelé plus tôt mais…
- Je comprends. Vous étiez avec… avec mademoiselle Mineko. » Le serpent de la jalousie tapi dans son cœur déroula ses anneaux à ces paroles mais il s’efforça de ne pas y accorder d’attention. « Ça ne fait rien, je suis content que vous m’ayez appelé tout de même. Je vous aime. »
Ils bavardèrent un petit moment et cette fois, quand Suguru se mit au lit, il était beaucoup plus serein.
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Comme d’habitude, Hiroshi arriva le premier à N-G et, en attendant la venue de Shuichi, il alla prendre un café au distributeur puis poussa la porte du Studio 3. La surprise le figea un bref instant sur le seuil puis, avec un léger rire, il entra dans la pièce que les Bad Luck et leur encadrement utilisaient comme salle de repos.
Des dizaines et des dizaines de boîtes et paquets en tous genres étaient empilés le long des murs.
« Ah oui, c’était la Saint-Valentin hier… » dit-il avec amusement en s’emparant d’un petit paquet orné d’un pompon de raphia bleu azur auquel était attaché une enveloppe. Chaque année c’était la même chose, Shuichi et lui recevaient des déclarations enflammées accompagnées de boîtes de chocolats. Mais là, il y en avait encore plus que l’année précédente, et si une grande partie était adressée au chanteur de Bad Luck, son guitariste comptait aussi un nombre conséquent d’admiratrices.
Même en en distribuant à tout le monde à N-G, comment allait-il écouler un tel stock de friandises ?
Même Suguru serait obligé de s’avouer vaincu face à un tel monceau de chocolat, songea-t-il en souriant. Il s’assit sur une chaise et attendit en rêvassant l’arrivée de Shuichi.
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« Monsieur Nakano ! »
L’interpellé se retourna vers la voix aisément reconnaissable de Suguru, qui venait d’entrer dans la cafétéria, et l’accueillit d’un sourire.
« Bonjour, Su… Fujisaki. Comment allez-vous ?
- Très bien, merci, et vous ? Oh, j’ai quelque chose à vous donner. »
Le cœur d’Hiroshi fit un bond dans sa poitrine à ces paroles, d’autant que le pianiste venait de tirer de son sac un petit paquet enrubanné et joliment enveloppé dans du papier fantaisie.
« Des… des chocolats ? questionna-t-il, incapable d’y croire.
- Oui, de la part de Narumi, expliqua Suguru sans s’apercevoir du trouble de son petit ami. Elle m’a envoyé son cadeau pour que je vous le remette en mains propres. Vous savez comment elle est… »
Narumi, bien sûr. Suguru n’était pas Mineko.
« Ah… merci. Tu… Vous la remercierez de ma part, c’est très gentil. » Le jeune homme sourit et, après s’être assuré d’un coup d’œil que personne ne leur prêtait d’attention particulière, il ajouta à voix basse :
« J’aurais… j’aurais adoré recevoir des chocolats de ta part. »
Suguru devint pivoine, mais avant qu’il ait le temps d’ouvrir la bouche Shuichi arriva à son tour dans la cafétéria. Son regard tomba sur le paquet qu’Hiroshi avait à la main, et il s’exclama :
« Hiro ! Tu as encore reçu des chocolats ?
- Ah, Shu ! Oui, c’est… »
Le jeune chanteur toisa Suguru d’un regard étonné.
« C’est toi qui lui a offert ça ? C’est une déclaration ?
- Mais pas du tout !! se récria le pianiste avec une véhémence trop excessive pour être honnête. C’est un cadeau de mon amie Narumi !!
- Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ? répondit Hiroshi avec flegme. Bon, on ferait mieux d’aller manger. Vous vous joignez à nous, Fujisaki ? »
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« J’aurais… j’aurais adoré recevoir des chocolats de ta part. »
Suguru couva d’un regard satisfait l’assiette sur laquelle étaient rangés, chacun dans une petite caissette de papier blanc, les chocolats qu’il venait de confectionner. Jamais auparavant il n’aurait imaginé se lancer un jour dans pareille entreprise, et les Kamis savaient qu’elle avait été hasardeuse ! Il avait même pris son après-midi de congé pour cela. Là, dans l’appartement inoccupé, il avait laissé libre cours à ses élans créatifs.
Du moins aurait-il bien aimé le faire, mais la tâche s’était dès le départ révélée beaucoup plus ardue que ce qu’il l’avait escompté.
Il aurait été facile d’acheter une boîte de chocolats chez un confiseur. Il y en avait de renommés à Tokyo, mais le jeune garçon s’était lui-même lancé un défi, et si Narumi avait réussi à façonner elle-même son cadeau pour Hiroshi, si des dizaines et des dizaines de filles en étaient aussi capables, il n’y avait aucune raison qu’il n’en soit pas de même pour lui.
Il n’avait pas tardé à déchanter. Cependant, si Suguru n’était pas particulièrement doué en cuisine, il était opiniâtre et, en fin d’après-midi, le résultat était là, rangé sur une assiette : inégaux, bosselés, décorés de petits motifs en chocolat blanc totalement impossibles à identifier mais garnis d’une ganache cacao-thé vert réellement savoureuse, les chocolats qu’il allait offrir à Hiroshi.
Il les plaça dans une petite boîte qu’il ferma par un ruban vert tendre et, avec un soupir, il entreprit de s’atteler à la vaisselle et au nettoyage. Et il ne sentait plus son dos !
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Comme c’en était devenu l’habitude, la leçon de piano débuta par un petit goûter dans le salon de musique. Suguru y vit là l’occasion d’offrir ses chocolats.
« Tenez, Nakano. C’est… c’est pour vous. C’est moi qui les ai faits. Avec un peu de retard, mais… » dit-il en offrant la boîte à son petit ami.
- Ce sont… des chocolats ?
- Oui. Ils sont bons. Enfin, mangeables, je… Ne vous arrêtez pas à leur aspect. J’ai eu du mal à les façonner. »
Souriant, le jeune homme défit le ruban vert et ouvrit la boîte, révélant les petites confiseries biscornues qu’elle contenait.
« Je vous assure qu’ils sont meilleurs que ce qu’il en ont l’air !
- Hé bien, je vais de ce pas mettre tes dires à l’épreuve. »
Hiroshi prit un chocolat sur lequel ce qui semblait être un soleil était dessiné et mordit dedans. La coque de chocolat noir enrobait une crème au cacao parfumée au thé vert, un mélange original qui le séduisit immédiatement.
« Alors ? Ça vous plaît ? interrogea Suguru, un peu anxieux.
- C’est absolument délicieux, déclara Hiroshi en s’empressant d’avaler la seconde moitié de son chocolat. Je confirme : ils sont bien meilleurs que ce qu’ils sont beaux. Merci beaucoup, Suguru. »
Il enlaça le garçon et l’embrassa à pleine bouche, et ce baiser chocolaté était, et de loin, le meilleur que Suguru ait jamais reçu !
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