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LENNON SOUS LA PLUIE
CHAPITRE I
« Il s'écroule au petit
matin
Sur son canapé jaune
déteint »
Hiroshi referma l’appartement et jeta les clefs sur le meuble près de l’entrée.
Il ôta ses chaussures et sa veste trempées. Las, il se traîna jusqu’au vieux
canapé et s’y laissa choir lourdement. Il regarda l’heure. 08h23. Il ne se
ferait jamais au travail de nuit. Il soupira en se disant qu’il devait
rassembler ses dernières forces pour ouvrir le canapé et dormir mais il était
trop fatigué.
Je l’ouvrirai ce soir, au moins demain matin, je
pourrai m’endormir.
Ce fut sa seule pensée. Encore mouillé, il s’endormit quand même.
« Il
y a des jours quand la pluie coule
Où toutes les villes
Ressemblent à
Liverpool. »
Il s’éveilla en sursaut. La pluie heurtait violemment les carreaux de la
fenêtre. 15h36. Il ferma les yeux et s’emplit du bruit des gouttes contre la
vitre. C’était la seule musique dans la pièce silencieuse.
« L'imperméable
collé à la peau
La barbe enfoncée
À coups de marteau »
« Et merde... »
Il était toujours humide et en plus il avait trempé le canapé. Péniblement il se
leva. Négligemment, il jeta les vêtements qu’il portait à-même le sol et en
passa des secs. Il croisa son reflet. Un regard usé et terne. Il esquissa
pourtant un maigre sourire. Il n’avait jamais baissé les bras pourquoi
commencerait-il aujourd’hui ? Il effleura la barbe naissante. Il y avait
vraiment du laisser-aller. Peut-être devrait-il se raser.
« Bah... qui me voit ? »
Quelques larmes lui brouillèrent la vue mais il les essuya vivement. Il pleuvait
dehors, il pleuvait dans son cœur mais il ne pleuvrait pas sur ses joues.
« Il
revoit le film de la journée
Même pas un mec à qui
parler. »
Il soupira et se réinstalla dans le canapé. Il alluma son petit poste télé. Une
journée en Enfer. Combien de fois avait-il vu ce film ? Il en regarda un petit
passage puis éteignit le poste. Lui et Shuichi l’avaient vu des tas de fois
ensemble mais tout ça était bien loin à présent.
Tout ça à cause d’un accident idiot.
Le téléphone avait sonné et Hiroshi avait couru répondre. Il avait trébuché et
s’était cassé le poignet. Le médecin avait été sans concession. Jamais il ne
rejouerait de la guitare comme avant. Sa carrière à peine commencée avorta. Un
autre guitariste le remplaça. Tout comme Fujisaki avait été accepté, l’autre le
fut aussi. Hiroshi devint un spectre. Les cœurs étroits et ingrats du chanteur
et du claviériste étaient respectivement remplis de Yuki et d’ambition. Plus de
place pour lui. Voilà comment Nakano Hiroshi devint un fantôme. Le loyer
arrivant, il dut trouver un autre boulot. Sous la pression il prit le premier
venu. Gardien de nuit dans un entrepôt. Puis ce qui devait être temporaire
devint permanent. Le fossé entre lui et les Bad Luck s’élargit. Désormais, il
les voyait parfois à la télé. Alors, il changeait de chaîne. Les gens avaient la
mémoire courte. Toujours là dans les bons moments mais absents quand on avait
besoin d’eux. Heureusement Yuji-nii ne lui avait jamais tourné le dos. Il aurait
pu l’appeler. Il aurait pu lui dire que ça n’allait pas, qu’il avait besoin
d’aide mais son frère aîné vivait avec une fille depuis quelques semaines et
l’ancien musicien ne voulait pas s’immiscer dans sa vie.
« Les
yeux dans le vide
Planté dans son jean
Il écoute John Lennon et
Il imagine. »
Il alluma la musique et se laissa aller. La voix de l’Anglais le transporta
ailleurs. Un ailleurs plus ensoleillé et moins solitaire.
« Les
yeux dans le vide
Planté dans son jean
Il écoute John Lennon et
Il imagine. »
Il imaginait une vie dans laquelle il continuerait à jouer. Il n’en vivrait
peut-être pas mais au moins de ses doigts naîtraient des mélodies envoûtantes ou
rythmées. A cause de ce coup de fil, ses doigts étaient stériles dorénavant, sa
vie aussi. Mais il n’y pensa pas. Le morceau Imagine devait lui faire
oublier sa vie misérable faite de « si ». S’il avait choisi de réussir
Todai. S’il n’avait pas entendu le téléphone sonner. Si ses
anciens amis étaient toujours là.
« Immobile
et sans illusion
Les yeux rivés à son
plafond »
Le jeune Japonais s’allongea. Il fixa les taches au plafond. Elles évoquaient un
visage humain. Sa seule compagnie. C’était dur de constater qu’il était devenu
un souvenir mais il fallait se rendre à l’évidence il avait perdu son aura. Il
n’y avait qu’Ayaka qui continuait à prendre de ses nouvelles. La belle et douce
Ayaka qu’il avait pourtant quittée. Elle méritait mieux que lui. La jeune fille
avait voulu venir le voir à Tokyo mais il avait refusé. Il n’allait pas la
recevoir dans ce taudis. Au début, il lui avait brodé une nouvelle vie
magnifique et riche mais la jeune fille avait perçu le ton dissonant. Il avait
alors tout dit. L’arrêt subit de sa carrière, sa lente déchéance, son écrasante
solitude. Nakano Hiroshi, le garçon flamboyant avait pleuré comme un enfant au
téléphone, recroquevillé sur lui-même. La voix mélodieuse de la jeune fille
l’avait rassuré alors et elle était devenue son havre.
« Il
y a des jours quand la pluie coule
Où toutes les villes
Ressemblent à
Liverpool. »
Une goutte lui tomba sur la joue lui arrachant une grimace. Le plafond fuyait...
ou l’homme du plafond pleurait. L’inconvénient de loger sous les toits. Une
fournaise en été et un réfrigérateur en hiver.
« Il
s'allume une autre cigarette
Il met son walkman sur sa
tête »
Son ventre gargouilla. Vieille manie du type fauché : il alluma une cigarette au
lieu de manger. Ses placards et son frigo étaient vides de toute manière. Dans
sa nouvelle vie, il était un oiseau auquel on avait cassé les ailes et qui
boitait dans une cage construite sur des lames de rasoir. Shuichi... Fujisaki...
Pourquoi avaient-ils fermé leur cœur et s’étaient-ils évanouis dans le
labyrinthe du temps ?
« Le
cœur cassé mais plein d'espoir »
Il avait tant de choses à leur dire mais lui aussi avait disparu, invisible.
Effacé par l’indifférence de son entourage. Le téléphone sonna. Une petite
étincelle de vie se ralluma en lui. Pourtant, il le laissa sonner dans le vide.
Il augmenta le volume de la musique.
« Il
rêve de partir loin
Et de tout voir.»
Il préférait voguer loin de sa réalité minable.
« Les
yeux dans le vide
Planté dans son jean
Il écoute John Lennon et
Il imagine.»
«
Here in
the valley of indecision, I don't know what to do, I feel you slipping away, I
feel you slipping away, I'm losing you...»
« Les
yeux dans le vide
Planté dans son jean
Il écoute John Lennon et
Il imagine.»
«
I was
dreaming of the past, and my heart was beating fast, I began to lose control...»
OoOoOoOoOoO
Allez, décroche…
Une bourrasque faillit arracher son parapluie des mains de Suguru qui jura, son
téléphone portable toujours collé à l’oreille. Depuis qu’il était au pied de ce
petit immeuble décrépit, il avait l’impression que la pluie tombait à flots
redoublés, inondant ses chaussures et le bas de son pantalon. Il tourna le dos
au vent, concentré sur la sonnerie du mobile qui retentissait depuis maintenant
près d’une minute.
Il savait qu’il y avait quelqu’un dans le petit appartement du quatrième et
dernier étage ; bien qu’il n’ait été que 16h45, les nuages de pluie avaient tant
obscurci le ciel qu’on eut pu croire qu’il était 19 heures, et l’unique fenêtre
qui donnait sur la rue découpait sur la façade détrempée un rectangle de lumière
jaune pâle.
En dehors de lui, il n’y avait pas âme qui vive dans les environs. Un quartier
excentré, sans commerces, dans lequel proliféraient petits immeubles mal
entretenus et vieilles maisons décaties. Les gens n’avaient pas envie de sortir
avec une pluie pareille, et si lui était là… c’était pour une bonne raison.
Le téléphone continua à sonner dans le vide et, de guerre lasse, Suguru
raccrocha avec un soupir. Insister davantage ne servirait à rien, il
n’obtiendrait pas de réponse. Il hésita un instant, observant la petite fenêtre
dont la lumière crue tremblotait sous les filets d’eau qui déversaient du toit
sans gouttières. L’espace d’un instant, il envisagea de faire demi-tour et de
rentrer chez lui, mais un soudain élan de colère l’envahit ; il n’avait pas fait
toutes ces recherches pour renoncer une fois au but. D’un pas résolu, il
traversa la rue inondée et gravit les escaliers qui menaient au quatrième étage.
OoOoOoOoOoO
La sonnerie avait enfin
fini par se taire et Hiroshi poussa un soupir de soulagement. Quelle que soit la
personne qui avait tenté de le joindre, elle avait insisté plus que de coutume…
mais, comme les autres, elle avait fini par se résigner. Il n’avait pas envie de
parler aujourd’hui, il était fatigué et déprimé. À quoi bon, d’ailleurs ? Cela
changerait-il la moindre chose à la monotone grisaille qu’était devenue sa vie ?
Le jeune homme baissa sensiblement le volume de sa petite chaîne stéréo et se
remit à sa contemplation des taches d’humidité qui rongeaient le plafond gris.
Il faisait presque nuit dehors… Il n’avait plus rien à manger, mais le temps
exécrable et l’obscurité le décourageaient de sortir.
Des coups frappés à sa porte le tirèrent de sa torpeur avec un sursaut. Remis de
sa surprise, Hiroshi tourna la tête en direction de l’entrée tout en se
demandant qui pouvait bien cogner chez lui. Un voisin, peut-être ? Depuis qu’il
avait emménagé ici, il n’avait que rarement aperçu les gens qui composaient son
voisinage, et plus rarement encore échangé avec eux. Peut-être sa musique
avait-elle incommodé quelqu’un ?
Son premier geste fut de ne pas bouger, attendre comme pour le téléphone que
l’importun se lasse et s’en aille. Mais les coups continuaient, et il se ravisa.
Après tout, il s’agissait peut-être de quelque chose d’important.
Il se leva d’un geste las et déverrouilla la porte.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Là, planté devant lui sous un parapluie à carreaux gris et blanc, se tenait
Suguru.
Le jeune homme demeura un court instant immobile à observer son ancien camarade
de groupe. Combien de temps cela faisait-il qu’ils ne s’étaient pas vus ? Des
mois… Mais si Fujisaki n’avait pas changé et paraissait encore plus sûr de lui
et déterminé qu’auparavant, on ne pouvait en dire autant de lui. Et que
faisait-il là, en premier lieu ?
« Quand allez-vous vous décider à me laisser entrer, monsieur Nakano ? Il ne
fait pas chaud », lança le garçon d’une voix presque irritée qui dissipa la
surprise décontenancée dans laquelle était resté plongé Hiroshi. Celui-ci haussa
les épaules et fit un pas sur le côté pour laisser passer son ancien collègue
puis referma la porte derrière lui.
Suguru ne savait pas trop à quoi il s’était attendu à la vue du vieil immeuble
dans lequel l’ancien guitariste habitait à présent, mais pas à une telle…
déchéance. L’appartement était très petit, chichement éclairé, modestement
meublé. Comment son camarade avait-il pu en arriver là en aussi peu de temps ?
« Bienvenue dans mon modeste logis, Fujisaki, laissa tomber Hiroshi d’un ton
ironique. Assied-toi, je t’en prie… »
Suguru déposa son parapluie trempé à côté de la porte et retira ses chaussures
et sa veste humide. Un canapé défraîchi occupait une bonne partie de la pièce
principale, mais il alla s’asseoir sur l’une des deux chaises qui flanquaient
une petite table. Hiroshi, quant à lui, se laissa lourdement retomber sur le
canapé.
« Navré de ne rien te proposer, mais mon garde-manger est vide… Avec ce temps de
chien, je n’ai pas eu envie d’aller faire les courses. »
Suguru lança un coup d’œil plus détaillé à l’ensemble de la pièce. Des murs
recouverts d’un papier peint jaunâtre, à la couleur fanée depuis longtemps, un
plafond gris taché d’humidité…
« Hé bien ? Tu ne me demandes pas comment je vais ? poursuivit Hiroshi avec dans
la voix cette même note moqueuse qui jurait si fort avec la profonde mélancolie
de son regard gris. Qu’est-ce qui t’amène ici depuis… tout ce temps ? »
Le claviériste avala sa salive, oppressé par l’écrasante atmosphère de tristesse
et de solitude qui régnait dans la pièce. Il parut se ressaisir enfin et
demanda, de ce ton quelque peu irrité qu’il avait depuis le début :
« Depuis combien de temps vivez-vous dans ce… gourbi, monsieur Nakano ? dit-il,
balayant l’espace d’un geste du bras.
- Comment, tu n’aimes pas ma demeure ? répondit Hiroshi avec un sourire qui
n’atteignit pas ses yeux. Pas vraiment digne d’un prestigieux membre de Bad Luck,
n’est-ce pas ? »
Suguru serra les poings. C’était impossible que le fier Hiroshi Nakano soit
tombé aussi bas… Une envie de hurler le saisit, si violente qu’il dut faire un
effort terrible pour la réprimer et répéter, d’une voix neutre :
« Depuis combien de temps vivez-vous ici, monsieur Nakano ? »
Mais ce dernier se contenta de sourire à nouveau.
« Trop longtemps pour que j’aie envie d’en parler… Et toi, Fujisaki, ça va ? »
Suguru se mordit la lèvre et crispa plus fort ses poings sur ses genoux.
« Pourquoi n’avez-vous pas répondu au téléphone ? murmura-t-il, les yeux baissés
sur ses mains. Pourquoi vous êtes-vous éloigné de nous comme ça ? » s’écria-t-il
en relevant brutalement la tête. Le sourire factice d’Hiroshi s’effaça aussitôt.
« Et toi, Fujisaki, pourquoi tu m’as laissé tomber après mon accident ? Où
étais-tu quand j’ai appris que je ne pourrais plus jamais rejouer de la guitare
comme avant ? Où était Shûichi ? J’avais besoin de vous alors… mais personne
n’est venu. Tu ne peux pas savoir à quel point j’ai attendu que mon téléphone
sonne… mais il est resté muet. J’imagine que l’avenir de Bad Luck était plus
important que la poursuite de ma carrière… » acheva le jeune homme d’une voix
amère. Sans laisser à Suguru le temps de rien dire, il reprit :
« Je me suis retrouvé tout seul et il fallait pourtant que je continue à vivre…
Alors j’ai cherché du travail, et un nouveau logement puisque je ne gagnais plus
assez pour pouvoir payer mon loyer. Et… voilà. »
Il prit une profonde inspiration et parvint à laisser échapper un petit rire
grinçant et désabusé.
« Quand j’ai vu que vous m’aviez trouvé un remplaçant, j’ai compris qu’il
n’était plus la peine d’attendre quoi que ce soit alors… j’ai préféré
disparaître, puisque de toutes manières je ne vous intéressais plus. Je suis
d’ailleurs étonné… Comment as-tu trouvé mon adresse ? Tu as demandé de l’aide à
ton illustre cousin ? »
Le petit claviériste rougit mais ne se laissa pas désarçonner.
« Je me suis débrouillé tout seul. Je n’ai dit à personne que je vous cherchais.
C’est pour cela que… que ç’a été aussi long. Bad Luck ne nous laisse pas
beaucoup de temps libre, comme vous le savez bien. Mais je… voulais vous revoir,
expliqua-t-il d’une voix un peu plus sereine.
- Pourquoi donc ? Un réveil subit de ta mauvaise conscience ? Tu t’es demandé
dans quel trou pouvait bien croupir ce pauvre monsieur Nakano maintenant que
Shûichi et toi regardez le monde du haut de votre gloire ? rétorqua l’ancien
guitariste avec un vilain petit sourire qui blessa Suguru – ce qui avait été le
but.
- Je voulais savoir ce que vous deveniez ! Est-ce si étonnant ? Je voulais
savoir pourquoi vous avez arrêté la guitare, pourquoi vous n’avez pas essayé de
lutter en dépit de tout ce que l’on avait pu vous dire ! Je voulais savoir
pourquoi vous avez baissé les bras ! cria le garçon en se levant, étouffé par la
colère.
- Pourquoi j’ai… baissé les bras ? » répéta Hiroshi d’un ton incrédule.
Avait-il bien entendu ? Qu’était donc en train de s’imaginer ce gamin ? Qu’il
avait fait exprès d’arrêter la musique ? Qu’il avait eu le choix ?
« Pour qui tu te prends, Fujisaki ?! siffla-t-il en se mettant lui aussi debout,
ses yeux gris étincelant d’une rage brûlante. Après des mois de silence tu oses
te ramener comme une fleur et me donner des leçons ? Sais-tu seulement ce que
j’endure au quotidien ?! Que crois-tu que tu éprouverais si tu ne pouvais plus
jouer du piano ? Tu crois peut-être que je fais semblant ? »
Il leva la main et, l’espace d’un infime instant, Suguru crut qu’il allait le
frapper mais le jeune homme abattit le poing sur la table.
« Va-t-en, Fujisaki, gronda-t-il d’une voix étranglée.
- Non ! Je n’ai pas dit tout ce que j’avais à vous dire ! C’est vrai que
monsieur Shindô et moi ne nous sommes pas comportés comme… comme nous aurions dû
le faire au début. Et puis… et puis, Bad Luck devait continuer. Monsieur Seguchi
nous a imposé un remplaçant et personne n’a rien dit... Je ne suis pas fier de
mon manque de réaction, mais… après tout, mon cousin m’avait imposé de la même
manière, qu’aurais-je pu dire ? »
Suguru reprit son souffle et poursuivit : « Quand j’ai commencé à m’inquiéter de
votre silence prolongé, il était trop tard. Vous aviez déménagé sans laisser
d’adresse, et votre téléphone ne répondait plus. Alors j’ai décidé de partir à
votre recherche… »
Hiroshi ne répondit pas, la tête basse, les épaules courbées, toujours penché
sur la table. Le claviériste n’en tint aucunement compte et reprit : « C’est
mademoiselle Ayaka qui m’a donné votre numéro… après que j’ai dû insister des
jours avant qu’elle accepte de le faire. Puis j’ai réussi à retrouver votre
adresse, et je suis venu parce que j’avais quelque chose de très important à
vous dire.
- Tu l’as fait, maintenant rentre chez toi, Fujisaki. Je n’ai pas envie de
discuter, je suis fatigué. Je suis gardien de nuit, et j’ai des horaires pas
faciles, souffla Hiroshi, la tête toujours inclinée.
- Je… je n’ai plus qu’une seule chose à vous dire, monsieur Nakano, et après,
c’est promis, je ne vous importunerai plus. Mais je… je voudrais que… que vous
me regardiez, au moins pour cela. »
Le jeune homme eut envie de demeurer tel qu’il était, refuser d’obtempérer, tout
ce qu’il voulait était que son ancien collègue s’en aille… Il avait affreusement
mal. Toutefois, il finit par se redresser et planta son regard dans les yeux
noisette du claviériste.
« Voilà. Tu es content ? »
Suguru avala sa salive et, rassemblant tout son courage, déclara :
« Je suis venu aussi, et surtout, parce que… je vous aime. C’est la vérité. Je
n’ai jamais osé vous en parler et je ne l’ai dit à personne. Mais je tenais à ce
que vous le sachiez parce que je veux vous dire que vous n’êtes pas tout seul,
et qu’en dépit de ce que vous avez certainement cru… je n’ai jamais cessé de
penser à vous. »
Un air de pure stupéfaction se peignit sur le visage d’Hiroshi. Redoutant de
perdre sa détermination, Suguru se passa nerveusement la langue sur les lèvres
et poursuivit :
« Je sais que vous ne me retournerez jamais mes sentiments puisque vous aimez
toujours mademoiselle Ayaka, et je ne crois pas que vous vous intéressiez aux
garçons. Mais je suis sincère, c’est pour cela que… que vous voir ici dans… dans
cet état m’a mis dans une telle colère. Je ne veux pas de ça pour vous, monsieur
Nakano… Je ne veux pas… »
Il sentit des larmes lui piquer les yeux et il battit vivement des paupières
afin de les réprimer. L’ancien musicien ne disait toujours rien, rendu muet pas
cette révélation soudaine et inattendue.
« Je… j’aimerais vous aider. Je ne vous demande rien en retour… Je sais bien que
mon amour est à sens unique. Mais… mon téléphone n’a pas changé, et j’habite
toujours au même endroit alors… si vous voulez de l’aide ou simplement parler…
vous pouvez m’appeler. »
Voilà, il en avait
terminé. Seul le crépitement de la pluie contre les carreaux troublait le
silence pesant qui s’était abattu sur la pièce à présent que le CD était
terminé.
« Je m’en vais, maintenant », dit le jeune garçon à Hiroshi qui n’avait pas
bougé, comme pétrifié à côté de la table. Il enfila ses chaussures et sa veste,
et ramassa son parapluie.
« Au revoir, monsieur Nakano. Et… j’espère à bientôt. »
Sans attendre de réponse, il quitta le petit appartement et s’éloigna lentement
le long du couloir extérieur, espérant sans oser y croire que la porte allait se
rouvrir dans son dos.
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