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CHAPITRE X
Hiroshi eut un petit mouvement de recul et prétexta une soirée d'études pour rentrer par un train de nuit à Osaka mais madame Fujisaki insista. Refuser une nouvelle fois était comme aller à l'encontre des règles de bienséance et après la prestation de son père, il ne put que se résigner à accepter l'invitation. Il s'absenta toutefois quelques minutes pour prévenir ses colocataires qu'il ne rentrerait que le lendemain.
!
« Je… Obata m'a dit des choses affreuses. Que je n'étais qu'un loser, que je n'avais rien à apporter à Suguru, que... que je serais plus un boulet qu'autre chose. Alors... alors j'ai ressassé tout ça dans ma tête et... et j'ai quitté votre fils. »
OoOoOoOoOoO La tête appuyée à la vitre du train qui le ramenait à Tokyo, les yeux fermés, Suguru repassait dans son esprit la semaine qui venait de s’écouler. Une semaine entière à Osaka, avec Hiroshi, sans qu’ils aient à dissimuler leurs sentiments. Il s’était très bien entendu avec les trois colocataires de son petit ami, même si Yurika, grande fan de Bad Luck, n’avait jamais loupé une occasion de lui poser des questions sur le groupe et les membres qui le composaient.
En dépit des révisions dans lesquelles les étudiants étaient constamment plongés, Hiroshi avait toujours réussi à se libérer une demi-journée afin de passer un peu de temps avec lui à visiter Osaka et ses environs ; Kinnara Shihoudani était lui aussi régulièrement passé les voir, mettant à profit ces instants pour flirter ostensiblement avec Keiji qui ne se privait pas d’entrer dans son jeu, plongeant les filles dans des questionnements sans fin : y avait-il oui ou non quelque chose entre les deux jeunes hommes ?
En résumé, sept journées de détente après tout ce qui venait de se passer, sept journées de coupure salutaire… et sept nuits encore meilleures.
Suguru n’avait pas demandé à Hiroshi de quoi sa mère avait tenu à lui parler, en ce fameux soir, bien que l’envie de le faire l’ait bien souvent effleuré. De son côté, le jeune homme n’avait rien dit. Et lui-même avait gardé le silence sur la conversation qui avait suivie le repas, après qu’Hiroshi soit allé se coucher.
« Bonne nuit, Hiroshi.
- Suguru, un instant, s’il te plaît. J’ai quelque chose à te demander. »
Un peu intrigué, le garçon reprit sa place dans le salon, où attendait sa mère.
« Qu’est-ce qui s’est passé, exactement, avec cet Obata ? »
Le jeune musicien tressaillit, mais parvint néanmoins à conserver un air calme et détaché. Il était toujours parvenu à éviter ce terrain particulièrement bourbeux… jusqu’à ce soir.
« C’est Nakano qui t’en a parlé ? demanda-t-il, assez désagréablement surpris toutefois. Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
- Pas grand-chose, justement, mais d’après le peu dont il m’a parlé j’ai bien compris qu’il s’était passé quelque chose de grave. D’ailleurs, cet Obata a quitté votre groupe, officiellement pour divergences d’opinions, mais ce que m’a dit Nakano me laisse à penser que la raison est toute autre… Alors, j’attends des explications. Sincères, si possible. »
La dame eut un petit sourire assez désagréable et ajouta :
« Je peux toujours me renseigner auprès de Tohma, le cas échéant. »
Piégé, Suguru se mordit la lèvre, mais il savait qu’il avait tout intérêt à être honnête s’il voulait conserver la confiance de sa mère… Même si elle n’allait sans doute pas être enchantée d’apprendre ce qu’il s’était véritablement passé.
« En fait… ça a commencé le premier soir de notre tournée à Osaka. Shindo et Obata étaient sortis prendre un verre après le concert et… »
Suguru grimaça en se remémorant la réaction de sa mère quand elle avait appris l’agression du guitariste, et l’intervention de Shihoudani.
« Et tu n’en as parlé à personne ?! Est-ce que tu réalises bien ce à quoi tu as échappé ?!!
- Je te garantis, maman, que j’en ai bien conscience ! Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie ! Mais je n’ai rien dit parce que… parce que je ne voulais pas que vous vous inquiétiez, Nakano ou toi. Qu’auriez-vous pu faire, de toutes manières ? protesta le garçon avec véhémence. Il avala sa salive et reprit, d’une voix plus calme, de toutes façons, Tohma m’a assuré qu’Obata avait quitté le Japon. Il a pris des dispositions pour qu’il ne puisse plus nuire. »
La discussion s’était poursuivie un long moment, et après coup Suguru comprenait parfaitement la réaction de sa mère. Un frisson le parcourut à l’évocation de l’agression d’Obata, dans le studio désert. Si Shihoudani n’était pas fortuitement intervenu…
Quoi qu’il en soit, rien ne viendrait ternir le souvenir de cette semaine à Osaka. Il aurait bien aimé rester une semaine de plus, mais il ne voulait pas davantage perturber les révisions d’Hiroshi et ses amis.
Ce qui lui fit songer à une conversation qu’il avait eue avec Makoto, l’une des colocataires de son petit copain.
« Deux jours à Okinawa pour la Saint-Valentin, c’est romantique ! Et qu’est-ce qu’Hiro t’a offert, comme cadeau ?
- Un petit coquillage, très joli. Et surtout, une soirée magnifique… répondit Suguru, du rêve plein les yeux.
- Et qu’est-ce que tu vas lui offrir pour le White Day ?
- Le… le White Day ?
- Hé bien oui ! Ne me dis pas que tu n’y as pas pensé. »
Pour être tout à fait honnête, le garçon ne s’était jamais vraiment préoccupé de ni de la Saint-Valentin ni de son pendant, le White Day, un mois plus tard. Il fallait dire aussi que, jusque là, les préoccupations romantiques n’avaient jamais tenu beaucoup de place dans son esprit… et il était pris au dépourvu.
Il lui restait encore quinze jours avant le White Day, quinze jours pour trouver à acheter quelque chose de blanc… et qui ne soit pas trop gnangnan non plus. Suguru poussa un profond soupir. Il aurait dû demander des conseils à la jeune étudiante. OoOoOoOoOoO La deuxième semaine, à Tokyo, s’écoula de manière beaucoup moins excitante que la précédente, même si les deux garçons avaient repris l’habitude de leur coup de fil quotidien. Il n’était plus arrivé de lettres anonymes, et ni Suguru ni Hiroshi ne devinèrent jamais qu’elles avaient été envoyées par Obata, qui avait depuis quitté le sol japonais.
Le claviériste profita de son repos forcé pour travailler les arrangements de quelques mélodies en souffrance depuis longtemps, mais son doigt blessé l’handicapait terriblement pour jouer et, pour la première fois, il se rendit réellement compte de ce qu’avait pu ressentir Hiroshi lorsqu’il avait appris qu’il ne pourrait plus rejouer de la guitare comme avant. Et encore ! Sa blessure n’avait rien d’irréversible, contrairement à celle de son petit ami. Il imaginait à présent quel serait son désarroi s’il venait à ne plus pouvoir jouer, et combien il lui serait difficile de trouver les ressources nécessaires pour aller de l’avant s’il était contraint de renoncer à la musique. Et Hiroshi avait été tout seul pour faire face à cette épreuve… Pas étonnant qu’il ait perdu pied.
En y repensant, Suguru avait honte de sa réaction d’alors. Il n’aurait jamais dû attendre aussi longtemps pour reprendre contact avec son camarade. La musique tenait une place essentielle dans sa vie, pourquoi n’en aurait-il pas été de même pour l’ancien guitariste ? Lui qui avait défié ses parents pour vivre sa passion, et qu’un stupide accident avait brutalement précipité de la lumière à la grisaille d’une vie sans musique… et sans amour.
Et, tout à coup, le garçon sut quel cadeau il allait offrir à Hiroshi à l’occasion du White Day.
Sans attendre, il passa un manteau et sortit de la maison. OoOoOoOoOoO À l’issue des quinze jours de repos, le majeur droit de Suguru était complètement guéri, aussi les Bad Luck reprirent-ils sans attendre le chemin du studio. Un bonheur n’arrivant jamais seul, Shuichi brandit d’un geste triomphal le brouillon d’une toute nouvelle chanson, qu’il avait écrite en moins d’une demi-heure sous le coup d’un éclair d’inspiration. Le texte en était bon, aussi tout le monde se mit à l’œuvre afin d’en faire un futur hit.
« Et pour vous faire pardonner de cette coupure de deux semaines, faites en sorte que votre single rentre directement dans les trois premiers du classement de l’Oricon ! » déclara K avec détermination.
« Me faire pardonner ? Et puis quoi, encore ? Comme si j’avais fait exprès… maugréa Suguru en allant prendre place derrière son synthétiseur. Kinnara gloussa.
« Ne râle pas, tu en as bien profité, surtout la première semaine… Le guitariste se pencha vers lui et lui souffla à l’oreille : Alors ? Qui est la crieuse, de vous deux ?
- … Shihoudani !! » glapit le claviériste, écarlate et suffoqué, attirant sur lui les regards étonnés du reste de l’équipe.
Ainsi absorbé par le travail sur leur nouvelle chanson, Suguru ne vit pas le temps passer, et le week-end arriva avant qu’il ait eu le temps de languir. Le vendredi soir, Hiroshi lui téléphona pour lui dire qu’il viendrait à Tokyo passer avec lui le White Day. Le jour venu, le 14 mars, ils s’étaient donné rendez-vous sur le parvis de N-G Prod., à la requête de Suguru.
Hiroshi eut un petit pincement au cœur à la vue du building dans lequel il avait eu l’habitude de venir travailler. À présent qu’il ne pouvait plus jouer, il évitait l’endroit. Certes, Suguru ne le savait pas mais… quoi qu’il en soit, il y avait plus romantique comme endroit.
« Bonjour, mon petit amour », l’accueillit-il néanmoins en déposant un baiser sur les lèvres de Suguru qui, le temps s’écoulant, avaient toujours ce goût de sucre si particulier – signe d’une consommation excessive de friandises ?
Le claviériste lui rendit son baiser avec passion, puis le prit par la main et l’entraîna sans attendre derrière l’imposant immeuble. Personne ne travaillait en ce dimanche, mais le garçon tira des clefs de sa poche et déverrouilla une porte de service qui donnait sur un couloir étroit aux murs gris.
« Les coulisses de N-G, déclara-t-il avec un clin d’œil. Attendez, Hiroshi, il faut que je désactive l’alarme. »
Il rentra un code sur un petit clavier puis fit signe à l’étudiant de le rejoindre avant de refermer la porte à clé.
« Tu… viens souvent ici le dimanche ? questionna Hiroshi, impressionné par le silence profond qui régnait en ces lieux.
- Ça m’est arrivé, répondit Suguru en l’entraînant sans hésiter le long d’un véritable dédale. Monsieur Sakano y vient aussi régulièrement, tout comme mon cousin.
- Pour un jour de repos, ça fait du monde… Où allons-nous ?
- Ah, c’est une surprise. Contentez-vous de me suivre. »
Ils atteignirent enfin un ascenseur. Suguru sélectionna un étage et Hiroshi, intrigué au possible, le suivit encore le long d’un autre couloir, moquetté cette fois ; le claviériste poussa l’un des battants d’une porte double, dévoilant une salle de belle taille, garnie de fauteuils agencés en escaliers e où, au centre d’une scène, se trouvait un piano.
« Je ne savais pas qu’il y avait un auditorium dans les locaux de N-G, constata le jeune homme en embrassant la salle du regard.
- Vraiment ? Oh, mais il y a certainement des tas de choses que vous ignorez sur cet endroit… Prenez place, je vous prie », l’invita Suguru en se dirigeant vers le piano. Il s’inclina et déclara solennellement :
« Pour fêter notre premier White Day, permettez-moi de vous interpréter un arrangement de La Dame Blanche, de François Boieldieu. » Sur quoi, il s’assit au piano et se mit à jouer.
Un concert privé… L’idée était originale, et changeait du classique ruban blanc fréquemment offert. Hiroshi se cala dans son siège et se laissa emporter par le jeu limpide de son petit ami. En dépit de sa blessure récente, son exécution technique était irréprochable.
Le morceau fini, Suguru descendit prestement de la scène et se jeta au cou d’Hiroshi, qui applaudissait avec chaleur.
« Ça vous a plu, Hiroshi ? s’enquit-il en l’embrassant.
- Et comment ! C’était fantastique… Et j’imagine qu’avec ta blessure au doigt tu n’as pas dû pouvoir répéter beaucoup… Je suis flatté d’avoir pour petit copain un musicien aussi doué, dit-il en lui rendant son baiser avec un enthousiasme non feint.
- Merci ! Mais j’ai encore quelque chose pour vous. »
Le garçon ouvrit son sac à dos et en tira un petit paquet plat et carré, enveloppé dans un papier cadeau multicolore. Un livre ? Hiroshi écarta lentement le papier satiné et en sortit ce qui semblait être un carnet. Il le feuilleta et vit qu’il s’agissait d’un cahier de partitions – vierge.
« Vous m’avez dit à Hokkaido que vous envisagiez de revenir un jour à la musique, même si ce n’était pas dans l’immédiat. Ma… blessure à la main m’a aidé à comprendre ce que vous avez dû ressentir en apprenant que vous ne pourriez plus jouer. Mais… vous pouvez toujours composer. Alors je vous offre ce carnet, et le jour où vous vous sentirez prêt… vous pourrez l’étrenner », expliqua Suguru avec un petit sourire. Ému, Hiroshi le serra entre ses bras et fit pleuvoir sur ses cheveux noirs une cascade de baisers.
« Je t’aime, mon ange. Je voulais attendre un peu, mais… j’ai moi aussi quelque chose à te donner. »
Il tira de son sac une petite boîte et la tendit à Suguru qui la regarda un instant avec curiosité avant de l’ouvrir.
« Oh ! Votre bague !
- Non, la tienne. Je te l’avais donnée… elle t’appartient ; quoi que puisse en dire mon père. Et je veux que tu la gardes… toujours. » Merci Yuji de m’avoir aidé à la récupérer…
- Merci beaucoup… » souffla le garçon, remué aux larmes. Il enfila l’anneau d’argent et sourit.
« J’ai… un dernier cadeau pour vous. Mais pour ça… Il faut d’abord que vous m’embrassiez.
- Hm… Ce n’est pas vraiment une corvée, tu sais », dit Hiroshi en s’exécutant de bonnes grâces. Ils échangèrent un long baiser, et quand ils se séparèrent, Suguru passa les bras autour du cou du jeune homme et lui murmura à l’oreille : « Je t’aime. »
L’expression qui se peignit sur le visage de l’ancien guitariste était celle d’une stupéfaction si grande qu’elle en était comique. Suguru laissa échapper un petit rire. « Je t’aime », répéta-t-il, enhardi.
Hiroshi se contenta de rire et l’étreignit de toutes ses forces, heureux, tout simplement.
Quatre ans plus tard.
Say a little prayer Every day in every way It's getting better and better
Beautiful boy Beautiful, beautiful, beautiful Beautiful boy
I can hardly wait To see you come of age But I guess we'll both just have to be patient 'Cause it's a long way to go A hard row to hoe Yes it's a long way to go But in the meantime.»
« Tu écoutes encore cette musique déprimante ? le réprimanda gentiment Fujisaki.
Des tas de bracelets autour des poignets, Et puis elle chantait avec une voix Qui, sitôt, m'enjôla.»
Quand on s'est reconnus, Pourquoi s'perdre de vue, Se reperdre de vue ? Quand on s'est retrouvés, Quand on s'est réchauffés, Pourquoi se séparer ?
Dans l'tourbillon de la vie On a continué à tourner Tous les deux enlacés.»
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