CHAPITRE IX

 

Le téléphone sonna. Sans un regard vers ses parents, Hiroshi regarda qui l'appelait. Il raccrocha, coupa la sonnerie, puis remit le téléphone dans sa poche.


« C'est lui ? » aboya un homme âgé de la cinquantaine.


Hiroshi ne répondit pas.


Suguru... Oui, c'est lui.


« Tu vas me répondre, Hiroshi ?


- Non... Ca n'est pas lui, répondit le jeune garçon, le regard baissé.


- Hiroshi, tu es la honte de la famille. Suivre le chemin de ton frère.... Musicien... Un... saltimbanque dans la famille ça ne suffisait pas ??? Mais lui au moins il ne s'est pas laissé débaucher par... par un HOMME ! Tu perds complètement la tête. On pensait que tu étais retourné dans le droit chemin ! Que tu trouverais une gentille et jolie jeune fille ! Pas... Pas que tu t'enticherais d'un musicien drogué et déviant ! »


L'étudiant serra les poings. Que son père s'en prenne à lui, il le tolérait mais traiter Suguru de « drogué » et « déviant »... Là il abusait.


L'ancien guitariste se leva et donna un coup de poing sur la table. Son père recula, étonné. Un sourire mauvais se dessina sur le visage du jeune garçon.


« Oui... J'aime sucer des queues. »


Ni plus, ni moins, Hiroshi reçut une claque magistrale qu'il accusa sans ciller.


Nakano n'était pas habitué à dire des vulgarités mais il devait rabaisser le caquet de son père.


« Mais... mon petit ami est quelqu'un de bien, poursuivit-il, adouci. Il n'est ni drogué, ni déviant. Il est intelligent, gentil et c'est un pianiste très doué! 


- Ton petit ami, répéta monsieur Nakano, écoeuré. À partir d'aujourd'hui, tu restes à Tokyo et nous allons te faire soigner!


- Je ne suis pas malade! » hurla presque Hiroshi.


Une femme brune, enserrée dans un kimono bleu sombre, s'approcha. Jusqu'ici elle avait écouté la conversation mais n'était pas intervenue. Elle posa sa main sur le bras de son fils.


« Hiroshi, calme-toi, voyons. Ton père et moi nous comprenons ton anxiété. Tu es peut-être trop jeune pour vivre loin de nous, dans une ville inconnue. C'est normal que tu aies agi singulièrement. Ton père a raison, à Tokyo tu retrouveras tes marques et je suis sûre qu'en avril tout rentrera dans l'ordre pour ta rentrée. Sinon, tu peux te reposer un an et tenter Todai l'année d'après. Tu es doué, ne t'inquiète pas »


Dans un mouvement brusque, identique à celui d'un animal traqué, Hiroshi se dégagea et recula.


Comment en était-il arrivé là ?

OoOoOoOoOoO 

Tôt, le matin même, il étudiait en compagnie de ses amis et avait reçu un coup de fil inquiétant de sa mère, le priant de venir par le premier train à Tokyo. Il avait rechigné, il avait trop de travail. Sa mère avait insisté, expliquant que c'était urgent, sinon elle ne l'aurait pas appelé. Ainsi, dans le quart d'heure qui suivit il mit quelques affaires dans un sac et partit pour la capitale. Que s'était-il passé qui ne pouvait pas être dit au téléphone ? Sur le trajet, il appela son frère, lui saurait peut-être. Mais il tomba sur le répondeur. Il essaya infructueusement pendant les deux heures trente de trajet ; en vain. Et s'il était arrivé quelque chose à Yuji-nii ????


Dans le taxi qui l'amenait chez ses parents, dans le quartier résidentiel chic de Meguro, Hiroshi essaya de prendre un air neutre. Pourtant, au plus profond de lui, sa rancoeur envers eux se réveilla. Il avait quitté la maison après le lycée, quand il avait choisi la voie artistique avec Shuichi. Ses parents n'avaient pas été dupes pour son échec à Todai et son père lui avait coupé les vivres aussitôt. Le garçon en avait ri. Il aimait la vie de bohème et bien vite le succès apporta ses fruits, lui permettant une vie aisée. Son accident, et surtout sa complication, aurait dû le ramener au domicile familial. Mais il avait déjà croqué la vie indépendante et préférait mourir de faim plutôt que retourner dans ce carcan. Et il avait été affamé. Affamé mais aussi esseulé, en perdition, il dépérissait lentement quand Suguru était venu et lui avait insufflé sa force. Et son amour...


Suguru !!!!!


Il ne l'avait pas appelé ! Dans son inquiétude, il avait même oublié de le joindre pour lui dire qu'il était à Tokyo. Il aurait certainement le temps de le faire plus tard, et puis là il devait travailler. Il pourrait même prendre un café avec le groupe après leur répétition.


Avec une légère appréhension, il franchit le portail et se dirigea vers la maison. Il n'y était plus venu depuis qu'il l'avait quittée, tout juste diplômé du lycée. Aller à Osaka étudier la médecine l'avait un peu ramené dans les faveurs de la famille mais ses parents voulaient des résultats et n'avaient toujours pas toléré l'éclipse musicale.


Sur le seuil, il avait soupiré, frappé à la porte. Une domestique lui avait ouvert et l'avait conduit dans la chashitsu. Son père était assis devant une petite table et sa mère était debout derrière lui. Sur la table, il y avait une enveloppe.


Hiroshi salua ses parents en s'inclinant et demanda des nouvelles de son frère aîné.


« Ne te soucie pas de ton frère quand toi-même tu as des ennuis, avait répliqué son père sèchement. Regarde donc ce qu'il y a dans l'enveloppe. »


Hiroshi allait s'asseoir quand son père interrompit le mouvement :


« Qui t'a dit de t'asseoir ? »


Hiroshi se redressa.


« Tu peux t'asseoir, maintenant », lâcha son père.


C'était plus un ordre qu'une invitation. Toutefois, Hiroshi s'exécuta. Il craignait toujours un peu son père. C'était un homme autoritaire et bien qu'il l'ait bravé une fois, il le redoutait encore.


Quand il vit les clichés de lui et Suguru à l'aéroport d'Osaka, il pâlit. Il regarda les différentes photos en silence et lut le mot imprimé :


« Vous êtes-vous jamais douté que votre fils avait un faible pour les garçons ? Ces photos devraient vous éclairer sur la situation. Si vous ne me croyez pas, demandez-lui où est passée la bague qu’il tenait de sa grand-mère? »


« Alors, Hiroshi, qu'as-tu à nous dire pour ta défense? »


Ses parents n'auraient jamais dû l'apprendre. Il l'avait dit à Ayaka et peut-être l'aurait-il confié à Keiji, mais Fujisaki avait une vie publique et ça n'aurait jamais dû se savoir.


Suguru... Et si lui aussi les avait reçues ?


« Je savais que tu n'aurais que des ennuis à fréquenter des gens de mauvaise vie. En plus... Tu lui as donné l'héritage de ta famille ?


- Baa-san aurait été fière de moi si elle avait su que... que j'ai donné sa bague à la personne que j'aime.


- Tu es répugnant, Hiroshi ! N'insulte pas la mémoire de ta grand-mère avec des propos blasphématoires ! Regarde-toi ! Tu ressembles à un Yankee. Jamais tu ne t'es coupé ces maudits cheveux longs. Tu ne respectes rien. Tu n'as aucune valeur. Tu rates ta vie. Tu as été incapable de réussir Todai, même cette année. Tu as dû te rabattre vers une école de seconde zone. »


Les mots cruels glissaient sur Hiroshi. Finalement, il était content que cette discussion ait lieu.


« Non. J'ai quitté Tokyo pour ne plus vous voir. »


La mère d'Hiroshi retint un cri. Les traits de son père se crispèrent alors que le garçon continuait :


« Je suis content que nous en parlions, enfin! Je vous déteste. Tu n'es qu'un vieux con, obstiné, vivant à une autre époque. Et peut-être que si tu nous avais témoigné un peu d'amour à Yuji et à moi, peut-être aurions-nous été différents. Mais tu nous as toujours méprisés. Nous n'étions jamais à la hauteur de tes espérances. Tu m'as abandonné quand j'avais besoin de vous. Tu n'es personne pour moi. Ma famille, c'est Yuji et... et Suguru. Tu ne représentes plus rien. »

OoOoOoOoOoO 

Il était arrivé vers 14h30 et quand Suguru l'appella, il y était encore.


« C'est lui ? aboya le père de l'étudiant. Tu vas me répondre, Hiroshi ?


- Non... Ca n'est pas lui », répondit le jeune garçon, le regard baissé.


Mais son père s'en prit à Suguru et ça, ça ne passait pas et voilà que ses parents parlaient de maladie !!!!


« Hiroshi, calme-toi, voyons. Ton père et moi nous comprenons ton anxiété. Tu es peut-être trop jeune pour vivre loin de nous, dans une ville inconnue. C'est normal que tu aies agi singulièrement. Ton père a raison, à Tokyo tu retrouveras tes marques et je suis sûre qu'en avril tout rentrera en ordre pour ta rentrée. Sinon, tu peux te reposer un an et tenter Todai. Tu es doué, ne t'inquiète pas. »

Hiroshi les scruta.


« J'en ai marre. Je m'en vais. Vous me faites gerber tous les deux. »


Son père le regarda partir.


« Je me demande si les parents de... ce jeune homme approuvent ses tendances déviantes. Je suis sûr qu'ils seraient ravis d'une petite visite... »


Hiroshi se figea. Il se retourna lentement vers son père.


« Tu ne sais même pas où il habite.


- Hiroshi, ne sois pas si naïf. Tu crois vraiment que je ne peux pas le savoir ?


- Pourquoi tu irais ? » demanda le jeune garçon, essayant de cacher son trouble derrière la colère.  

Un rictus orna le visage de Fuyuie Nakano.


« Parce que ça te fait peur. Peut-être que le spectre de sa chute te ramènera à la raison. Quitte-le, trouve une épouse digne de notre nom et tout ira bien. Ses parents ne sauront rien. »


Hiroshi frémit. Il ne pouvait pas faire ça. Il ne pouvait pas encore abandonner Suguru. Il se rappela ce que le claviériste lui avait dit à Hokkaido : rien ne les séparerait. Et il avait tenu sa parole. L'étudiant avait fait souffrir son petit ami mais il avait la certitude que lui non plus ne laisserait rien ni personne s'interposer entre eux.


« Bien, commença Hiroshi d'une voix calme. Allons-y. Mais je viens avec toi. »


Il prétexta l'envie de se rafraîchir avant de partir pour envoyer un message à son petit ami.


« Suis à Tokyo. Mon père sait pour nous deux. Il est furieux et veut nous faire rompre. Nous venons chez toi. Suis désolé de tout ça. Je t'aime. »


Pendant qu'Hiroshi tapait son message, son père avait demandé qu'on prépare la voiture et le préfet en personne lui avait révélé l'adresse des Fujisaki.


L'étudiant n'avait aucune idée de comment cela allait se passer mais il se jura de défendre leur amour. 

OoOoOoOoOoO 

Hiroshi n’avait pas répondu. Suguru avait voulu lui laisser un message, mais la communication s’était brutalement interrompue. Surpris et un peu inquiet, le garçon avait voulu réessayer quelques instants plus tard, et avait trouvé un message de son petit ami.

 

« Suis à Tokyo. Mon père sait pour nous deux. Il est furieux et veut nous faire rompre. Nous venons chez toi. Suis désolé de tout ça. Je t’aime. »

 

Ainsi, ce qu’il avait redouté s’étai bien produit : la personne qui avait envoyé la lettre chez lui en avait adressé une autre aux parents d’Hiroshi. Il ne pouvait s’agir que de cela…

 

Ils vont arriver d’un instant à l’autre…

 

Cette journée cauchemardesque ne finirait-elle donc jamais ? Suguru fourra son téléphone dans sa poche et descendit en toute hâte dans le salon.

 

« Maman ! Il faut que je te parle, c’est très urgent ! »  

OoOoOoOoOoO 

 Mise au fait de ce nouveau développement, Haruka Fujisaki se contenta de hocher la tête.

 

« Ça ne m’étonne pas tant que ça, en fin de compte. C’est même plutôt logique… pour les photos, je veux dire. Donc, ils ne vont pas tarder à arriver… C’est ennuyeux, tout ça », dit-elle d’un ton pensif, les sourcils froncés.

 

« Ennuyeux » n’était pas forcément le mot qu’aurait employé Suguru. Catastrophique, affreux, étaient plus dans l’ordre de ce qu’il éprouvait en cet instant.

 

« Maman ? 

 

- Tu connais ce monsieur Nakano, Suguru ? 

 

- Non… Mais d’après ce que m’en a dit Hi… Nakano, il n’a pas l’air très commode. »

 

Haruka soupira. Sa migraine avait fini par passer, aidée en cela par un comprimé d’aspirine, mais elle aurait préféré se passer d’une scène d’explications sans doute longue et compliquée.

 

« S’il te plaît, chéri, conduis Ritsu chez madame Kondo et demande-lui de le garder un moment… Je n’ai pas envie qu’il entende des horreurs. »

 

Alors que Suguru quittait la maison pour se rendre chez madame Kondo, une voisine, il ne prêta pas attention à la berline gris métallisé qui se rangeait non loin de son portail. Hiroshi le vit qui s’éloignait, accompagné d’un petit garçon, sans doute son frère. Il ne paraissait pas plus perturbé que ça… N’avait-il pas eu son message ?

 

« C’est ici, monsieur », annonça le chauffeur en arrêtant la voiture devant le petit pavillon qu’occupaient les Fujisaki. Son employeur fit une petite moue à la vue de modeste demeure qui, bien que sise dans le quartier résidentiel de Shinagawa, ne payait pas vraiment de mine.

 

Hiroshi et son père descendirent de voiture et sonnèrent à la grille. Peu après, une petite femme brune sortit de la maison.

 

« Oui ? Que désirez-vous, messieurs ? 

 

- Bonsoir, madame… Fujisaki, c’est bien ça ? Je suis Fuyuie Nakano, et je souhaiterais vous parler, ainsi qu’à votre mari. Ce ne sera pas long. 

 

- Ah… C’est que mon mari n’est pas là en ce moment. C’est à quel sujet ? demanda Haruka, feignant l’ignorance.

 

- Je… ne préfère pas en parler dans la rue. Mais je vous assure qu’il s’agit de quelque chose de très important concernant votre fils Suguru, dit monsieur Nakano avec un coup d’œil appuyé à Hiroshi qui gardait le silence, les poings serrés.

 

- Suguru ? Mais… 

 

- Je vous en prie, madame. 

 

- Heu… Hé bien… entrez donc… »

 

C’était la première fois que l’ancien guitariste pénétrait dans la maison de son petit ami. La demeure, modeste de l’extérieur, était meublée avec goût et sobriété. Madame Fujisaki les précéda dans le salon, dans lequel trônait un très beau piano.

 

« Asseyez-vous, je vous prie », les invita Haruka. Petite et menue, elle avait un visage aux traits délicats encadré par des cheveux noirs et lustrés, retenus sur la nuque en un chignon bas. Elle présentait une ressemblance frappante avec Suguru, et Hiroshi songea avec consternation que cette malheureuse femme n’avait pas l’ombre d’une chance face à son père.

 

« Hé bien ? De quoi voulez-vous me parler ? »

 

Fuyuie Nakano tira de la poche de sa coûteuse veste les photos reçues le matin même et les tendit à la maîtresse de maison.

 

« Que dites-vous de ceci, madame ? »

 

Haruka parut étudier les photos sans que son visage ne laisse paraître le moindre trouble. Elle finit cependant par froncer les sourcils et Hiroshi, affreusement tendu depuis le début, se crispa, attendant l’explosion de colère – ou de panique – qui n’allait pas manquer d’avoir lieu.

 

« Je dis qu’en matière de photos, rien ne vaut l’argentique, déclara enfin madame Fujisaki en hochant la tête. Ces appareils numériques ne sont pas bons à grand-chose. »

 

Stupéfait, Hiroshi releva abruptement la tête, qu’il avait gardée baissée, dans une attitude de repli. Il risqua un coup d’œil à son père, dont le visage n’était plus que stupeur.

 

« Mais… Madame, je… bredouilla-t-il. Il se reprit aussitôt et siffla : C’est votre fils sur ces photos ! 

 

- Oui, j’ai bien vu, répondit posément son hôtesse en reposant les clichés sur la table. Et c’est aussi le votre, bien qu’il ne soit pas aisé de le reconnaître sur ces images assez peu flatteuses… Hé bien ? »

 

Son calme était si olympien que Fuyuie Nakano en était complètement désarçonné. Qu’est-ce que c’était que cette femme, qui avait l’air de prendre à la plaisanterie le fait que son fils s’envoyait en l’air avec un autre homme ?

 

« Mais madame… C’est… Votre fils… est homosexuel ! 

 

- Oui, c’est ce qu’il semblerait. Et en quoi cela vous concerne-t-il, monsieur Nakano ? »

 

Hiroshi tressaillit. Derrière la ressemblance qu’offrait la dame avec Suguru, une autre venait de faire jour… avec Tohma Seguchi. C’était donc par sa mère que son petit copain était apparenté au directeur de N-G… La partie s’annonçait peut-être moins déséquilibrée qu’il l’avait supposé au départ, et il se prit à espérer.

 

Mais Nakano père n’était pas du genre à encaisser pareil affront sans rien dire. Il comprenait soudain qui était le responsable dans tout cela, qui avait entraîné son fils sur la pente du vice, d’où provenait cette engeance perverse qui avait déshonoré Hiroshi en même temps que son nom.

 

« Et vous cautionnez cela ! cria-t-il brusquement. Vous approuvez un comportement aussi déviant ! C’est à cause de gens comme vous que la société japonaise court à sa perte ! À cause de vous et de votre dégénéré de fils ! »

 

Les yeux marron de la dame s’embrasèrent, mais c’est d’une voix très calme qu’elle répondit :

 

« Non, c’est à cause de gens comme vous. Mesquins, étroits d’esprit, et qui ne pensent qu’à sauvegarder les apparences au mépris le plus absolu des sentiments des autres. Qui êtes-vous, dites-moi, pour venir chez moi et m’insulter ainsi que ma famille ? »

 

Hiroshi osait à peine respirer. Il avait suivi son père, prêt à défendre bec et ongles sa relation avec Suguru, mais il semblait en fin de compte que la mère de son petit ami n’avait pas besoin de son aide – ou de celle de quiconque. Et son attitude glaciale et composée était digne de celle du Tohma Seguchi des grands jours.

 

Avant que monsieur Nakano, estomaqué, ait le temps de dire quoi que ce soit, elle poursuivit :

 

« Qui êtes-vous pour décider de ce qui est bien ou mal ? De quel droit osez-vous parler de mon fils, que vous ne connaissez même pas ? »

 

Émergeant enfin de son état de stupeur indignée, Fuyuie Nakano rétorqua :

 

« Je ne le connais peut-être pas, mais à ce que j’ai compris c’est lui qui est venu chercher Hiroshi et qui lui a communiqué son vice ! C’est un fait bien connu que les trois quarts de ces prétendus « artistes » ne sont que des drogués et des pédés ! »

 

Devançant la réaction de madame Fujisaki, Hiroshi se leva brusquement et s’écria :

 

« Là, tu vas trop loin ! Je t’interdis de parler de Suguru de cette manière ! De toutes façons, tu auras beau faire, je l’aime et je ne le quitterai pas ! 

 

- Tu… Tu prends le parti de cette pédale ?! »

 

Outragée et excédée, Haruka se mit debout à son tour, mais avant qu’elle ait eu le temps de dire la moindre chose, Hiroshi déclara : « C’est grâce à « cette pédale » que j’ai réussi à remonter la pente après mon accident. C’est Suguru qui est venu me trouver quand j’étais mal. Tu étais où, toi ? Dans ton mépris confortable ! Tu m’as abandonné, alors que tu savais très bien dans quel état j’étais ! Alors, par pitié, cesse de déverser ton fiel sur lui ! »

 

« Quant à moi, j’en ai assez entendu, enchaîna madame Fujisaki qui n’avait qu’une envie, jeter ce malotru à la porte sans plus attendre, et je ne crois pas que nous ayons quoi que ce soit d’autre à nous dire, aussi je vous saurais gré de quitter ma maison. Immédiatement. »

 

Tremblant de colère, Fuyuie Nakano se leva.

 

« Savez-vous seulement à qui vous vous adressez ? 

 

- Quand bien même vous seriez l’empereur en personne, cela ne vous autorise pas à venir m’insulter chez moi. Au revoir, monsieur. »

 

Père et mère en étaient à se toiser dans le salon, sous l’œil inquiet d’Hiroshi, quand la voix aisément reconnaissable de Suguru s’éleva du seuil de la pièce.

 

« Maman ? Hiroshi ? Mais qu’est-ce qui se passe ? 

 

- Ah, Suguru ! » s’exclama l’ancien guitariste, mais avant qu’il ait pu poursuivre, et sans qu’il l’ait prévu le moins du monde, son père marcha vers le garçon, le saisit brutalement par le poignet droit et lui arracha violement l’anneau d’argent qu’il portait au majeur.

 

« Cette bague n’a rien à faire entre les mains d’un pervers de ton espèce ! » siffla-t-il en réponse au cri de douleur de Suguru qui avait instinctivement reculé, serrant sa main meurtrie contre lui.

 

Le premier geste d’Hiroshi fut de serrer son petit ami entre ses bras, mais un regard à la mère de ce dernier le fit aussitôt changer d’avis. Haruka Fujisaki paraissait sur le point de se jeter sur son père et lui arracher les yeux.

 

« Sors d’ici immédiatement ! lança-t-il en poussant son père vers l’entrée. Tu as récupéré ta précieuse bague, maintenant laisse ces gens tranquilles ! »

 

Comme il ouvrait la porte, monsieur Nakano entendit Haruka déclarer, d’une voix si calme et glacée qu’elle en était effrayante, « Si jamais Suguru garde des séquelles de ce que vous venez de lui faire, je vous jure, monsieur Nakano, que vous n’aurez pas assez de toute votre vie pour regretter votre geste. »

 

Fuyuie Nakano, directeur de cabinet du Ministre des Finances, traversa presque en courant le petit jardin et se précipita dans sa voiture. Cette femme était complètement folle ! Il avait lu dans ses yeux bruns, juste avant de refermer la porte, qu’elle était parfaitement capable de mettre sa menace à exécution.

 

« Je… je suis désolé, madame… commença Hiroshi.

 

- Fais voir ta main, Suguru », l’interrompit la dame sans lui prêter la moindre attention. Le garçon étendit précautionneusement la main droite, dont le majeur avait déjà commencé à gonfler.

 

« Tu as mal ? »

 

Suguru hocha la tête. Quand Nakano père s’était jeté sur sa main pour en arracher la bague, il avait instinctivement eu un geste de recul qui avait sans nul doute aggravé les choses.

 

« Ça ne doit pas attendre. Je t’emmène tout de suite à l’hôpital. » 

OoOoOoOoOoO 

Ce n’est que bien plus tard que Suguru, sa mère et Hiroshi, qui avait tenu à les accompagner, regagnèrent la maison, après avoir récupéré Ritsu chez la voisine. Bilan de la soirée : luxation du majeur, quinze jours d’arrêt.

 

« Bien, je vais rentrer… annonça le jeune homme sur le pas de la porte. Je… je suis vraiment désolé de ce qu’il s’est passé, et des conséquences malheureuses pour Fujisaki… »

 

Haruka le retint.

 

« Je sais que le moment n’est pas forcément très bien choisi mais… J’aimerais que vous restiez ici ce soir. J’ai beaucoup de choses à vous dire. »

 

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