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CHAPITRE XI
« Non ! Je te l’ai déjà dit vingt fois, Fujisaki, je ne veux pas que tu touches à ce passage ! s’écria Shûichi avec une véritable férocité. Il est parfait comme ça, alors laisse-le tel quel !
- Et moi, je vous dis que ça ne va pas ! Vous êtes sourd, ou quoi ? C’est limite choquant ! rétorqua Suguru d’un ton enflammé.
- Mais dis-lui, Hiro ! plaida le chanteur en prenant son ami à témoin. C’est beaucoup mieux de la manière dont je l’ai écrit à l’origine, même Noriko n’y a pas touché !! »
Hiroshi se contenta de hausser les épaules. Sa politique à lui était de ne jamais se laisser impliquer dans ce genre de disputes.
Cela faisait près d’un mois et demi que Suguru avait quitté l’hôpital, et après une courte période à se reposer chez lui il avait tout doucement repris le travail. Conformément à ce qui avait été prévu, et après des journées très chargées, « Catchin’up ! » s’était retrouvé dans les bacs le 1er janvier et les ventes avaient aussitôt décollé. Premier single extrait de l’album, « Ideal world » était sorti dans la foulée, sans que rien n’ait été changé aux arrangements de Suguru, et il se vendait aussi très bien.
À présent, Bad Luck préparait une tournée pour le mois de mai, avec des titres prévus initialement pour celle qui avait été annulée, et quelques extraits de leur nouvel album. Et c’était sur ces derniers que le bât blessait.
« Je sais bien que je n’ai pas participé directement à la réalisation de ce morceau, mais je ne suis pas sourd ! Si ça passe bien pour un CD, ce ne sera pas le cas en live alors il faut modifier cette partie ! » insista Suguru, tout aussi tenace et sûr de son bon droit que Shûichi.
« On retrouve les ambiances de travail que l’on aime, pas vrai ? lâcha négligemment K à l’adresse de Sakano. Au moins, même s’ils n’arrêtent pas de se dire pis que pendre, les choses avancent… tant bien que mal. »
Et c’était vrai. Depuis que Bad Luck était à nouveau au complet, et en dépit des prises de bec régulières entre chanteur et claviériste, l’alchimie du groupe fonctionnait à nouveau. Suguru ayant retrouvé le chemin du studio, apparemment en bonne santé, la presse avait fini par se taire et ne parlait plus de Bad Luck que sur un plan purement professionnel.
« C’est pas parce qu’on t’a fait une fleur en laissant tel quel « Ideal world » que tu dois te croire tout permis, sale môme ! cria Shûichi, furieux, tout rouge de colère.
- Une fleur ? Après que vous ayez remanié de A à Z mes arrangements sur « Foolery » ? Je ne vous connaissais pas un sens de l’humour aussi aigu, monsieur Shindô !
- Et toi, tu es incapable de supporter que l’on touche à ton travail. D’ailleurs, il me semble bien que c’est ce que tu m’as toujours reproché, non ? Alors, on n’est pas en mesure d’encaisser ce que l’on fait constamment aux autres ? jubila Shûichi.
- Vous c’est pas pareil, vous êtes médiocre, répliqua Suguru avec un aplomb incroyable, sans se démonter le moins du monde.
- Et toi, tu as la tête si enflée que tu ne passes plus les portes !! Non mais, tu t’entends parler ?
- Et si nous en revenions à « Mystical » ? Parce que là, il me semble que- »
Mais personne ne sut jamais ce que le garçon avait l’intention de dire, car Hiroshi l’attira contre lui d’une saccade et l’embrassa fougueusement.
« M… monsieur Nakano ! glapit Suguru, écarlate, cependant que K le regardait en souriant d’une oreille à l’autre, l’air moqueur.
- Shû a raison, mon p’tit ange, quelquefois tu es fatigant. Passons plutôt à un autre morceau, on verra plus tard pour celui-ci. »
« Mon p’tit ange ? » répéta Sakano d’une voix incrédule, ajoutant encore à la gêne du petit claviériste qui ne savait plus quelle attitude adopter.
« Dis-moi, Fujisaki, tu l’appelles toujours monsieur Nakano ? demanda K qui s’amusait beaucoup. Même au lit ?
- Au lit ?! » couina Suguru, éperdu, cherchant désespérément un moyen de se sortir de ce bourbier avant de perdre totalement sa contenance. Enfin, estimant la punition suffisante, Hiroshi consentit à venir à son secours.
« Allons, K, c’est pas gentil d’insinuer ce genre de choses. Il ne s’est encore rien passé entre nous. Mais ça me plaît, moi, qu’il m’appelle comme ça. C’est mignon…
- C’est très pervers, surtout, décréta le grand Américain avec un petit sourire entendu. Dites-moi, vous avez d’autres… jeux… dans le même style ? Du genre maître et domestique, enfin, vous voyez ?...
- K ! cria Suguru, mortifié, alors que Shûichi riait à gorge déployée, savourant la déconfiture de sa bête noire favorite.
- Bon, allez, fini de rire et au boulot, conclut le manager et reprenant son sérieux. Et à partir de maintenant, je ne veux plus vous entendre. »
Rouge comme une pivoine, Suguru courut se réfugier derrière son clavier et n’en bougea plus de la journée.
Le soir venu, et comme chaque jour désormais, Hiroshi raccompagna son petit ami chez lui. Alors que le garçon allait s’éloigner, après leur traditionnel baiser à la dérobée, le guitariste le retint par le poignet.
« Attends ! Tu es libre, samedi après-midi ?
- Libre ? Oui… je n’ai rien de prévu.
- Tu ne voudrais pas venir chez moi ? Tu m’avais promis que tu ferais un bel arrangement à ma chanson. »
Suguru rougit en se remémorant leur conversation, car il avait très bien compris à quoi Hiroshi faisait allusion. Voyant son embarras, celui-ci s’empressa d’ajouter :
« Je plaisantais, mon cœur. Si tu ne te sens pas encore prêt, j’attendrai. Je veux simplement passer un peu de temps avec toi.
- Non, monsieur Nakano, je… maintenant je me sens prêt, affirma Suguru avec détermination.
- Vraiment ? dit Hiroshi avec un peu de surprise. Tu en es sûr ?
- Sûr et certain. Je ne veux plus attendre. Pour l’instant je vais bien, mais on ne peut pas dire de quoi demain sera fait, et si jamais je devais… enfin, je ne veux pas avoir de regrets.
- Hé bien, dans ce cas… tu m’en vois très heureux, Suguru. Tu n’imagines pas à quel point j’attendais ce moment. »
Il lui effleura la joue et souffla :
« À samedi, mon p’tit ange. Je passerai te prendre à 14 heures. Je t’aime. »
Plus troublé qu’il ne l’avait jamais été, Suguru regagna son domicile, le cœur battant follement dans sa poitrine et les jambes tremblantes d’émotion. OoOoOoOoOoO « Grand frère ! Monsieur Nakano est là ! » annonça Ritsu qui était allé ouvrir la porte. Suguru, qui attendait dans sa chambre avec une impatience mêlée d’anxiété, dévala les escaliers avec précipitation.
« Hé bien, que d’empressement ! l’accueillit Hiroshi. Tu devrais faire plus attention, ce n’est vraiment pas le moment de te casser une jambe ! »
Le jeune homme ébouriffa les cheveux noirs de Ritsu d’un geste affectueux et s’effaça pour laisser passer son petit ami.
« Tu diras bonjour de ma part à ta maman, bonhomme. Ton frère et moi, on va se promener.
- D’accord, acquiesça l’enfant. Amusez-vous bien, leur souhaita-t-il innocemment.
Quelques instants plus tard, c’est un Suguru très nerveux mais passablement excité qui pénétra dans le petit appartement qu’occupait le guitariste. Celui-ci lui posa la main sur l’épaule et le sentit rigide d’anxiété.
« Tu as peur ? Détends-toi, on ne va pas commencer tout de suite… Assied-toi, je vais nous chercher à boire. »
Ce n’était certes pas la première fois que Suguru se retrouvait dans l’appartement d’Hiroshi, mais cette fois était radicalement différente de toutes les autres, et il était si nerveux qu’il en tremblait presque. Le jeune homme revint et déposa deux verres et une bouteille de soda sur la table basse, puis il s’assit à côté du garçon.
« J’ai une question à te poser, mon cœur. Enfin, c’est rien de très important, simplement quelque chose que Shûichi m’a lancé à la figure à l’occasion d’une de nos disputes… »
Suguru leva vers lui un regard intrigué.
« Voilà, ça remonte à la fois où j’avais quitté Bad Luck, et aux jours qui ont suivis. Je n’étais pas là, alors forcément je ne peux que m’en remettre à ce que Shûichi m’a dit… C’est vrai que tu étais plutôt content de mon départ ?
- Content ? Le garçon arbora un air véritablement choqué. Comment aurais-je pu être content d’une chose pareille ? Monsieur Shindô vous a vraiment dit ça ?
- Oui, et aussi que tu n’avais pas beaucoup protesté à l’idée de me remplacer… »
Suguru secoua la tête, le rouge aux joues.
« Était-ce vraiment à moi de dire quoi que ce soit ? Je n’étais que membre additionnel, nous n’étions même pas proches. Je ne voulais pas que vous vous en alliez, mais qu’auriez-vous voulu que je dise ? Vous sortiez avec mademoiselle Ayaka, imaginiez-vous que j’allais venir vous faire une déclaration ? Dans tout cela je n’ai vu qu’une seule chose, l’opportunité de me faire une place dans le monde de la musique. Si je devais vous perdre, j’aurais au moins gagné cela, déclara-t-il d’une voix vibrante de sincérité. Un petit sourire voleta sur son visage. Mais j’avais fait un mauvais calcul, parce que monsieur Shindô et moi ça n’aurait jamais collé, maintenant je le sais… »
Hiroshi se laissa aller à rire.
« Tu lui as vraiment hurlé dessus, n’empêche, quand il a sorti son énormité à propos des Grasper et des guitaristes. C’était bien la première fois que je t’entendais crier aussi fort ! »
Le garçon baissa les yeux sur son verre.
« Mais vous ne comprenez pas, monsieur Nakano. J’étais à cran, vous alliez nous quitter, monsieur Shindô ne cessait de raconter n’importe quoi et ça a été la goutte d’eau. Je vous garantis que j’avais vraiment envie de le bouffer !
- Une chance que je sois revenu, alors. Je ne te savais pas si féroce, mon p’tit ange ! »
Hiroshi passa un bras autour des minces épaules de Suguru et l’attira contre lui.
« … Mais je t’aime tel que tu es… alors j’espère que tu ne changeras jamais… »
Ils restèrent un instant sur le canapé, à s’embrasser et se caresser. Quand enfin ils se séparèrent, Suguru était tout empourpré, le cœur battant, en proie à un mélange de trouble et d’excitation pas si désagréable, en fin de compte.
« On continue ? souffla Hiroshi. Tu veux aller plus loin ?
- Oui. Maintenant je me sens prêt.
- Tu n’as plus peur ? »
Suguru se lova entre ses bras et posa la tête contre on épaule.
« Si, j’ai peur. Je n’ai jamais… connu personne. Je n’ai aucune expérience… mais je vous fais confiance, monsieur Nakano.
- Tu sais, moi non plus je ne l’ai jamais fait… avec un garçon, je veux dire. Ce sera notre première fois à tous les deux, c’est quelque chose, non ? »
Le garçon le regarda d’un air soudain méfiant.
« Mais… vous allez savoir comment faire, alors ? »
Hiroshi éclata de rire et l’embrassa à pleine bouche.
« Ah, ah, ah, je ne pense pas qu’on puisse beaucoup se tromper dans ce genre de situation ! Ne t’en fais pas, mon p’tit cœur, je me suis tout de même renseigné !
- Renseigné ? De quelle manière ?
- J’ai demandé des conseils à Shûichi.
- À monsieur Shindô ? Suguru se leva d’un bond, blanc comme un linge. Il n’est pas question que… Je vais rentrer chez moi, tout compte fait !
- Allez, de quoi as-tu peur, mon ange ? Il a été de très bon conseil, tu sais ! Il m’a donné plein de tuyaux !
- Je refuse de savoir lesquels ! Je ne veux surtout pas savoir ce que monsieur Eiri a pu apprendre de tordu à ce désaxé ! »
Il fit mine de se diriger vers la porte, mais Hiroshi se lança à sa poursuite et le saisit par la taille avant de le tirer en arrière.
« Lâchez-moi, monsieur Nakano !! J’ai plus envie, et maintenant j’ai très peur !!
- Allez, je plaisantais mon cœur. Tu ne crois tout de même pas que je serais allé parler de ça à Shûichi ? À n’importe qui d’autre, mais certainement pas à lui, il est incapable de tenir sa langue ! »
Suguru cessa de se débattre et se retourna vers lui.
« C’est vrai ? s’enquit-il, encore soupçonneux.
- Tout à fait vrai. Tu as ma parole, répondit solennellement Hiroshi en l’entraînant vers la chambre où le lit attendait. Comme ils s’y allongeaient lentement, le jeune homme murmura sous cape :
« En fait, j’ai demandé à Tatsuha. »
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