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CHAPITRE I
Le léger répit du mois d’avril n’avait malheureusement pas duré, et très vite les Bad Luck s’étaient remis au travail afin de préparer une série de concerts à travers le Kantô pour le mois de juillet, avec en point d’orgue deux concerts à Tôkyô à la fin du mois. Inutile de dire que tout le monde était sur le pont, car cette tournée était la première du jeune groupe, et de sa réussite ou non pouvait se jouer la suite de la carrière de Bad Luck.
Et avec une échéance pareille, les prises de bec entre Shûichi et Suguru n’avaient fait que se multiplier.
« Tu m’énerves, à la fin, Fujisaki ! éclata Shûichi en jetant de dépit une partition au sol. Ça fait déjà trois fois que je réécris cette partie et tu n’es jamais content, puisque tu es si calé tu n’as qu’à le faire toi-même, ça ira plus vite et au moins j’aurai plus à entendre tes jérémiades !!
- Le problème avec vous, monsieur Shindô, c’est que vous ne supportez pas que l’on critique votre travail ! rétorqua Suguru avec emportement. Vous croyez que ça m’amuse de refaire sans arrêt la même chose ? Si seulement vous acceptiez de tenir compte des remarques des autres, au lieu de vous enferrer bêtement sur vos choix plus que discutables !
- Les remarques des autres ? TES remarques, tu veux dire, petit mec ! Mais si on te laissait faire, tu finirais pas tout prendre à ta charge ici, même la préparation du café ! Si c’est pas toi qui fais quelque chose, c’est forcément mal fait, allez, avoue que c’est ce que tu penses !! hurla Shûichi en piétinant rageusement la malheureuse partition. Espèce de psychopathe ! Seguchi en puissance !!
- Paranoïaque débile !! »
À ce stade de la « discussion », seule une intervention de K était encore en mesure de rétablir le calme. Sakano s’était discrètement glissé au dehors pour aller passer un coup de fil, quant à Hiroshi, il avait tranquillement reposé sa guitare et sirotait un coca, sachant qu’il était inutile d’essayer de dire quoi que ce soit, toute tentative de conciliation étant aussitôt vue comme une prise de parti en faveur de l’un ou l’autre des antagonistes.
Et, comme à chaque fois, c’est une salve de coups de feu dans le mur du studio qui fit revenir le silence.
« Et maintenant, plus un mot », conclut K en replaçant son magnum dans son holster. Shûichi lui lança un regard de reproches mais ramassa ce qui restait de la partition et se rassit à sa table pour travailler tandis que Suguru allait s’asseoir en maugréant à côté d’Hiroshi.
« Allons, il ne faut pas te mettre dans des états pareils… » dit le guitariste d’un ton bon enfant en envoyant une bourrade affectueuse à son camarade. Il aurait aimé faire plus, mais les deux garçons avaient choisi de ne pas révéler qu’ils sortaient ensemble pour l’instant, estimant qu’il était plus simple pour tout le monde de laisser croire que rien n’avait changé entre eux.
« Mais je ne peux pas m’en empêcher ! renvoya Suguru, furieux. Cette espèce de… monsieur Shindô est plus têtu qu’une mule quand il s’y met, je ne lui demande pourtant pas l’impossible ! Il persiste dans ses erreurs de débutant, et moi ça m’énerve !… »
Il crispait de toutes ses forces ses doigts sur le bord de la banquette, et nul doute qu’inconsciemment il étranglait Shûichi.
« Oh, je ne crois pas avoir jamais rencontré personne de plus borné que Shû, convint Hiroshi en hochant la tête. Et plus tu essaieras de le contraindre, plus il se braquera alors si j’étais toi j’irais faire un tour dans le couloir histoire de changer d’air.
- Je perds mon temps ici… » marmonna Suguru d’une voix irritée en suivant néanmoins le conseil de son petit ami. Cela faisait quelques jours qu’il se sentait un peu fatigué, certainement à cause de la charge de travail qu’il s’était imposée pour préparer la première tournée de Bad Luck. Et à cause des gamineries de Shindô, il avait l’impression de ne pas avancer ! Autant rester à la maison, à ce compte !
À peine le garçon eut-il refermé la porte que Shûichi releva la tête et lança un coup d’œil accusateur à Hiroshi.
« Hiro, sale traître ! Pourquoi tu prends à chaque fois son parti ? siffla-t-il.
- Plaît-il ?
- Je t’ai bien vu, dès que tu en as l’occasion tu lui souffles dans le cou ! Et des « c’est pas grave » par ci, des « calme-toi » par là, et moi alors ? Tu crois peut-être que je ne fais que me tourner les pouces ? »
Hiroshi reposa sa canette vide sur la table.
« Je n’ai jamais dit une chose pareille, et tu le sais. Tu sais aussi combien Fujisaki devient nerveux à l’approche d’une échéance importante, contrairement à nous, alors j’essaie de l’aider à se calmer un peu, ça ne peut que rendre service à tout le monde, tu ne crois pas ?
- Et voilà, tu es encore en train de prendre sa défense et de lui trouver des excuses, geignit Shûichi en crispant dans son poing les lambeaux de la partition. Personne ne semble penser que moi aussi je fais des efforts ! »
Et il s’abattit sur la table en sanglotant désespérément. K, de l’autre côté de la pièce, lui lança un coup d’œil non intéressé et se remit à l’entretien de son arme. Hiroshi soupira et caressa gentiment la chevelure rose du chanteur.
« Allez, raconte-moi, qu’est-ce qu’il a encore fait, Yûki ? » demanda-t-il car, bien souvent, c’était la comportement de l’écrivain qui était responsable de l’humeur générale de Shûichi, et non les événements inhérents au travail. OoOoOoOoOoO « Je te raccompagne, Suguru ? Tu as l’air crevé, ce soir », constata Hiroshi alors que les Bad Luck quittaient N-G Productions après une journée de travail bien remplie. Le mois de juin était bien entamé et le début de la tournée se profilait avec une netteté de plus en plus accrue. Suguru acquiesça.
« Oui, je veux bien… Je ne sais pas ce que j’ai en ce moment, ce doit être la chaleur, mais je suis très fatigué. Et puis, avec cette tournée qui arrive…
- Si tu te faisais un peu moins de bile à ce sujet, je suis certain que tu te sentirais mieux », dit Hiroshi en sortant du petit coffre de sa moto son deuxième casque. Habituellement réservé à Shûichi, Suguru en était lui aussi devenu un utilisateur régulier.
Au cours des semaines passées, mettant à profit les instants de relâche entre les répétitions, guitariste et claviériste avaient essayé de se voir régulièrement en dehors du travail, et notamment lors de sorties à moto dans les environs. Suguru s’était découvert une passion pour ce mode de déplacement (serré contre le dos de son amour), ce qui était tout aussi bien car Hiroshi avait révélé qu’Ayaka n’était pas vraiment fan de deux-roues.
Cependant, entre sorties au cinéma, restaurant, promenades en moto ou tout simplement moments passés ensemble chez l’un ou chez l’autre, sans compter ses études par correspondance, Suguru commençait à vraiment avoir du mal à soutenir le rythme. Et avec la préparation de la tournée, il était proprement épuisé, sans toutefois oser en parler à qui que ce soit de son entourage ; il se refusait à être le boulet de service, rôle qu’il avait d’ailleurs lui-même attribué de facto à Shûichi, et l’idée de produire une série de concerts irréprochables lui tenait tellement à cœur qu’il ne pouvait pas se permettre de flancher si près du but. Après plusieurs participations à des émissions télévisées stupides, Bad Luck avait enfin l’opportunité de s’exprimer à la mesure de son talent, et il avait bien l’intention de tout mettre en œuvre pour que ce soit le cas.
Hiroshi se rangea devant le petit portail du domicile des Fujisaki et attendit que son camarade descende.
« Merci beaucoup, monsieur Nakano, dit Suguru en replaçant le casque dans le coffre. À demain, alors ?
- Tu ne préfères pas plutôt prendre un jour de congé, demain ? Tu as vraiment l’air vanné, mon p’tit ange…
- Non, ça va aller, je vais me coucher tôt ce soir. Nous sommes dans la dernière ligne droite avant la tournée, je ne peux pas m’arrêter maintenant, répondit Suguru d’un air déterminé.
- Ceci étant, un jour de repos ne va pas non plus tout mettre en péril… Tu es trop consciencieux, Suguru.
- À l’inverse, monsieur Shindô et vous êtes trop désinvoltes, fit remarquer le garçon. Bien, à demain, donc. »
Et, après s’être assurés d’un rapide coup d’œil que la rue était déserte, les deux garçons échangèrent un baiser avant de se séparer.
Sitôt rentré chez lui, Suguru alla s’étendre sur son lit, ignorant le paquet de cours posé bien en évidence sur son bureau. Il se sentait véritablement à bout de forces. Hiroshi avait raison, il lui fallait du repos, et il ferait peut-être bien de prendre une journée de coupure, sous un prétexte ou un autre. D’un autre côté, cette tournée était la première d’importance pour Bad Luck et il n’était pas question de se relâcher maintenant.
Tout à ses réflexions, Suguru finit par lentement sombrer dans le sommeil.
« Grand frère ! Tu viens manger ? »
Le petit Ritsu passa la tête à la porte de la chambre de Suguru et constata avec étonnement que celui-ci dormait profondément. Il alla au bord du lit et le secoua.
« Suguru, réveille-toi, on mange.
- Hein ?… s’enquit mollement le garçon et clignant des paupières.
- Tu viens manger ? Maman m’a dit de venir te chercher.
- Je… Heu… j’ai pas faim, merci… répondit Suguru en se frottant les yeux du dos de la main. Je crois que je vais me coucher, j’ai très sommeil. »
Et même, il se sentait un peu fiévreux, sans rien dire du fait qu’il était toujours aussi fatigué. Épuisé aurait été le mot approprié.
« T’es malade ?
- Je suis fatigué… Tu sais, on travaille beaucoup en ce moment pour préparer la tournée. J’ai besoin de me reposer.
- Ah, répondit Ritsu. Je vais le dire à maman, alors.
- Oui, s’il te plaît. Merci, Ritsu.
- Bonne nuit, grand frère. »
Suguru se changea rapidement, se recoucha, et ne tarda pas à replonger dans le sommeil. OoOoOoOoOoO « Bonjour tout le monde ! » s’exclama Shûichi avec entrain en poussant la porte du Studio 3. Il faisait beau, il faisait chaud, les Bad Luck partaient en tournée dans une semaine et Yûki s’était montré inhabituellement gentil avec lui la veille ; tout allait donc très bien dans le meilleur des mondes possibles pour Shûichi Shindô.
« Hé bien, Shindô, tu as l’air en forme, le félicita Sakano, réjoui. Très bonne chose, vu que nous partons en tournée dès lundi.
- Tiens, Fujisaki n’est pas encore arrivé ? constata le chanteur en posant son sac. Bizarre, d’habitude il est toujours ici avant moi, et aujourd’hui je ne suis pas en retard.
- Il ne va sans doute pas tarder, dit K. À ce propos, il m’a semblé assez fatigué, ces dernier temps. Il ne faudrait pas qu’il tombe malade maintenant, ce serait vraiment une catastrophe. »
Hiroshi ne répondit rien. Lui comme les autres, et bien plus que les autres, n’avait pas manqué de remarquer le coup de fatigue de Suguru. En dépit de ses conseils, le claviériste n’avait pas voulu prendre de jour de repos, et quand ils s’étaient vus le samedi suivant, pour une simple sortie à Shibuya, Suguru lui avait vraiment donné l’impression d’être en mauvaise santé, même s’il avait tout fait pour ne pas le montrer. Le guitariste commençait à vraiment être préoccupé, au train où allaient les choses Suguru ne pourrait pas tenir le rythme jusqu’à la fin de la tournée.
Le manager avait à peine achevé sa phrase que Suguru fit son entrée dans le studio.
« Bonjour, salua-t-il, excusez-moi pour le retard mais mon bus n’arrivait plus… »
Ce qui n’était qu’un mensonge, la vérité étant qu’il n’avait pas entendu sonner son réveil tant il dormait profondément. Sans attendre, il alla déposer ses affaires dans le petit placard qui faisait office de vestiaire.
« Heu… Fujisaki… Tu es certain que ça va ? s’enquit prudemment Shûichi d’une voix dans laquelle on sentait poindre une certaine inquiétude.
- Mais oui, pourquoi me demandez-vous ça ?
- Parce que tu as vraiment mauvaise mine, et que ça fait un moment que ça dure d’ailleurs, intervint K. Alors, tu vas me faire le plaisir de prendre rendez-vous chez ton médecin, car il est hors de question que tu nous sabordes la tournée en tombant malade la veille du premier concert.
- Mais je vous dit que ça n’est pas la peine, et puis j’irai ce soir, ça n’est pas urgent à la minute ! » protesta Suguru.
K lui braqua sans crier gare son magnum sur le front.
« Tu y vas immédiatement, assez perdu de temps. »
Le grand Américain ayant des arguments auxquels il était souvent difficile de s’opposer, Suguru fut bien contraint de s’exécuter. Et puis, dans le fond, c’était peut-être plus sage.
« Et tiens-nous au courant ! » lança K juste avant que le garçon referme la porte. OoOoOoOoOoO Suguru parvint à obtenir un rendez-vous en fin de matinée. Un peu préoccupé par son état de fatigue et de maigreur, le médecin lui prescrivit une prise de sang à faire le jour même, en le pressant de revenir le voir sitôt qu’il aurait les résultats.
« Pourquoi est-ce si pressé ? demanda Suguru, soupçonneux.
- Ce n’est peut-être rien de grave, mais je préfère être fixé le plus tôt possible.
- Fixé sur quoi ? »
Suguru quitta le cabinet sur une vague réponse qui ne fit qu’accroître son inquiétude. L’après-midi, accompagné par sa mère, il retourna voir son médecin.
Le soir même, il était hospitalisé en urgence dans le service d’hématologie de l’Hôpital Universitaire de Tôkyô pour une leucémie aiguë.
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