CHAPITRE II
« Une leucémie ? » répéta Hiroshi d’une voix incrédule, incapable encore de croire à la réalité de ce que Suguru venait de lui annoncer. Après que K l’ait « convaincu » d’aller chez le médecin, Suguru avait prévenu le manager par téléphone qu’il serait absent l’après-midi aussi. Bien évidemment, à ce moment-là, il n’imaginait pas une seule seconde qu’il puisse souffrir de quelque chose de plus grave que d’un gros coup de fatigue…
À vrai dire, tout s’était passé si vite que même à présent, en train de téléphoner à Hiroshi de sa chambre d’hôpital, Suguru n’avait pas encore pris conscience de ce qui lui arrivait réellement. À 16 heures, il avait apporté le résultat de sa prise de sang à son médecin, et moins de deux heures plus tard il était installé dans une chambre d’hôpital qu’il risquait de ne pas pouvoir quitter avant longtemps.
Ses parents étaient certainement plus effondrés que lui. À peine admis à l’hôpital, Suguru avait reçu la visite du professeur Nagasu, le chef du service d’hématologie, qui lui avait expliqué dans les grandes lignes en quoi allait consister son traitement, puis il avait subi de nouveaux prélèvements sanguins et on lui avait posé une perfusion. Bousculé, déboussolé, ce n’était qu’à 20 heures passées qu’il avait contacté Hiroshi pour lui apprendre la terrible nouvelle.
« Oui… Ma mère s’est occupée de prévenir mon cousin et K. Je… j’arrive pas encore à réaliser ce qui m’arrive, monsieur Nakano… »
Hiroshi n’arrivait pas à réaliser non plus. Il avait bien vu que Suguru n’allait pas très bien, mais jamais il n’avait un seul instant soupçonné qu’il pouvait souffrir de quelque chose d’aussi grave.
« Mais heu… ce… ça va, pour le moment ?
- Oui, enfin… ni mieux ni moins bien que ce matin… ou qu’hier… Le professeur qui dirige le service m’a expliqué qu’il fallait commencer le traitement le plus rapidement possible, et que je risquais ensuite d’être vraiment à plat », relata Suguru, qui ne s’imaginait pas alors à quel point il allait être « à plat ». Pour l’instant il était seul dans sa chambre, à discuter avec son petit ami, et essayait de se rassurer du mieux qu’il le pouvait.
« Mais… ça va être long, ce traitement ? demanda Hiroshi, qui se doutait bien que Suguru n’allait pas ressortir de sitôt de l’hôpital.
- Oui, assez… Enfin, je ne sais pas vraiment… Monsieur Nakano, je… comment allez-vous vous organiser pendant que je serai absent ?
- Mais de quoi tu parles ?
- Hé bien, de Bad Luck…
- Attends, il y a peut-être des choses plus importantes à se soucier en ce moment que de Bad Luck, tu ne crois pas ? » rétorqua Hiroshi, presque en colère. Suguru possédait une propension énervante à toujours tout ramener à sa carrière, même en période de crise – comme cet exemple l’illustrait parfaitement.
« Mais monsieur Nakano… La tournée…
- … sera annulée, du moins je l’espère ! Qu’est-ce que tu crois ? C’est pour toi que je me fais du souci, pas pour Bad Luck ! »
À l’autre bout du fil, Suguru sourit faiblement.
« Monsieur Shindô et vous ne pourrez jamais comprendre… mais merci de vous inquiéter pour moi.
- Écoute, je passe te voir demain, après le travail. J’imagine que nous allons discuter de ce que nous allons faire en attendant que tu reviennes parmi nous… Enfin, je te tiendrai au courant. Bonne nuit, mon p’tit ange, et courage. Je t’aime. » OoOoOoOoOoO Le lendemain, c’est un K au visage sévère, suivi d’un Sakano plus désemparé que jamais, qui poussa la porte du Studio 3 dans lequel attendaient déjà Shûichi et Hiroshi.
« Bonjour, les salua-t-il, j’ai eu des nouvelles de Fujisaki, et autant vous prévenir, elles ne sont pas réjouissantes : il est hospitalisé pour une maladie très grave, en conséquence de quoi la tournée de Bad Luck est annulée. »
Un silence assourdissant suivit cette déclaration. Shûichi, stupéfait, regarda tour à tour leur manager, leur producteur et Hiroshi, puis explosa de rire.
« Ah, excellent, K ! J’ai presque failli y croire, tu devrais te lancer dans la comédie ! »
Toutefois, voyant qu’il était le seul à rire, son hilarité tarit aussitôt.
« Ce… c’était pas une blague ?
- Fujisaki est atteint de leucémie, relata Sakano. Il a été hospitalisé hier soir, en urgence. Monsieur le Directeur doit passer le voir ce matin.
- Une leucémie… répéta Shûichi. C’est grave, ça… Mais alors, la tournée est vraiment annulée ? »
Hiroshi serra les poings ; voilà donc tout ce qu’une pareille nouvelle inspirait à son ami ? En fin de compte, n’y avait-il que ce fichu groupe qui comptait ? Subitement, comme la fois où il s’était agi de vendre un million d’albums, un véritable écoeurement s’empara de lui, si vif qu’il eut envie de se lever et crier qu’il laissait tout tomber.
« Oui, elle est annulée, et après ? lança-t-il d’un ton vif. C’est normal, non ? Tu crois que les Grasper n’annuleraient pas eux aussi une tournée si Noriko, ou Seguchi, venaient à être gravement malade ? On n’est pas en train de parler d’une grippe, mais d’un cancer ! »
Mortifié, Shûichi leva vers son camarade des yeux soudain remplis de larmes.
« Mais… c’est pas ce que j’ai voulu dire… plaida-t-il.
- Alors pourquoi tu parles sans arrêt, et surtout sans réfléchir ? Comment tu réagirais si c’était Yûki qui était malade, hein ? Si c’était le cas, je parie que Bad Luck n’existerait même plus pour toi !
- Mais ça n’a absolument rien à voir ! se rebiffa Shûichi. À ce que j’en sais, tu ne sors pas avec Fujisaki, non ?
- Et si c’était le cas, ça changerait quelque chose à ta manière de penser ? » renvoya Hiroshi, si furieux qu’il en oubliait même la présence de K et Sakano. Ce dernier ouvrit de grands yeux éberlués.
« Nakano… Tu… qu’est-ce que tu viens de dire ?
- J’ai dit « si », voilà ce que j’ai dit. Oh, et puis j’en ai assez, si vous voulez tout savoir, oui, Fujisaki et moi sommes ensemble. Voilà, vous êtes contents ? Maintenant, j’espère que vous serez suffisamment intelligents pour ne pas aller le crier sur tous les toits. Sur ce, je vous ai assez vus pour la journée ! »
Le jeune homme fit le geste de récupérer ses affaires, mais Shûichi se suspendit à son bras de tout son poids.
« Attends, Hiro, attends ! Tu as bien dit que tu sortais avec Fujisaki ?
- Oui, il faut que je te le dise en quelle langue ?
- Mais… depuis quand ? »
Hiroshi se retourna, son casque à la main, et vit que K et Sakano l’observaient, les bras croisés, l’air interrogateur.
« Oui, depuis quand ? » s’enquit K avec une lueur de curiosité au fond des yeux. OoOoOoOoOoO « Vous… vous leur avez dit quoi ?!!
- Heu… Calme-toi, Suguru… Je suis certain que c’est pas très bon pour toi, de t’énerver comme ça…
- Vous voudriez que je reste calme alors que vous avez claironné à tout le monde que nous étions ensemble ? À ces deux commères que sont K et monsieur Shindô ?! »
Suguru était écarlate de colère. Lui qui avait tout fait pour tenir cette relation cachée, à présent que K et surtout, surtout Shûichi étaient au courant… autant dire que la ville entière allait être mise au fait, et en un temps record. Et il était censé le prendre comment ?
« Écoute, je leur ai bien expliqué et ils m’ont tous promis de ne rien répéter. Seguchi n’en saura rien, et tes parents non plus.
- Pff, souffla Suguru d’un air méprisant, rien de ce genre n’échappe à mon cousin. Et puis, je ne dis pas que K, Sakano ou monsieur Shindô vont aller tout raconter à tout le monde, seulement je sais que monsieur Shindô va bêtement laisser échapper l’information, et après il prendra son air le plus stupide et essaiera de rattraper le coup, mais il ne fera qu’empirer les choses !! »
Il avait saisi Hiroshi par le col de sa chemise et le secouait de plus en plus fort. Le professeur Nagasu, entrant dans la chambre à ce moment-là, sauva probablement le jeune homme d’une mort par strangulation.
« Hé bien, on dirait que tu as le moral, Suguru. En attendant, tu as de l’énergie à revendre, je me demande s’il est bien nécessaire de procéder à cette transfusion sanguine, demain », plaisanta-t-il. Un peu honteux, Suguru lâcha le col d’Hiroshi.
« Une transfusion ? répéta ce dernier en réajustant sa chemise.
- Oui, Suguru est très anémié – bien que ce soit difficile à croire après ce qu’il vient de nous montrer – et je préfère qu’il soit transfusé afin de mieux résister au traitement. Son organisme va être mis à rude épreuve, vous savez », expliqua le médecin en désignant la poche de la perfusion suspendue au dessus du lit, et dont l’extrémité s’enfonçait dans la veine jugulaire du jeune musicien. Quand Hiroshi avait vu cela, en rentrant dans la chambre, il avait senti ses genoux faiblir mais Suguru l’avait assuré que ce n’était pas particulièrement douloureux, et bien moins gênant que si l’aiguille avait été fixée à son bras.
« Alors, comment te sens-tu ? demanda Nagasu, qui effectuait là sa dernière tournée de la journée.
- Oh… ça va… répondit Suguru. Dites, professeur, pensez-vous qu’il me sera possible de travailler un peu, pendant mon traitement ? »
Le médecin considéra la question un court instant. Une chimiothérapie était toujours très pénible à supporter, et même si le garçon se sentait assez bien pour l’instant, cela risquait de très vite changer. D’un autre côté, Suguru paraissait avoir une volonté peu commune, et si cela l’empêchait de se laisser couler, pourquoi pas ? C’est ce qu’il lui expliqua.
« Bien, je vais vous laisser, conclut le médecin. Si quelque chose ne va pas, tu sais que tu peux appeler une infirmière… à demain. »
« Il a l’air sympa, ton médecin, constata Hiroshi.
- Oui, l’équipe semble chouette. Dites, monsieur Nakano… Puisque la tournée est annulée, sur quoi allez vous travailler cet été ?
- Ça n’a pas encore été décidé. K est parti tôt aujourd’hui pour arranger une conférence de presse, Shûichi et moi allons donner les raisons de l’annulation de la tournée. Pour le reste… on verra après.
- Mes parents ont promis de m’apporter mes cours ici, dit Suguru en grattant d’un geste machinal sa perfusion. Si monsieur Shindô se décide – ou plutôt, si K le persuade de se décider – à écrire de nouvelles chansons, vous pourriez m’en apporter une copie sur CD ? Comme ça je pourrais travailler un peu sur mon ordinateur portable. »
En dépit de la situation, Hiroshi ne put se retenir de rire.
« Décidément, tu ne penses qu’à bosser, tu es un véritable bourreau de travail, Suguru ! Tu vas finir par te tuer à la tâche !
- Comme je le dis toujours, si ce n’est pas moi qui travaille, dans ce groupe…
« Petit prétentieux, glissa Hiroshi en l’embrassant gentiment. Shûichi a raison, tu te prends vraiment pour un génie…
- Je suis un génie, nuance, répliqua Suguru avec un petit sourire. J’imagine combien ce doit être difficile pour vous d’essayer de rester à mon niveau… Alors pensez un peu ce que j’endure au quotidien, avec de sombres tâcherons tels que monsieur Shindô et vous… » ronronna-t-il en mordillant le bout de l’oreille d’Hiroshi qui sentit un petit frisson lui courir le long du dos.
« Tu me cherches vraiment, là, mon p’tit ange… Tu mériterais une bonne fessée ! dit-il.
- Oh, vraiment ? fit Suguru d’un air faussement contrit. Vous n’êtes qu’une brute, monsieur Nakano. »
Et ils s’embrassèrent une dernière fois avant qu’Hiroshi ne consulte sa montre.
« Il faut que j’y aille, l’heure des visites est presque terminée. Je repasserai demain pour te tenir au courant des derniers potins mondains !
- À demain, monsieur Nakano. Merci d’être passé.
- À demain, mon p’tit cœur. Courage pour la suite. »
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