CHAPITRE III

 

La conférence de presse du lendemain fut rapide : Shûichi annonça au nom du groupe que leur tournée dans le Kantô était annulée en raison d’un important problème de santé de leur claviériste, sans s’étendre davantage sur le sujet, et en parvenant même à éluder de belle manière les questions quelque peu indiscrètes sur l’origine dudit « problème de santé ».

 

L’exercice terminé, Sakano respira car il avait craint un faux-pas de Shûichi, une étourderie dont le jeune chanteur était coutumier. Et tant pis pour ce qu’allaient imaginer les journalistes d’une certaine presse, de celle qui jonchait les caniveaux.

 

Les Bad Luck avaient à peine regagné le studio que K informa Hiroshi que Tôma Seguchi souhaitait s’entretenir avec lui dans son bureau. Devinant aussitôt de quoi le directeur de N-G désirait lui parler, le guitariste braqua un regard meurtrier sur Shûichi qui s’empressa de s’écrier « Mais je te jure que j’ai rien dit ! »

 

Une fois dans le bureau, Hiroshi prit place face à Tôma qui feuilletait négligemment une revue d’actualité musicale.

 

« Ah, Nakano ! Comment allez-vous ? Bon, je n’irai pas par quatre chemins, avez-vous deviné de quoi je désirais m’entretenir avec vous ? demanda Tôma avec un sourire aimable, plantant ses yeux verts et félins dans ceux du guitariste.

 

- Je… je crois bien que oui… répondit celui-ci, un peu mal à l’aise.

 

- Bonne chose. De toutes manières, il était assez puéril de votre part, à Suguru et vous, d’essayer de me cacher ce genre de chose, attendu que je sais toujours tout ce qui se passe au sein de ma société… »

 

Un léger frisson parcourut l’échine du jeune homme. Sous son aspect policé, Tôma Seguchi lui apparaissait véritablement effrayant.

 

« Cependant, je tenais à vous dire que je ne ferai rien pour tenter de vous séparer, si c’est ce qui vous fait peur, pas plus que je n’en parlerai aux parents de Suguru. Il s’agit de votre histoire, et je n’ai aucune envie de m’en mêler. Je sais que mon cousin a la tête sur les épaules, contrairement à votre ami Shindô. »

 

Était-ce une impression, ou une lueur menaçante venait-elle de passer de manière fugitive au fond des yeux du directeur de N-G ? Celui-ci eut un léger rire et poursuivit :

 

« Je compte sur vous pour soutenir Suguru au cours de cette épreuve. Je sais qu’il a bon moral, je l’ai vu hier matin, mais je sais aussi que, très vite, son traitement va être très pénible à supporter. Je veux que vous l’aidiez, Nakano, car cela risque d’être très difficile pour lui. 

 

- Je… je ferai tout mon possible, monsieur Seguchi, promit Hiroshi.

 

- Bien, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, vous pouvez retourner travailler, le congédia Tôma.

 

- Monsieur Seguchi… Comment avez-vous su ?… 

 

- Oh ! En fait, c’est ma femme qui me l’a dit tout à l’heure. Elle l’a appris hier soir, par Tatsuha qui se trouvait chez son frère quand Shûichi Shindô a crié la nouvelle à la cantonade en entrant dans l’appartement. Bonne journée, Nakano. »

 

Hiroshi avait déjà disparu dans le couloir sur un « Je vais te tuer, Shûichi ! » de mauvais augure. 

OoOoOoOoOoO 

Les premiers temps, Suguru supporta plutôt bien son traitement, même s’il souffrait fréquemment de nausées et de maux de têtes, et devait passer des examens fatigants et souvent douloureux. Sa mère passait le voir tous les jours, le plus souvent en fin de matinée ou en début d’après-midi, et Hiroshi venait le soir, après le travail. Entre temps, quand il ne se sentait pas trop nauséeux ou fatigué, le garçon potassait ses cours ou essayait de produire des arrangements sur son ordinateur portable. La tournée de Bad Luck ayant été annulée, K avait décrété que Shûichi devait écrire au moins deux nouvelles chansons, après quoi, s’il avait bien travaillé, Hiroshi et lui pourraient prendre deux semaines de congés en guise de récompense. Sur-motivé, le chanteur s’était mis à la tâche avec une rare ardeur et n’avait pas tardé à remettre le premier jet d’une chanson intitulée « Foolery », cette même chanson sur laquelle Suguru tentait vaillamment de mettre les meilleurs effets, sitôt que son état le lui permettait.

 

« Encore en train de travailler sur ta chanson ? Tu n’es pas trop fatigué, mon chéri ?  questionna Haruka Fujisaki en entrant dans la chambre de son fils.

 

- Non, m’man, ça va… » répondit Suguru qui, bien que pâle et amaigri, refusait de se laisser abattre. Avec cette nouvelle chanson, il avait un but concret et quelque chose à quoi se raccrocher quand il était tout seul avec sa maladie.

 

Le garçon sauvegarda son travail et éteignit son ordinateur. Une mauvaise migraine l’avait harcelé toute la matinée, et il avait profité qu’elle avait presque totalement disparu pour essayer d’avancer un peu.

 

- Comment va Ritsu ? s’enquit-il. Il me manque… C’est dommage qu’il n’ait pas le droit de venir me rendre visite… 

 

- Tu lui manques aussi beaucoup, répondit sa mère. Il a bien compris que tu souffrais d’une maladie grave, mais il pense tout de même que tu vas rentrer bientôt à la maison. »

 

Suguru poussa un profond soupir. Lui aussi aurait aimé rentrer bientôt chez lui. La première phase du traitement se poursuivait et il se sentait de plus en plus éprouvé, même s’il ne voulait pas l’avouer à sa mère, ou à Hiroshi pour le coup. Cependant, il sentait son corps le trahir lentement, et savait que viendrait un jour où il serait contraint de céder.

 

Ils discutèrent un petit moment, puis une infirmière vint le chercher afin de procéder à une ponction lombaire.

 

« Ce ne sera pas très long, madame, expliqua la jeune femme. Vous pouvez attendre ici. 

 

- Courage, chéri », dit Haruka, voyant la mine lugubre qu’arborait son fils, car cet examen n’était pas vraiment une partie de plaisir.

 

Profitant de l’absence de Suguru, sa mère mit un peu d’ordre dans la chambre. Elle était en train d’arranger le lit quand Hiroshi entra.

 

« Bonjour, madame… Oh, Suguru n’est pas là ? 

 

- Bonjour, Hiroshi, l’accueillit Haruka. Non, il passe un examen, mais ce ne devrait pas être très long… Je vous en prie, entrez. »

 

La maladie de Suguru avait singulièrement rapproché le guitariste et la mère de son camarade. Il leur arrivait régulièrement de se croiser, même s’ils avaient des créneaux de visite différents.

 

« Comment va-t-il, aujourd’hui ? demanda Hiroshi.

 

- Toujours pareil, je pense. Suguru n’aime pas se plaindre, alors on ne peut jamais vraiment savoir… Le professeur Nagasu m’a dit hier qu’il était encore beaucoup trop tôt pour savoir si le traitement était efficace. Ils vont le maintenir jusqu’à la fin du mois. »

 

Haruka soupira et s’assit au bord du lit.

 

« C’est difficile à vivre, vous savez. J’essaie de venir tous les jours, mon mari, lui, est moins disponible et Ritsu trop jeune pour pouvoir être admis dans le service. Je suis heureuse que vous veniez régulièrement, vous aussi. J’imagine combien ce doit être dur pour Suguru, dit-elle d’une voix lasse.

 

- Nous sommes amis… c’est normal… expliqua Hiroshi.

 

- Mais mon fils vous apprécie beaucoup, lui dit Haruka en posant brièvement la main sur son bras. Votre présence lui fait du bien, c’est la vérité. Il a toujours dit beaucoup de bien de vous, Hiroshi, depuis le début. Alors que ce n’est pas le cas de votre collègue, monsieur Shindô. »

 

Hiroshi se mit à rire.

 

« Ah, comment dire… Shûichi a une approche du travail radicalement différente de celle de Suguru, tenta-t-il d’expliquer. Disons que… ça ne pourra sans doute jamais coller entre eux. 

 

- C’est bien ce que je pensais, répondit madame Fujisaki, songeuse. Suguru est quelqu’un de très travailleur, très doué aussi, et je ne dis pas ça parce que c’est mon fils. Le problème, c’est qu’il est assez intransigeant dans sa manière de procéder. 

 

- Shûichi aussi, mais dans l’autre sens, conclut Hiroshi. Mais ça n’empêche pas Bad Luck de faire son chemin, alors c’est sans doute que tout ne va pas si mal. »

 

Suguru revint peu après, l’air mal en point. L’aide-soignante et sa mère l’aidèrent à se réinstaller dans son lit, et la perfusion fut remise en place.

 

« C’est entendu, hein ? Essaie de bouger le moins possible jusqu’à demain, et bois régulièrement. Tu auras peut-être mal à la tête, mais ça ne devrait pas durer longtemps. »

 

Suguru grommela quelque chose d’inaudible. Il l’avait bien senti passer, cette fois ! Cette prétendue crème anesthésiante n’avait d’anesthésiant que le nom.

 

« Oh, monsieur Nakano… dit-il en s’apercevant de la présence d’Hiroshi. Vous êtes venu en avance, non ? 

 

- Disons que je suis officiellement en congés pour quinze jours. Shûichi a réussi à boucler sa deuxième chanson et K a tenu parole. Nous n’avons pas fait grand-chose aujourd’hui, en fait. Et toi, ça va ? 

 

- Bah, ça allait avant qu’on ne me transperce la colonne vertébrale ! C’était pas si douloureux, la dernière fois. 

 

- Ça va passer, lui dit sa mère. Tu veux que je te laisse un peu seul avec ton ami ? Je dois aller faire une course. 

 

- Oui, s’il te plaît. Merci, m’man. »

 

Haruka partie, Hiroshi caressa tendrement les cheveux noirs de son petit ami – des cheveux clairsemés et cassants.

 

« Un mauvais moment à passer, hein ? 

 

- Très mauvais. Je suis vraiment content que vous soyez là, monsieur Nakano. C’est pas facile tout le temps, vous savez… »

 

Hiroshi lui prit la main et la serra dans la sienne.

 

« Allez, ça ira mieux demain. Tu ne vas pas me faire croire que tu es en train de te laisser abattre ? Mon p’tit ange qui baisse les bras, ce serait nouveau, ça ! plaisanta-t-il.

 

- … Mal au dos… grogna Suguru.

 

- Allez, courage, ça va passer », murmura Hiroshi en l’embrassant doucement sur les lèvres.

 

« Alors ? Ça va mieux ? 

 

- Mh… un petit peu… encore… réclama le garçon, et Hiroshi s’empressa d’obtempérer.

 

- Tu crois vraiment que tes parents le prendraient mal, s’ils venaient à savoir ? »

 

Suguru ferma les yeux.

 

« Je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé la question. À mon avis, ils n’ont jamais envisagé que je puisse sortir un jour avec un garçon, voilà tout.

 

- Ta mère a l’air de m’apprécier, fit remarquer Hiroshi.

 

- Oui, mais de là à vous considérer comme un gendre potentiel il y a de la marge… J’ai encore mal au dos. 

 

- Tu ne serais pas en train d’en profiter un peu, là ? » souffla le guitariste en pressant à nouveau ses lèvres contre celles de son petit ami. L’idée soudaine qu’il risquait de mourir, qu’ils n’iraient peut-être jamais plus loin que quelques baisers, lui traversa si brutalement l’esprit qu’il en eut mal. Il n’avait pas le droit de penser cela, pas maintenant, alors que Suguru avait besoin de son soutien.

 

« Est-ce que je suis toujours sucré ? demanda tout à coup le petit claviériste.

 

- Pardon ? 

 

- C’est ce que vous aviez dit la première fois que vous m’avez embrassé. Mais maintenant j’imagine que c’est plus pareil du tout, pas vrai ? Je pue la maladie, c’est une horreur ! siffla Suguru avec une colère mêlée d’impuissance. Hiroshi lui caressa la joue.

 

- Décidément, le mal au dos ne te réussit pas, mon p’tit ange. Tu crois que ça a une quelconque importance pour moi ? Tu es malade, et gravement avec ça, je le sais bien, alors j’attendrai que tu ailles mieux. Tu vas t’en remettre, je le sais, parce que tu n’es pas du genre à capituler devant quoi que ce se soit. C’est pas vrai ? »

 

Suguru hocha la tête d’un air maussade et Hiroshi se pencha vers lui.

 

« Tu te souviens de ce que je t’ai dit quand nous sommes retournés à Hakone voir les cerisiers ? Je t’ai promis que nous y retournerions l’année prochaine, tous les deux. Hé bien, je te renouvelle ma promesse ; en avril prochain, nous irons à Hakone, rien que toi et moi. J’ai confiance en toi, mon cœur, je sais que tu vas te battre. Tu ne voudrais pas me faire manquer à ma parole ? 

 

- Non… murmura Suguru en secouant imperceptiblement la tête, les yeux humides.

 

- Alors tout va bien, conclut Hiroshi en l’embrassant. Ta mère ne va sans doute pas tarder à revenir. Je vais te laisser te reposer un peu, tu dois en avoir besoin. Comme je te l’ai dit, je suis en congés pour deux semaines mais je continuerai à venir te voir tous les soirs. 

 

- Vous n’êtes pas obligé de passer chaque jour, monsieur Nakano, murmura Suguru sans réellement parvenir à cacher le fait qu’il ne voulait pas qu’Hiroshi arrête ses visites quotidiennes.

 

- Cesse de dire n’importe quoi, tu veux bien ? Bon, je file. À demain, mon p’tit ange. J’espère que ton mal au dos va passer rapidement. »

 

Hiroshi posa la main sur la poignée de la porte, se ravisa, retourna auprès du lit, déposa un baiser sur les lèvres de Suguru puis disparut sans attendre dans le couloir.

 

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