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CHAPITRE IV
Fidèle à sa parole, Hiroshi avait poursuivi ses visites tout au long de ses vacances. Compte tenu de la situation, il ne s’était pas éloigné de Tôkyô et était venu apporter son soutien quotidien à Suguru, qui en avait réellement besoin. Les effets de la chimiothérapie se faisaient ressentir plus lourdement chaque jour, le garçon était très souvent malade, et si affaibli qu’il n’était presque plus en état de travailler.
Même s’il ne le disait pas, Hiroshi se faisait beaucoup de soucis. Le professeur Nagasu avait beau lui avoir expliqué que tout ceci était normal, que la première phase de traitement était bientôt finie et que Suguru allait pouvoir récupérer un peu, il y avait des soirs où il repartait de l’hôpital totalement démoralisé.
« Alors, tu es allé voir Fujisaki, hein ? Comment va-t-il ? demanda Shûichi, qui avait réussi à convaincre son ami d’aller prendre un verre avec lui en ce début d’après-midi.
- Moyen, je dirais… Il n’arrive plus à travailler car il est trop fatigué. Il a perdu beaucoup de poids et n’a plus de cheveux. Ça lui a fichu un coup, tu peux pas savoir… à moi aussi, d’ailleurs, répondit Hiroshi, les yeux perdus dans le vague.
- Oui, ça doit pas être facile…
- Pourquoi tu ne passes jamais le voir, Shû ? Je suis sûr que ça lui ferait plaisir.
- Mais… Hiro, je saurais pas quoi lui dire… en dehors du travail, je n’ai jamais vraiment parlé avec Fujisaki. Et encore, la plupart du temps on s’engueule. Je ne crois pas que ce soit une très bonne idée. »
Shûichi vida son verre d’un air pensif. Il n’avait pas beaucoup vu son ami depuis le début de ces vacances impromptues, la maladie de Suguru l’accaparait complètement.
« Au fait, Hiro, tu ne m’as pas dit comment ça se passait entre Fujisaki et toi. Enfin, avant qu’il soit hospitalisé. Alors, est-ce que vous l’avez déjà fait ? questionna-t-il avec un petit clin d’œil plein de sous-entendus.
- Est-ce qu’on l’a fait ? Mais… Shû, tu ne peux pas sortir deux minutes la tête du caniveau ?
- Quoi, y’a rien de mal à demander ça ! Allez, vous êtes allés au bout ? »
Hiroshi secoua la tête.
« On n’est allés nulle part. On n’a rien fait du tout, et il ne m’appelle même pas par mon prénom.
- Hein ? C’est fou, ça ! Mais pourquoi ?
- Je n’en ai absolument aucune idée. Remarque, ça ne me dérange pas vraiment non plus…
- Si je me souviens bien, c’était la même chose avec Ayaka, fit remarquer Shûichi avec justesse. Donc, que ce soit chez les filles ou les garçons, tu es attiré par le même type de comportement… ou de caractère. »
Le guitariste posa un regard étonné sur son ami.
« Dis donc, je ne te connaissais pas des talents de psychologue ! Ceci étant, on ne peut pas vraiment dire qu’Ayaka et Suguru ont un caractère semblable… si, bien entendu, on écarte le fait que Suguru te hurle dessus sans arrêt et qu’Ayaka t’a collé un jour une tarte monumentale. Finalement, leur point commun c’est peut-être tout simplement qu’ils en ont après toi. »
Shûichi grimaça.
« Tu devrais mieux choisir les personnes avec qui tu sors, Hiro ! Mais, finalement, qu’est-ce qui te plaît, chez Fujisaki ? C’est rien qu’un petit râleur prétentieux ! »
Hiroshi eut un petit rire et suivit du doigt le contour de son verre à-demi vide.
« Tu vas sans doute me trouver bizarre, mais ça me plaît bien de l’entendre ronchonner. Je trouve ça mignon, moi, ce côté toujours en rogne. Il n’est pas méchant, en fait, je dirais plutôt « piquant ».
- Piquant, tu dis ? C’est un oursin, alors, il est truffé d’épines ! Je me demande si Seguchi était pareil, quand il avait son âge. Après tout, c’est son cousin.
- Ah, ne dis pas des choses pareilles, tu me fais peur ! s’écria Hiroshi en envoyant une bourrade à Shûichi. Tu sais, Shû, tu as eu une sacrée bonne idée de m’obliger à sortir avec toi, ça m’a fait beaucoup de bien de parler. Merci, dit-il avec un sourire.
- C’est normal, tu as toujours été là pour m’aider quand ça n’allait pas… »
Hiroshi consulta sa montre et se leva.
« Bon, il faut que j’y aille. Tu es sûr que tu ne veux pas venir avec moi ?
- Non, non, ça va. Une autre fois, mais passe-lui le bonjour de ma part, et dis-lui qu’à la rentrée je m’attellerai à une nouvelle chanson, dit Shûichi avec assurance.
- Alors là, il n’y croira pas plus que ce que j’y crois, répondit le guitariste d’un air fort peu convaincu. Allez, à plus. » OoOoOoOoOoO Quand Hiroshi poussa la porte de la chambre, il trouva Suguru couché en chien de fusil, les bras repliés contre le ventre, en train de geindre plaintivement. Terrifié, il se précipita vers lui, le cœur battant à tout rompre.
« Suguru, qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ? J’appelle quelqu’un ! s’écria-t-il, paniqué, mais le garçon secoua la tête.
- C’est… pas la peine… ça va… passer… haleta-t-il.
- Comment ça, ça va passer ? Et si ça passe pas ? C’est peut-être très grave !
- Crampes… d’estomac… ça va passer… dans quelques minutes… »
Impuissant et désemparé devant cette souffrance contre laquelle il ne pouvait rien, Hiroshi s’assit au bord du lit et caressa d’un geste réconfortant les frêles épaules de son petit copain, que la douleur faisait frissonner. Enfin, au bout de quelques instants qui semblèrent une éternité, Suguru se détendit progressivement.
« Ça va mieux ? s’enquit doucement Hiroshi.
- Oui… c’est passé…
- Mais tu as souvent mal à l’estomac comme ça ? »
Suguru se tourna lentement vers le jeune homme.
« De temps en temps… Ne vous inquiétez pas, monsieur Nakano, ce n’est pas grave… seulement un effet secondaire du traitement.
- C’est dur de te voir souffrir sans rien pouvoir faire, mon p’tit ange. Ah, mais sur le coup j’avais oublié : j’ai une surprise pour toi, ou plutôt deux. »
Le petit claviériste le regarda avec une curiosité non feinte.
« La première, c’est que Shûichi m’a solennellement juré que, dès la rentrée, il allait se mettre à une nouvelle chanson.
- Oh, mais alors ça existe vraiment, les miracles ? lâcha Suguru d’une voix ironique.
- Je vois que tu te remets vite, sourit Hiroshi, immensément soulagé et heureux en même temps que son annonce ait produit l’effet escompté, car il lui paraissait impensable que Suguru laisse passer une remarque pareille sans rien dire. Toujours aussi acerbe, mon p’tit cœur !
- Et c’est quoi, l’autre surprise ? réclama Suguru, pareil à un petit enfant impatient.
- C’est ça. » Hiroshi tira de son sac un petit paquet orné d’un pompon de raphia brillant. Suguru lui lança un coup d’œil étonné, ouvrit lentement le paquet et en tira un joli foulard noir agrémenté de motifs violets.
« Ah ? Merci », dit-il, un peu surpris mais aussi très touché. Il doutait cependant quelque peu de ressembler à quoi que ce soit avec ça sur la tête.
« Tu ne veux pas l’essayer ? Je suis certain que ça t’ira très bien, l’encouragea Hiroshi. Je parie que tu es super sexy avec, en fait. »
Suguru se sentit rougir, mais il n’était pas disposé à capituler aussi rapidement.
« Ah oui ? Je dois plutôt ressembler à une paysanne de la vallée de Kiso. »
Le guitariste lui prit le foulard des mains, le lui plaça d’un geste rapide sur la tête et en noua les pointes sous le menton.
« Fais voir ? Ah, en effet, tu as raison, c’est frappant ! Ma petite paysanne, tu es vraiment trop mignonne ! Mais pour ce qui est d’être sexy, on repassera ! » dit-il en riant. Suguru arracha le foulard de sa tête et fit mine d’étrangler avec son petit ami.
« Monsieur Nakano… heu… je… je peux vous appeler Hiroshi, si vous voulez… déclara-t-il soudain, alors que le jeune homme achevait de nouer le foulard sur sa tête, mais normalement cette fois.
- Tu… vraiment ? Et tu me tutoierais aussi ?
« Heu… si tu veux… » bredouilla le garçon, écarlate. Hiroshi le trouva adorable, mais en même temps ce n’était plus tout à fait son p’tit ange qu’il avait en face de lui. Suguru sans son vouvoiement respectueux et un peu solennel n’était plus vraiment lui-même, et il le lui dit.
« Vous ne voulez pas ? s’écria le claviériste, revenant aussitôt à son vouvoiement habituel.
- T’es plus mignon quand tu m’appelles « monsieur Nakano ». Ça me plaît, et plus tard ça pimentera nos jeux, j’en suis certain…
- Mais monsieur Nakano… Vous n’êtes qu’un abominable pervers… souffla Suguru en fourrant la tête dans le cou de son petit ami.
- Et ça n’a pas l’air de te déranger beaucoup », constata ce dernier en lui caressant doucement la joue. Ils restèrent ainsi un moment, sans parler, savourant simplement l’instant et la présence l’un de l’autre. OoOoOoOoOoO Les vacances achevées, la première séance de travail de Bad Luck débuta par une réunion.
« Tout d’abord, j’espère que vous avez profité de ces quinze jours pour vous reposer et repartir sur de bonnes bases, déclara K avec un coup d’œil appuyé en direction de Shûichi. J’ai discuté avec Tôma de la situation de Bad Luck, et compte tenu du fait que l’indisponibilité de Fujisaki s’annonce très longue, il va falloir le remplacer.
- Quoi ? s’exclamèrent en même temps Shûichi et Hiroshi.
- Attendez, je ne parle pas de le remplacer définitivement ; seulement, si nous voulons que Bad Luck continue à progresser, il faut poursuivre nos efforts, et Fujisaki ne paraît pas en mesure à l’heure actuelle d’assurer correctement sa part de travail. Ne me regarde pas comme ça, Hiro, tu sais que c’est vrai », poursuivit le manager d’un ton grave.
C’était vrai, mais il n’en demeurait pas moins que Suguru consacrait toujours une partie de ses forces à la musique, et le remplacer, même temporairement, faisait au jeune homme l’effet d’une trahison.
« Donc, reprit K, estimant l’incident mort-né, à partir de demain, Noriko Ukai viendra vous aider ponctuellement. Dans la mesure où elle travaille elle aussi dans les locaux de N-G, il n’y aura pas de problèmes. De plus, elle a déjà travaillé avec vous et sait à quoi s’en tenir sur votre compte ! Alors, qu’en dites-vous ?
- Oui… dit Shûichi après un court instant de réflexion, c’est un bon compromis en attendant le retour de Fujisaki. On va pouvoir se remettre à bosser efficacement. »
Hiroshi lui décocha un regard outré mais ne dit rien. Suguru lui-même serait d’accord avec un tel arrangement, Noriko était une artiste reconnue et talentueuse, il ne faisait aucun doute qu’elle faisait là une grande faveur au jeune groupe et il aurait été très malvenu d’émettre la moindre objection.
« Mais… Suguru peut continuer à travailler lui aussi sur nos nouveaux morceaux, n’est-ce pas ? demanda-t-il toutefois.
- Dans l’immédiat, il vaut mieux qu’il se repose, répondit froidement K. Tôma m’a dit que son traitement l’avait beaucoup fatigué, et que pour l’instant il ne faisait pas grand-chose d’autre que dormir. »
En effet, la première phase de la chimiothérapie avait pris fin deux jours auparavant, et depuis Suguru récupérait. Très éprouvé, sous antibiotiques afin de prévenir tout risque d’infection, il en avait à présent pour des semaines à se remettre avant d’entamer une nouvelle chimiothérapie.
« Oui, c’est vrai, reconnut le guitariste à contrecoeur, car il était exact que depuis l’arrêt de son traitement Suguru n’avait presque fait que dormir, mais il ne va pas non plus rester dans cet état des mois, et il serait normal qu’il ait son mot à dire sur ce que nous allons produire, non ?
- Nous verrons en temps voulu, pour l’instant c’est avec Noriko que vous allez travailler, et à ce propos il serait temps de vous y remettre, vous avez suffisamment perdu de temps comme ça. »
Shûichi lança un coup d’œil nerveux à son ami, redoutant un éclat car il savait combien celui-ci était susceptible quand on s’en prenait aux personnes qui lui étaient chères. Il trouvait K particulièrement dur sur ce coup-là, et sans le moindre égard pour les sentiments d’Hiroshi.
Mais le guitariste ne dit rien et se contenta de hocher la tête, les yeux dissimulés par ses longues mèches brunes.
« Ce… ça va, Hiro ? » questionna Shûichi une fois que K et Sakano eurent quitté la pièce. Le jeune homme releva la tête, et le chanteur vit qu’une colère froide obscurcissait ses yeux gris.
« Oui, ça va, Shû. Ne t’en fais pas pour moi. »
Et, sans un mot de plus, il se leva et passa dans la salle de répétition.
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