|
CHAPITRE V
« Non, non et non ! C’est mauvais, tout ça ! Shûichi, combien de fois il va falloir que je te le répète ? Tu pars trop tôt sur ce couplet, tu ne t’aperçois donc pas que tu n’es pas dans le rythme ? Et toi, Hiro, tu dors ? Mais c’est pas croyable, ça ! »
Noriko leva les bras au ciel en signe de découragement et passa dans la salle de repos. La répétition n’avançait pas, elle avait l’impression d’être revenue à l’époque du Bad Luck des débuts, quand les deux garçons avaient tout à apprendre. N’avaient-ils donc fait aucun progrès depuis ?
Shûichi la regarda s’éloigner, l’air penaud, et Hiroshi se contenta de hausses les épaules.
« Tu te plaignais de ce que Suguru te criait dessus ? dit-il d’un ton parfaitement blasé. Je ne suis pas certain qu’on ait gagné au change…
- Elle exagère ! lâcha le chanteur, dépité. À l’entendre, on ne vaut rien du tout ! On n’est plus des débutants, tout de même !
- Oui, enfin, elle a une autre expérience que la nôtre… Hé, Noriko ? Si tu commences à t’énerver comme ça, tu vas finir avec des cheveux blancs ! »
La jeune femme s’était laissée tomber sur la banquette.
« Non, mais, sérieusement… à quoi vous jouez, tous les deux ? Je suis censée vous donner seulement un coup de main, pas vous réapprendre les bases ! Je ne vous reconnais plus ! s’écria-t-elle, à la fois incrédule et découragée. Je n’aurais pas cru que l’absence de Suguru vous aurait autant déstabilisés ! »
Shûichi s’assit sur une chaise, face à elle.
« Mais pourtant on travaille toujours comme ça… Y’a rien de changé par rapport à d’habitude, expliqua-t-il.
- Ah oui ? Bah, il ne faudra pas vous étonner quand vous vous casserez la figure ! Vous n’allez pas aller bien loin, avec cette manière de faire. Et K ne dit rien ?
- K semble satisfait de notre travail, dit Hiroshi. Bon, il faut dire aussi que d’habitude Suguru est là pour faire des réflexions à ta place. »
Noriko arbora soudain un air désolé. Même si elle n’était pas particulièrement proche du jeune claviériste, elle le connaissait pour l’avoir côtoyé quand il était plus jeune et que Tôma s’évertuait à lui apprendre à jouer du synthétiseur.
« C’est dur ce qu’il lui arrive, dit-elle. J’espère qu’il va se remettre rapidement. Tôma m’a dit qu’il n’était qu’au début de son traitement et qu’il ne le supportait pas très bien. »
Hiroshi se rembrunit. Depuis l’arrêt de la chimiothérapie, Suguru était si mal en point qu’il ne faisait presque que dormir et n’était quasiment jamais cohérent. Le professeur Nagasu lui avait affirmé que cet état n’était que temporaire, et qu’il allait finir par émerger dès qu’il aurait récupéré un peu, il n’en demeurait pas moins très pénible de le voir à ce point sans réactions.
« Oui, surtout que maintenant c’est le petit copain de Hiro et qu’il se fait un sang d’encre », lâcha étourdiment Shûichi en envoyant une tape dans le dos de son camarade qui gémit de désespoir. Décidément, le chanteur de Bad Luck était une calamité.
« Oh, vraiment ? Tu sors avec Suguru ? s’enquit Noriko avec curiosité. C’est mignon, je n’aurais jamais pensé qu’il était ton genre !
- Espèce d’andouille, tu n’apprendras jamais à fermer ta grande bouche, pas vrai ?!
- Mais quoi ? C’est plus un secret maintenant, et Noriko n’est pas une étrangère !
- C’est pas une raison pour le chanter sur tous les toits ! Suguru avait raison, il m’avait bien dit que tu ne pourrais pas t’empêcher de le dire à tout le monde !!
- Tu peux compter sur moi pour garder le secret, jura Noriko, encore que je me demande si c’est toujours la peine maintenant… Enfin, je suis de tout cœur avec toi, Hiro ! »
La jeune femme ramena ses genoux contre elle et posa le menton dessus.
« Ça explique donc pourquoi tu joues à côté de tes pompes… reprit-elle d’un air pensif. Ne dis pas le contraire, tu n’as aucune énergie. Je sais que c’est plus facile à dire qu’à faire, mais essaie de faire abstraction de tes problèmes quand tu joues. Ceci étant, c’est tout de même moins pire qu’avec Shûichi…
- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?! s’écria le chanteur, rouge d’indignation.
- Tout simplement que tu es inexistant au moindre accrochage avec Yûki répondit Noriko, implacable. Maintenant, les garçons, il faut absolument que vous vous repreniez sinon je ne pourrai rien faire pour vous… Allez, on y retourne ! »
Elle se leva d’un bond et, passant à côté d’Hiroshi, lui donna une tape compatissante sur l’épaule.
« Je comprends ce que tu dois ressentir. Tôma aussi se fait du souci, même s’il n’en laisse rien paraître. Mais c’est maintenant que tu dois te conduire en professionnel et je connais suffisamment Suguru pour savoir qu’il ne voudrait pas que sa maladie ait la moindre incidence sur la carrière de Bad Luck. »
Hiroshi laissa échapper un petit rire triste.
« C’est exactement ça, Noriko. Cette tête de mule a absolument tenu à continuer à travailler à l’hôpital, sur son ordinateur portable. Si on ne l’arrêtait pas, il se tuerait à la tâche. Il y a des fois où je lui collerais des claques.
- Je me souviens que c’était un petit bonhomme très déterminé, dit la jeune femme en hochant la tête. « Il avait déjà beaucoup de talent, mais sans travail le talent ne sert à rien… Il ira loin, j’en suis persuadée.
- Oui, s’il se tire de cette leucémie… » murmura Hiroshi d’un air abattu. Noriko se retourna vers lui, choquée.
« Tu ne penses tout de même pas ?...
- Je ne sais pas. Personne ne sait rien, en fait. Son traitement est encore très loin d’être achevé… Je ne devrais pas douter, mais parfois je ne peux pas m’empêcher de penser que peut-être… » Il secoua la tête.
Incapable de rien trouver à répondre, Noriko lui posa la main sur l’épaule et l’y laissa un court instant. OoOoOoOoOoO Quelques jours plus tard, cependant, Suguru avait suffisamment récupéré pour recommencer à travailler. Il était toujours très fatigué et passait encore de longues heures à dormir, mais il pouvait à nouveau soutenir des conversations et tenait à travailler au moins une demie heure chaque après-midi, que ce soit ses cours ou sa musique.
« Alors c’est Noriko qui travaille avec vous ? C’est bien, elle est très compétente, et je parie qu’elle arrive à faire marcher monsieur Shindô à la baguette, dit le garçon, à qui Hiroshi venait de relater les dernières nouvelles concernant Bad Luck.
- Disons qu’il ose moins contester ses décisions, étant donné son passif. Un peu comme si Ryûichi Sakuma venait lui donner des tuyaux, tu vois…
- Ceci étant, avec tout le respect que j’ai pour les Grasper, je persiste à penser qu’ils sont prenables. Enfin, si on continue à travailler.
- Ton ambition connaîtra-t-elle un jour une limite ? plaisanta Hiroshi, heureux néanmoins de voir que Suguru n’avait en rien perdu son esprit combatif et déterminé.
- Hé bien… Une fois que nous aurons conquis le Japon, il faudra songer à gagner le reste de l’Asie… et puis le monde entier, à terme, énuméra Suguru en comptant sur ses doigts. « Nous n’en sommes pour l’instant qu’à faire des tournées régionales, donc je dirais que la route est encore longue jusqu’à la réussite telle que je l’entends. »
Le guitariste se mit à rire de bon cœur.
« Ça a le mérite d’être clair ! Dis-moi, tu as toujours été comme ça ?
- C'est-à-dire ?
- Démesurément ambitieux ! »
Un petit sourire étira les lèvres pâles de Suguru.
« J’ai toujours eu du mal à supporter les boulets qui pouvaient me ralentir dans l’atteinte des objectifs que je m’étais fixés.
- Ah, ne parle pas comme ça, j’ai l’impression d’entendre ton cousin ! s’écria Hiroshi en faisant mine de plonger derrière le lit. Vous êtes vraiment effrayants, vous les Seguchi !
- Oh, mais je fais des exceptions pour certains boulets… comme vous, par exemple, dit Suguru en passant les doigts dans les longs cheveux de son petit ami.
- Ah ben merci, c’est gentil ! Je suis très honoré de la faveur que votre grandeur daigne si généreusement m’accorder ! protesta ce dernier.
- Mais c’est vrai, monsieur Nakano. Je vous aime depuis longtemps, même si vous êtes parfois d’un manque de sérieux professionnel affligeant !
- Mais mon p’tit ange, mon ambition à moi n’a jamais été de conquérir le monde… Sans vouloir t’offenser, tes objectifs sont bien plus proches de ceux de Shûichi que des miens.
- Ah, bah, j’aurai tout entendu aujourd’hui… marmonna Suguru en étouffant un bâillement.
- Tu as envie de dormir ?
- Oui, je commence à être fatigué. Ceci étant, je me sens un peu mieux chaque jour, même si je sais que je suis loin d’en avoir fini. Enfin, autant en profiter, en ce moment je n’ai plus de ces nausées épouvantables… »
Hiroshi lui effleura la joue, comme s’il redoutait de le blesser en le touchant de quelque manière.
« Ah, j’avais oublié… Ta mère est passée tout à l’heure mais tu dormais et elle n’a pas voulu te réveiller. Alors… il y a des cours… énuméra le jeune homme en brandissant une liasse de feuilles, et aussi des dessins que ton petit frère a faits.
- Donnez-les moi, s’il vous plaît, les cours ça peut attendre, réclama Suguru en se remontant d’un geste las contre ses oreillers.
- Tu ne veux pas dormir un peu ?
- J’en ai juste pour deux minutes… » Le garçon se saisit des feuilles d’une main avide et regarda chacun des dessins avec un sourire attendri, les yeux humides. Ritsu s’était représenté à chaque fois en compagnie de son frère, devant une maison, un jardin, et même en concert puisque ne voyait-on pas, sur la droite et en arrière-plan, un petit bonhomme coiffé d’une grosse touffe de cheveux fuchsia ?
« Regardez, monsieur Nakano, vous y êtes aussi ! s’exclama-t-il, désignant du doigt un autre personnage, brun celui-ci, qui tenait à la main ce qui devait être une guitare.
- C’est pas mal… pour son âge… fit Hiroshi avec un petit sourire.
- Ça ressemble à ce que dessine monsieur Sakuma », expliqua Suguru très sérieusement. Hiroshi crut tout d’abord qu’il plaisantait, mais le garçon le détrompa.
« Non, je vous assure, j’ai vu quelques unes de ses « œuvres »… il dessine vraiment comme ça, vous n’avez qu’à demander à Noriko.
- Mais… ça paraît incroyable… Remarque, je ne sais pas dessiner non plus, mais peut-être pas à ce point… »
Suguru fit un tas des dessins et les tendit au guitariste.
« Pouvez-vous les replacer sur la table ? J’ai vraiment très sommeil, maintenant. Merci d’être passé me voir, monsieur Nakano. J’imagine que vous devez avoir autre chose à faire, surtout en ce moment. »
Hiroshi se pencha et déposa un baiser sur les lèvres du garçon.
« On ne va pas encore revenir là-dessus, mon p’tit cœur. Bon, je te laisse te reposer. Je risque d’arriver plus tard demain, nous avons une émission de radio en direct sur Hardcore FM.
- Vraiment ? À quelle heure ? J’essaierai de l’écouter, sinon je demanderai à ma mère de l’enregistrer. Je veux vous entendre, monsieur Nakano. J’aime tout chez vous, même votre voix. Elle est si… troublante… et sexy… » ronronna Suguru d’une voix langoureuse chargée de sous-entendus, et Hiroshi se sentit rougir. Même dans cette chambre d’hôpital, le p’tit ange savait y faire pour lui donner des idées déraisonnables compte tenu des circonstances.
« Attends un peu d’être sorti d’ici, et je te jure que tu vas regretter toutes ces provocations. »
Suguru bâilla et ferma les yeux.
« Sommeil, déclara-t-il. À demain, monsieur Nakano.
- C’est ça, maintenant tu te défiles… lâche. »
Le guitariste revint vers le lit et l’embrassa doucement une dernière fois.
« À demain, mon cœur. Repose-toi bien. Je t’aime. »
Bien que déjà à moitié endormi, Suguru sourit.
|