CHAPITRE VI

 

« Allez, avance quoi ! Tu ne vas pas au bagne, tout de même ! 

 

- Mais… ça m’impressionne, ce genre d’endroit ! Et puis, je t’ai déjà dit que ça me mettait mal à l’aise ! »

 

Hiroshi était presque obligé de tirer Shûichi par le bras pour le faire avancer le long des couloirs de l’hôpital universitaire. Il était parvenu à  convaincre le chanteur de rendre visite à Suguru – physiquement, car il l’avait eu à quelques reprises au téléphone – mais arrivé sur les lieux, Shûichi se montrait rétif.

 

« Et si ça se trouve il va me jeter à la porte ! Moi ça me plairait pas qu’on vienne me voir si j’étais dans son état. 

 

- Tu ne sais même pas dans quel état il est ! 

 

- Eh ben, d’après ce qu’il m’a dit par téléphone, ça n’a pas l’air d’aller très fort ! »

 

Après une période de récupération, Suguru avait entamé une deuxième chimiothérapie, encore plus éprouvante que la première. Il tentait de garder le moral mais était très malade, et Hiroshi avait estimé qu’une petite visite de Shûichi pourrait lui faire du bien, lui montrer que le leader du groupe se souciait un peu de lui.

 

« Cesse de faire l’enfant, enfin ! Il ne va pas te manger non plus ! »

 

Hiroshi frappa à la porte et l’ouvrit.

 

« Suguru ! Regarde qui je t’amène ! »

 

Shûichi, qui suivait son camarade, s’arrêta net sur le pas de la porte. Il s’était attendu à des tas de choses, mais certainement pas à ce qu’il avait à présent sous les yeux ; Fujisaki était blême, il n’avait plus que la peau sur les os et ses yeux bruns, cernés de mauve, paraissaient immenses dans son visage blanc.

 

« Oh… monsieur Shindô ? »

 

Le garçon était étendu dans son lit, des feuilles de cours étalées à ses côtés.

 

« Bonsoir, Fujisaki… Ce… ça va ? bredouilla Shûichi, horriblement mal à l’aise. Mais pourquoi avait-il accepté de venir ?

 

- Moyen… mais j’ai pu travailler un peu, aujourd’hui. C’est gentil d’être passé me voir… »

 

Même sa voix avait changé, plus basse, essoufflée. Le jeune chanteur s’arracha difficilement du seuil et avança vers le lit.

 

« Alors, heu… Tu t’ennuies pas trop ? 

 

- Hé bien, j’essaie de travailler quand ça m’est possible. Monsieur Nakano vous a fait passer l’arrangement que j’avais fait de « Foolery » ? Qu’en avez-vous pensé ? 

 

- Heu, eh bien, heu… Hiro a dû te dire que Noriko travaillait avec nous maintenant. Elle a fait pas mal de changements… expliqua Shûichi, sans toutefois répondre directement à la question.

 

- Ah oui ? Mais comment l’aviez-vous trouvé, vous ? insista Suguru, l’air soudain contrarié.

 

- Ah, heu, pas mal… mais, tu vois, ça correspondait pas vraiment à ce que j’avais en tête quand j’ai écrit les paroles, ton arrangement était… enfin, on a changé, quoi », avoua le chanteur. Hiroshi leva les yeux au ciel et s’assit auprès de Suguru.

 

« Bon, et si on parlait d’autres choses, hein ? Tu as vu Nagasu, aujourd’hui ? 

 

- Oui, il est passé ce matin. À ce qu’il m’a dit, mes analyses sont plutôt bonnes et il va maintenir ce traitement là. 

 

- C’est une bonne nouvelle », dit Hiroshi en déposant un rapide baiser sur les lèvres décolorées du garçon. Shûichi détourna le regard, il lui semblait presque obscène que son ami continue à agir de manière aussi naturelle avec Fujisaki, presque comme si celui-ci n’était pas malade. Il avait l’impression qu’Hiroshi jouait une macabre comédie.

 

Un silence gêné tomba sur la pièce. Shûichi ne savait pas quoi faire de son corps, l’odeur d’antiseptique qui flottait dans tout le service, commune à tous les lieux hospitaliers, lui soulevait le cœur.

 

« Alors, heu… Tu as travaillé sur les arrangements de « Ideal world » aussi ? finit-il par demander gauchement.

 

- Oui, j’ai réussi à faire quelque chose, mais je doute que vous trouviez cela satisfaisant, répondit Suguru d’un ton hostile. Manifestement, il n’avait pas apprécié la manière dont Shûichi avait remanié son travail.

 

- Mais, c’est pas sûr ! s’écria aussitôt le chanteur, désireux de se racheter. Il faut d’abord que je l’écoute, et… 

 

- Et vous demanderez à Noriko de tout reprendre, comme pour « Foolery ». C’est à me demander pourquoi j’use mon énergie, vu la considération que vous avez pour mon travail, le coupa Suguru avec amertume.

 

- Attends un peu, je ne t’ai pas forcé à faire ces arrangements ! Tu as décidé ça par toi-même, sans demander l’avis de personne, comme d’habitude ! riposta Shûichi, piqué au vif. À ce qu’il me semble, Noriko a un peu plus d’expérience que toi dans le domaine ! 

 

- Shûichi, arrête maintenant ! intervint Hiroshi. Ça ne va pas, de dire des choses pareilles ? 

 

- Non, laissez, monsieur Nakano, de toutes façons je sais à quoi m’attendre de la part de cet égoïste ! Il n’a certainement jamais digéré le fait qu’il n’était qu’un médiocre musicien !! cracha Suguru d’une voix venimeuse.

 

- Tu peux parler, toi, tu n’es que le clone de Seguchi ! Essaie de faire croire à d’autres que ce n’est pas grâce à ton cousin que tu as pu faire carrière dans la musique !! 

 

- Ça suffit maintenant ! cria Hiroshi en se levant vivement. Ce n’est ni le moment ni l’endroit pour régler vos comptes, tu devrais avoir honte, Shûichi ! 

 

- Oui, eh bien, pour tout le plaisir que provoque ma visite, je préfère encore m’en aller ! Au revoir ! » lâcha le chanteur d’une voix blessée avant de se précipiter hors de la chambre, les larmes aux yeux.

 

« Mais où il va, cet imbécile… Shûichi ! » appela Hiroshi en s’élançant à sa suite, mais son camarade s’était déjà engouffré dans l’ascenseur. Il regagna la chambre, et quelle ne fut pas sa surprise en voyant Suguru s’essuyer les yeux.

 

« Ah, ne pleure pas, mon p’tit ange », dit-il, le cœur remué, en s’empressant de serrer contre lui le garçon à présent secoué de sanglots.

 

À bout de nerfs, Suguru se laissa aller à ses larmes, s’autorisant pour la première fois à donner libre cours à ses peurs et ses angoisses. La dispute avec Shûichi n’avait été que le déclencheur d’une crise qui aurait tout de même fini par éclater un jour ou l’autre.

 

Tout le temps qu’elle dura, Hiroshi tint Suguru entre ses bras, offrant son soutien silencieux et pressant de temps en temps un baiser sur son front ou sa tempe. Enfin, le garçon se calma progressivement, ses larmes se tarirent et, épuisé, il reposa la tête contre l’épaule de son petit ami.

 

« Ça va mieux ? demanda celui-ci. Suguru acquiesça faiblement en reniflant.

 

- Oui… je… je crois que j’en avais besoin… murmura-t-il d’une voix sourde.

 

- C’est ma faute, je n’aurais pas dû insister pour que Shûichi vienne te rendre visite, dit Hiroshi, coupable. Ce n’est pas qu’il ne voulait pas te voir, mais il se sentait gêné… J’aurais dû prévoir que ça allait finir comme ça. 

 

- Ça ne fait rien, monsieur Nakano. Je… j’ai perdu mon sang froid, expliqua misérablement le garçon. Hiroshi l’embrassa sur le bout du nez.

 

- Comment, tu aurais donc des faiblesses ? Alors là, j’en reste sur le cul ! plaisanta-t-il. Suguru eut un pâle sourire.

 

- S’il vous plaît, essayez de ne pas vous en prendre à monsieur Shindô demain, dit-il.

 

- Hein ? Au contraire, j’ai bien l’intention de lui dire deux mots, à cet âne ! 

 

- Non, ce n’est pas la peine. Ça va, maintenant. Je n’aurais pas dû réagir comme je l’ai fait. »

 

Levant la tête, il embrassa doucement Hiroshi dans le cou.

 

« Je veux juste que vous restiez là, avec moi… Je suis si bien entre vos bras… »

 

Le guitariste essuya du pouce une larme prise au coin de l’œil de Suguru, embrassa tendrement celui-ci sur les lèvres, et ils restèrent ainsi un instant, silencieux. 

OoOoOoOoOoO 

Le lendemain, quand Noriko poussa la porte du studio, elle trouva l’atmosphère très tendue entre Shûichi et Hiroshi. Il flottait dans la pièce un sentiment presque tangible de malaise que même K ne paraissait pas en mesure de dissiper.

 

« Bon, alors, j’aime autant vous prévenir tout de suite. Je refuse catégoriquement de travailler dans une ambiance pareille. Donc, soit vous réglez vos problèmes rapidement, soit je rentre chez moi, c’est clair ? annonça-t-elle sans préambule.

 

- C’est pas à moi qu’il faut dire ça, rétorqua Shûichi, buté.

 

- Non ? Alors, qu’est-ce qui te contrarie, Hiro ? 

 

« Rien du tout. J’ai pas très bien dormi cette nuit et je suis un peu fatigué, c’est tout. »

 

Voyant qu’elle n’aboutirait à rien de cette manière, Noriko soupira et haussa les épaules.

 

« Comme vous voulez, mais ne me tenez pas pour responsable de votre dégringolade, quand elle se produira. »

 

Shûichi se leva de la banquette et gagna sans entrain la cabine de répétition.

 

« Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous vous êtes disputés ? Habituellement, il n’y a pas ce genre de tension entre vous deux, affirma Noriko en retenant Hiroshi par le bras. Le jeune homme poussa un profond soupir.

 

- Non, on ne s’est pas disputés. Enfin, pas directement, mais ça revient au même au final. Tout est de ma faute en fait, mais j’en veux tout de même à Shû. 

 

- Mais que s’est-il passé ?

 

- J’ai insisté pour qu’il passe voir Suguru à l’hôpital… et il n’avait pas vraiment envie d’y aller. Je sais bien qu’il ne pensait pas ce qu’il a dit et qu’il était gêné, mais il s’est montré très maladroit et Suguru et lui ont fini par s’envoyer des horreurs à la figure, expliqua Hiroshi.

 

- À ce point ? 

 

- Malheureusement oui. Tu vois, j’avais cru que Suguru serait content de voir Shûichi, je pensais que Shû lui dirait combien il attendait son retour, bref : je rêvais, je crois. Ce qu’il s’est passé, c’est que je vais voir Suguru tous les jours et que je ne fais plus attention à son apparence, mais ce n’est pas le cas de Shû, et je crois qu’il a été très impressionné. Bon, ça ne l’excuse en rien, mais à partir de là j’ai eu l’impression qu’il ne savait plus trop ce qu’il disait et ça a très vite dégénéré. Maintenant, je ne sais plus si c’est à moi ou à lui de s’excuser… et voilà où nous en sommes, dit le guitariste d’un ton découragé en secouant la tête.

 

- Hum… tu veux que j’aille lui parler ? proposa Noriko après un court instant de réflexion.

 

- Non, c’est à moi d’y aller. Par contre, je voudrais te demander quelque chose d’important, pas tant pour moi que pour Suguru. 

 

- Et qu’est-ce que c’est ? 

 

- Bon, alors, vous venez ? appela Shûichi en passant la tête à la porte. Faudrait savoir ce que tu veux, Noriko ! 

 

- Oui, on arrive ! répondit cette dernière. Alors, c’est quoi ? 

 

- Je voudrais que tu écoutes les arrangements qu’il a faits sur « Ideal world », il n’a pas encore terminé mais ce serait bien que tu puisses me dire ce que tu en penses avant que Shûichi ne donne son avis. Tu comprends, Suguru n’a que sa musique à quoi se raccrocher en ce moment, et il n’a pas vraiment apprécié que Shû reprenne quasiment tout à zéro sur « Foolery ». 

 

« Ah ! Alors voilà l’origine de la mésentente ! s’écria Noriko en claquant des doigts. Pas de problèmes, Hiro, tu peux compter sur moi. Mais je te préviens, si ce n’est pas bon je ne prendrai pas de gants pour le dire. 

 

- C’est la moindre des choses, et je t’en remercie, dit Hiroshi en inclinant la tête. Bon, on ferait mieux d’y aller sinon Shûichi va nous faire une crise. »

 

Noriko lui adressa un petit sourire de réconfort et le précéda dans la salle de répétition. 

OoOoOoOoOoO 

« Hello mon ange ! Comment vas-tu ? Livraison hebdomadaire ! » s’écria Hiroshi avec entrain en poussant la porte de la chambre de Suguru. Celui-ci tourna lentement la tête en direction du guitariste.

 

« Aie, ça n’a pas l’air d’aller très fort, constata celui-ci, soudain inquiet. Qu’est-ce que tu as ? 

 

- Oh… comme d’habitude… j’ai la migraine depuis ce matin et des crampes d’estomac, et c’était le jour de la ponction, donc c’est la totale, expliqua Suguru d’une voix morne.

 

- Je suppose alors que le courrier attendra… Tu en as encore reçu pas mal, ces derniers jours. Je t’ai apporté quelques lettres, et il y avait aussi des colis. »

 

Depuis que l’existence de ses problèmes de santé avait été révélée au public, Suguru recevait de nombreux messages de soutien de la part de fans de Bad Luck. En temps normal, le claviériste ne recevait jamais beaucoup de courrier, le plus gros allant à Shûichi et Hiroshi. Régulièrement, cependant, arrivaient des lettres ou un petit colis, quelquefois même une déclaration enflammée, bien que ce soit rare. Parfois, également, il s’agissait de messages grossiers et insultants.

 

« Oui, déposez-les sur la table, je les lirai quand j’aurai moins mal à la tête… Monsieur Nakano, vous devriez faire plus attention à ce que vous dites. Ma mère aurait pu être là quand vous m’avez appelé « mon ange », et je ne suis pas certain qu’elle aurait apprécié. »

 

Hiroshi s’assit au bord du lit et prit la main du garçon dans la sienne.

 

« Je ne compte pas passer ma vie entière à me cacher, Suguru. Un jour ou l’autre, il faudra bien qu’on avoue la vérité, tu ne crois pas ? 

 

- Mais pas maintenant, riposta le jeune musicien d’un ton cassant. S’il vous plaît, monsieur Nakano, je n’ai pas envie de parler de ça pour le moment. »

 

Hiroshi soupira mais ne répondit rien. Il aurait été vain d’argumenter en cet instant, mais le jeune homme n’avait nullement l’intention d’en rester là.

 

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