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CHAPITRE VII
Les jours passaient et se ressemblaient pour Hiroshi. Immanquablement, après sa journée de travail, il se rendait à l’hôpital. La seconde chimiothérapie de Suguru l’avait laissé très éprouvé et sa récupération s’annonçait longue. Il avait été incapable de travailler sur « Ideal world » ou même avancer dans ses cours, mais pour la première fois de sa vie, cela n’avait absolument aucune espèce d’importance pour lui ; il n’avait plus de forces, et une seule chose comptait désormais pour lui, les visites quotidiennes de sa mère et de son petit ami.
Il était devenu difficile pour le guitariste de garder le moral au sortir de ces visites, car la plupart du temps Suguru somnolait, et quand il était conscient il avait à peine la force de parler. Il lui semblait que le garçon mettait beaucoup plus de temps à se remettre qu’après son premier traitement, et une sourde inquiétude le rongeait en permanence.
Sur le plan professionnel, cependant, il parvenait à rester motivé et il avait même réussi à s’amender auprès de Shûichi, reconnaissant qu’il n’aurait jamais dû le contraindre à se rendre à l’hôpital.
En fin de compte, il trouvait dans le travail un dérivatif à son angoisse même si l’accession à la gloire de Bad Luck était devenue le cadet de ses soucis.
« Alors, Shûichi, tu en es où de cette chanson ? Je te signale qu’elle est censée être finie depuis deux jours, dit K en mettant en joue le jeune chanteur. Celui-ci lui adressa un sourire radieux et répondit :
- J’ai pas droit à un petit sursis ? Je bloque sur le dernier couplet, et…
- À d’autres, le coupa le grand Américain. Tu as jusqu’à ce soir, dernier délai, après quoi ça va barder ! »
Les Bad Luck travaillant à la sortie d’un nouvel album, l’ambiance dans le studio était fébrile. En l’absence de Suguru, il n’était pas question de se lancer dans une tournée, même si le groupe avait donné une représentation exceptionnelle avec Noriko lors d’un festival. Il fallait préparer le retour de leur claviériste, aussi K insistait-il pour qu’un nouvel album soit lancé pour la nouvelle année.
« Mais, K, essaie de me comprendre… plaida Shûichi. J’ai plus d’inspiration, il vaut mieux que je passe à une autre chanson et je terminerai celle-là plus tard.
- Non. Tu n’as qu’à la forcer, ton inspiration. Après tout, tu es un professionnel. »
K replaça son arme dans son holster et tira un carnet à spirales de sa poche.
« Voyons, j’avais prévu de vous envoyer au Kikuyo Show demain, mais tant pis… Vous resterez ici pour travailler, et tu en profiteras pour terminer ta chanson, déclara-t-il.
- Attends ! Tu veux dire qu’on a une émission télévisée de prévue ? s’écria Shûichi. Et tu comptais nous en parler quand ?
- Et d’abord, c’est quel genre d’émission ce Kikuyo Show ? intervint Hiroshi. J’en ai jamais entendu parler.
- C’est pas grave, tant que c’est de la télé ! Regarde, K, je crois bien que j’ai retrouvé l’inspiration ! » Shûichi se jeta sur sa feuille et se mit à griffonner comme un furieux.
« Hé, Shû, ne commence pas à t’enflammer, on ne sait même pas dans quoi il nous a encore embarqués ! tenta d’objecter le guitariste.
- Pas grave ! Tant qu’on arrive à faire parler de nous !
- Je te préviens, Shûichi, il est hors de question que j’aille encore me ridiculiser dans un quizz ou une émission de cuisine ! T’iras là-bas tout seul !
- Mais Hiro… »
K éclata de rire et quitta la pièce. Ce soir, il aurait sa chanson. OoOoOoOoOoO Quand Hiroshi se rendit ce soir-là à l’hôpital, il vit dans le couloir les parents de Suguru en train de s’entretenir avec le professeur Nagasu. Ils paraissaient inquiets et abattus, le médecin, quant à lui, était grave, et une angoisse affreuse lui étreignit le cœur.
« Bonsoir… » salua-t-il en passant auprès du petit groupe, n’osant pas les interrompre même s’il brûlait d’envie de savoir de quoi ils parlaient. Sans s’arrêter, il se rendit dans la chambre de Suguru.
« Bonsoir, mon p’tit ange », s’annonça-t-il comme tous les soirs en déposant un baiser sur le front du garçon qui paraissait dormir. Suguru battit des paupières, entrouvrit les yeux et esquissa un faible sourire.
Refoulant l’angoisse croissante qui lui comprimait la poitrine, le jeune homme s’assit au bord du lit et entreprit de raconter, comme tous les jours, les dernières nouvelles en direct de N-G.
« Shûichi a enfin bouclé sa dernière chanson, avec l’aide de K je me dois de le préciser. Il lui a fait miroiter une carotte en forme d’émission télé, et cet idiot a aussitôt mordu. La bonne chose c’est qu’on a une chanson de plus au compteur, la mauvaise c’est que, demain, on participe à l’enregistrement du Kikuyo Show. Tu en as déjà entendu parler ? »
Suguru fit « non » de la tête.
« C’est bien ce qu’il me semblait, encore un plan foireux dont seul K semble avoir le secret. Je commence vraiment à me demander comment il a réussi à persuader Seguchi de l’embaucher comme manager… Bon sang, je t’assure que je ne me le sens pas du tout, ce show à la noix !
- … Courage… souffla Suguru avec un petit sourire.
- Ah oui ? Ça te va bien, à toi, de dire ça ! Tu te débrouilles presque toujours pour ne pas participer à ce genre d’émissions grotesques. Quoi que, il t’allait plutôt bien ce costume de… souris ? Enfin, tu vois de quoi je veux parler, n’est-ce pas ? »
Deux tâches rouges se formèrent sur les joues décolorées du garçon. Et comment, qu’il se souvenait ! Sans aucun doute l’émission télévisée la plus stupide du paysage audiovisuel Japonais, et K avait trouvé le moyen de les y faire participer ! Il avait encore honte rien qu’à y repenser.
« Maintenant que j’y songe, tu étais vraiment très mignon avec ce costume, même si je suis incapable de dire ce que c’était. Mais tu sais avec quoi je te verrais bien ? Un costume de lapin, avec deux grandes oreilles et une petite queue touffue !
- Monsieur… Nakano… » gronda Suguru en rougissant encore plus. La porte s’ouvrit et ses parents entrèrent dans la pièce.
« Bonsoir, dit aussitôt Hiroshi en se levant et en s’inclinant. Même s’il s’était considérablement rapproché de Haruka Fujisaki, il n’avait que peu de fois rencontré son époux, Akio.
- Bonsoir, Hiroshi, lui répondit Haruka. Je souhaiterais vous parler un instant, pouvez-vous venir avec moi, s’il vous plaît ? »
Le jeune homme acquiesça et la suivit dans le couloir, cependant que monsieur Fujisaki prenait sa place auprès de son fils.
« Qu’y a-t-il ? demanda le guitariste, intrigué et un peu anxieux à la fois.
- Vous êtes un ami très proche de Suguru, aussi je tenais à vous faire connaître ce dont le professeur Nagasu vient de nous informer. Vous venez ici tous les jours, et je sais que votre présence compte beaucoup pour notre fils… »
Hiroshi attendit, le cœur battant, redoutant le pire.
« Ses dernières analyses ne sont pas très bonnes. Le professeur et son équipe se sont peut-être montrés trop optimistes après la première chimiothérapie… Quoi qu’il en soit, dès que Suguru aura suffisamment récupéré, ils envisagent d’intensifier le traitement, expliqua madame Fujisaki d’une voix très calme au fond de laquelle on devinait un immense désarroi.
- Mais… Suguru le sait ? questionna Hiroshi, écrasé par ce nouveau coup du sort.
- Non. Nous avons jugé préférable de ne pas le lui dire. Vous comprenez, Hiroshi, cette chimiothérapie va être plus pénible encore à supporter que les précédentes. Nous ne voulons pas que… qu’il se décourage… murmura Haruka en portant la main à sa bouche comme pour étouffer un sanglot.
- Ça va aller, madame ? » s’enquit le guitariste, la voyant lutter pour contenir ses larmes. En ce qui le concernait, il avait l’impression d’avoir reçu un grand coup derrière la tête, il était proprement assommé.
La malheureuse femme prit une profonde inspiration et hocha la tête.
« Oui, merci… Je… je suis heureuse que vous soyez là, Hiroshi. Vous devez vraiment vous sentir très proche de Suguru pour passer le voir chaque jour. Du fond du cœur, je tiens à vous en remercier.
- Je… Le jeune homme hésita. C’est normal, je… »
Pouvait-il avouer ? Confier ses sentiments à cette femme si désemparée ? Ne risquait-il pas de terriblement la blesser ? Avait-il le droit de parler au nom de Suguru… et tout gâcher, peut-être ?
Mais là, dans le couloir impersonnel de cet hôpital, fatigué de prétendre depuis des mois, de mentir à cette femme qui paraissait avoir placé sa confiance en lui, il se décida subitement.
« … j’aime votre fils », acheva-t-il, le cœur battant à tout rompre. Haruka Fujisaki le dévisagea avec de grands yeux au fond desquels on ne lisait qu’un abîme de confusion.
« Que… qu’avez-vous dit ? demanda-t-elle d’une voix pleine d’incompréhension.
- J’aime votre fils… Je suis profondément amoureux de lui. Je… Je regrette de vous avoir menti, de ne pas vous l’avoir dit plus tôt, s’excusa Hiroshi, le visage grave. Puis, devant l’air choqué de Haruka, il ajouta, « Je vous demande pardon. Si vous le souhaitez, je ne reviendrai plus.
- N… non ! s’écria madame Fujisaki. Ce n’est pas ce que je souhaite, je… C’est tellement inattendu… »
Elle alla s’asseoir sur l’un des sièges ménagés à l’entrée du service et fit signe à Hiroshi de la rejoindre.
« Madame ? »
Haruka tira un mouchoir de son sac et s’essuya vivement les yeux.
« Ce n’est pas à cause de vous… c’est juste… je ne m’attendais pas à tout ça… » dit-elle en tentant de maîtriser son émotion.
Désemparé, Hiroshi garda le silence.
« Est-ce que… Suguru le sait ? demanda soudain la mère du garçon.
- Je vous demande pardon ?
- Le lui avez-vous dit ? Que vous l’aimiez ? »
Hiroshi hocha la tête. « Oui.
- Et… que vous a-t-il répondu ? »
Le jeune homme inspira profondément.
« Madame… Suguru et moi nous nous aimons. Nos sentiments sont réciproques et sincères. Je sais qu’il est mineur, mais il ne s’est rien passé entre nous. Je l’aime et je le respecte, j’admire son talent de musicien, et je vous promets que je ne ferai jamais rien qui puisse lui causer du tort. Je vous supplie de croire que si nous avons gardé le silence, feint d’être simplement amis, c’était surtout pour ne pas vous blesser. Suguru avait si peur de votre réaction… plaida-t-il avec ferveur.
- Il avait peur ?
- Oui, que… vous ne le rejetiez… que vous lui en vouliez… et surtout, surtout, que vous soyez blessés », répéta le guitariste.
Haruka Fujisaki observa un court silence.
« Je vous remercie de votre franchise, Hiroshi. Et… je ne vous en veux pas de m’avoir tout révélé, dit-elle d’une voix qui avait retrouvé une entière maîtrise.
- Vraiment ? osa le jeune homme, incapable de croire que la mère de son p’tit ange puisse prendre avec autant de calme la nouvelle que son fils préférait aux filles les garçons.
- Votre présence quotidienne auprès de Suguru est le témoignage le plus éloquent de la sincérité des sentiments que vous lui portez. Je suis bien consciente que vos visites l’aident énormément à supporter son hospitalisation. Rien que cela est déjà beaucoup, et vous vaut ma plus grande reconnaissance, dit Haruka en s’inclinant devant lui.
- Merci de votre compréhension, madame, murmura Hiroshi d’une voix émue.
- Toutefois, je préfère que vous continuiez à agir comme vous l’avez fait jusqu’à maintenant, conseilla madame Fujisaki. Ce sera moins compliqué vis-à-vis de l’entourage… Nous devrions y retourner », conclut-elle en se levant.
En lui emboîtant le pas, Hiroshi ne put s’empêcher de songer avec un léger amusement combien mère et fils se ressemblaient, et il se demanda si la première avait des idées aussi arrêtées que le second. OoOoOoOoOoO « Comment ça, tu ne veux pas y aller ? C’est une blague, Hiro ?
- Tu m’as très bien entendu, Shûichi. J’ai pas envie de participer à cette émission débile.
- Tu ne sais même pas de quoi il s’agit ! protesta le jeune chanteur. Si ça se trouve c’est quelque chose de très bien !
- Honnêtement, Shûichi, ça ne me dit rien qui vaille. Et personne n’a jamais entendu parler du Kikuyo Show, ce qui veut dire que personne ne regarde cette émission, donc ça ne vaut sans doute pas le coup d’aller s’y ridiculiser, exposa calmement son camarade. En plus, j’ai vraiment autre chose en tête aujourd’hui qu’aller faire le guignol dans ce genre de programme foireux.
- Mais k…
- Je vais de ce pas lui faire part de ma décision.
- Attends, Hiro ! Je ne te reconnais plus ! s’écria Shûichi en retenant son ami par le bras. Ça ne t’a jamais dérangé de participer à des émissions dont on ne savait rien ! Alors qu’est-ce que tu as ? C’est encore à cause de Fujisaki ? »
Hiroshi se dégagea d’une saccade.
« Oui, c’est encore à cause de Suguru. Je te préviens, Shûichi, et je suis très sérieux : continue à parler de cette manière de mon petit ami et j’arrête Bad Luck. Et cette fois, ce sera pour de bon. »
Et, sans attendre de réponse de son camarade, il s’éloigna.
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