CHAPITRE VIII

 

« Hmm, je vois. Donc, vous vous êtes disputés. »

 

Noriko tira un pocky du paquet posé sur la table et en mordit l’extrémité.

 

« Non, même pas, expliqua Shûichi d’une voix complètement démoralisée. C’est juste que, d’habitude, il s’en moque du genre d’émissions dans lesquelles on passe. Je trouve qu’il a beaucoup changé, j’arrive à peine à reconnaître mon vieux copain Hiro… 

 

- Essaie de te mettre un peu à sa place, dit la jeune femme d’un ton conciliant. Il est inquiet, et c’est normal. Tu ne réagirais pas de la même manière si c’était Yûki qui était malade ? »

 

Shûichi baissa les yeux. Noriko avait raison… mais du plus loin qu’il connaissait Hiro, celui-ci avait toujours été de son côté. Là, clairement, il avait choisi celui de Fujisaki, que le chanteur avait encore du mal à voir autrement que comme un petit chieur arriviste. Il avait beaucoup de talent, certes, mais il le savait et ne se privait pas pour le rappeler à qui voulait l’entendre.

 

« Oui, bien sûr… mais c’est pas pareil… Yûki… c’est pas la même chose que Fujisaki… dit-il maladroitement. Je sais bien qu’il est très gravement malade, et je lui souhaite de se remettre très rapidement… mais j’ai tout de même le sentiment qu’Hiro m’a laissé tomber. 

 

- Il a toujours été à tes côtés depuis que tu le connais ? 

 

- Mh-hm, acquiesça le chanteur. Depuis l’école primaire. Il m’a toujours suivi, même la fois où ses parents voulaient qu’il abandonne la musique pour les études. Alors… moi, j’ai toujours pensé qu’il serait toujours de mon côté quoi qu’il puisse arriver. »

 

Noriko observa un court instant son vis-à-vis dont les épaules affaissées et la mine désemparée trahissaient le désarroi. Une fois déjà Hiroshi avait menacé de quitter Bad Luck, écoeuré par l’attitude vénale de leur entourage. Il n’était pas du genre à faire des compromis, et risquait bien cette fois de ne jamais revenir si d’aventure Shûichi venait à dépasser les bornes.

 

« Le mieux serait que tu le laisses un peu tranquille en ce moment, Shûichi, dit-elle enfin. Je comprends tout à fait qu’il n’ait pas envie de participer à cette émission de télé douteuse. À ce propos, je vais aller en toucher deux mots à K, lui aussi il exagère. 

 

- Ah, non, c’est pas la peine… 

 

- Bien sûr que oui. Cet homme à tendance à foncer droit devant lui sans ménager personne, tout ce qui l’intéresse c’est faire parler de son ou ses poulains. C’est honorable en temps normal, mais là je trouve qu’il va trop loin. »

 

Noriko se leva et marcha jusqu’à la fenêtre.

 

« Noriko… au début de votre carrière, vous avez fait vous aussi des compromis ? 

 

- Qu’est-ce que tu crois ? Tôma a toujours eu beau être plein de ressources, il nous a fallu faire beaucoup d’efforts et de sacrifices pour réussir. Tu crois qu’il ne faut pas faire de compromis quand on travaille avec quelqu’un comme Ryû-chan ? »

 

Shûichi vida son verre et alla jeter le paquet de biscuits vide dans une corbeille.

 

« Nous ferions mieux d’y aller. Hiro ne va sans doute pas tarder. »

 

En effet, le guitariste arriva peu après. Ordinairement, il était toujours là avant Shûichi, mais ce matin là il n’avait pas eu envie de se lever, pas eu envie de venir au studio. Poussé enfin par l’habitude, il avait enfourché sa moto et s’était rendu à N-G Productions.

 

« Bonjour, salua-t-il d’un ton neutre, désolé pour le retard, j’ai eu un pépin mécanique. »

 

K lui lança un regard noir de l’autre bout de la pièce mais garda le silence. Il n’avait pas du tout apprécié le refus catégorique du jeune homme de participer au show, jusqu’à présent Hiroshi n’avait jamais rechigné à se montrer dans quelque émission que ce soit, mais la veille il avait senti que rien ni personne ne pourrait le faire changer d’avis.

 

Noriko échangea un coup d’œil navré avec Shûichi. La belle unité du Bad Luck des débuts paraissait n’être plus qu’un souvenir, une tension palpable s’était créée entre chanteur et guitariste, et si elle ne se dissipait pas rapidement le groupe risquait de ne pas y survivre. En l’état actuel des choses, ils avaient beau répéter ils ne faisaient vraiment rien de bon.

 

« Bon, alors, on s’y met ou quoi ? »

 

Oui, Bad Luck était définitivement sur une mauvaise pente. 

OoOoOoOoOoO

Le froid était vif et pénétrant en cette soirée de novembre, chassant les piétons hors des rues. Hiroshi gara sa moto au pied de son domicile et rentra chez lui. Machinalement, il prépara son repas, l’avala sans prêter la moindre attention au contenu de son assiette puis alluma une cigarette qu’il fuma lentement, les yeux perdus dans le vague et l’esprit ailleurs.

 

Le nouvel album de Bad Luck était au point mort. En dépit de tous les efforts de Noriko, des menaces de K et même d’une convocation par Tôma Seguchi, rien n’avançait plus. Et le pire était que le jeune homme s’en souciait comme d’une guigne.

 

Depuis le début du mois, Suguru suivait sa troisième chimiothérapie et, conformément à ce qu’avait annoncé le professeur Nagasu, il était au plus mal. Il avait été décidé par l’équipe soignante que ce dernier traitement serait plus lourd que les précédents, avec pour conséquence des effets secondaires encore plus pénibles à supporter. De cette dernière chimiothérapie dépendait la survie même du garçon, et tout avait été mis en œuvre pour éradiquer la maladie, quitte à ce qu’il en souffre affreusement.

 

Et c’était malheureusement le cas. Ses journées et ses nuits étaient rythmées par la douleur, entrecoupée de rares instants de répit. Hiroshi repartait de ces visites complètement retourné, son p’tit ange souffrait tant et il ne pouvait rien faire pour l’aider, le soulager un peu.

 

La plupart du temps, Suguru n’était même pas en état de soutenir une conversation. Prostré dans son lit, assommé par les analgésiques ou geignant sous l’effet d’une douleur à laquelle il était impossible de se soustraire, il offrait un spectacle pitoyable, difficilement supportable même pour ses proches.

 

Quelquefois, en sortant de l’hôpital, le guitariste se demandait si tout ceci servait à quelque chose, s’il y avait même une chance que Suguru guérisse de cette épouvantable maladie. Et s’il ne s’en remettait pas ? Aurait-il enduré toutes ces souffrances pour rien ?

 

Étant données les circonstances, il ne fallait pas alors s’étonner qu’Hiroshi n’ait plus pour Bad Luck qu’un intérêt très restreint ; il avait beau, parfois, se dire que Suguru ne cautionnerait jamais une attitude pareille, il ne parvenait tout simplement pas à se concentrer sur son travail.

 

Le jeune homme soupira, écrasa sa cigarette dans le cendrier posé devant lui et alla se mettre au lit. 

OoOoOoOoOoO 

« Bonjour, madame, salua Hiroshi en entrant dans la chambre de son petit ami, auprès duquel était assise sa mère.

 

- Bonjour, Hiroshi », l’accueillit Haruka Fujisaki avec un petit geste de la tête. Elle paraissait épuisée, pâle et les traits tirés, les yeux soulignés de mauve.

 

Suguru ne dormait pas, mais vu son expression il ne paraissait pas au mieux non plus. Le guitariste s’assit au bord du lit et lui prit la main. Même s’il avait avoué à la mère du garçon la réalité de leur situation, Suguru l’ignorait et même alors, Hiroshi n’aurait jamais osé se montrer davantage démonstratif.

 

« Alors, comment te sens-tu, aujourd’hui ? » demanda-t-il avec un sourire forcé. Suguru se raccrocha à sa main de toutes ses maigres forces et souffla, « Je n’en peux plus, monsieur Nakano… 

 

- Courage, chéri, le professeur Nagasu a dit que tes analyses étaient bonnes et que ce serait terminé à la fin du mois, l’exhorta sa mère, dont on devinait néanmoins l’extrême lassitude.

 

- Ça m’est égal, je ne peux plus le supporter… je… je voudrais que ça s’arrête… gémit Suguru en tentant vainement de se redresser sur les coudes.

 

- Attends, je vais t’aider, qu’est-ce que tu as ? dit Hiroshi en glissant le bras sous les frêles épaules de son petit ami. Il sentait à travers l’étoffe du tee-shirt les vertèbres saillantes, le relief accusé des os.

 

- … Mal au cœur… » geignit le garçon, et sa mère n’eut que le temps de saisir le récipient posé sur la table de chevet et le lui présenter. Dans une saccade, Suguru rejeta péniblement un peu de bile puis, épuisé, reposa la tête contre l’épaule d’Hiroshi qui lui caressa le dos d’un geste réconfortant.

 

« Allez, accroche-toi, l’encouragea le jeune homme. Jusqu’à la fin du mois, tu peux tenir, je le sais… Après ce sera fini. »

 

Mais de quelle manière ? Hiroshi n’osait l’imaginer. 

OoOoOoOoOoO 

« Bon, on arrête tout, c’est pas la peine de continuer comme ça. »

 

Noriko éteignit son instrument et secoua la tête.

 

« Je suis désolée, les garçons, mais j’estime qu’il vaut mieux qu’on s’en tienne là pour aujourd’hui. Je perds mon temps, et vous perdez le vôtre. Je ne sais même pas si c’est la peine que je continue à venir vous aider puisque nous n’avançons pas. »

 

Hiroshi haussa les épaules d’un air résigné.

 

« Vraiment désolé, Noriko. J’arrive pas à me concentrer. Je sais bien que je ne fais rien de valable, en ce moment… 

 

- Alors pourquoi tu continues à venir répéter ? lâcha Shûichi d’un ton exaspéré. De toutes manières, tu n’en as plus rien à faire de Bad Luck ! »

 

Stupéfaite par cet éclat, Noriko se retourna vers le chanteur.

 

« Qu’est-ce qu’il t’arrive, Shûichi ? Ça ne te ressemble pas de t’énerver comme ça. 

 

- Laisse, Noriko, Yûki l’a sans doute viré de son lit hier soir, répondit Hiroshi d’un ton ironique, alors il nous fait sa crise ! 

 

- Hé, qu’est-ce qu’il vous arrive, à tous les deux ? Calmez-vous, enfin ! s’écria la musicienne.

 

- Yûki ne m’a viré de nulle part, ne commence pas à le mêler à ça, rétorqua Shûichi sans prêter aucune attention à la jeune femme. Tu es jaloux ou quoi ? 

 

- Jaloux de cet égoïste caractériel ? Merci bien, tu peux te le garder ! »

 

Comme à chaque fois que l’on faisait la moindre réflexion sur l’élu de son cœur, Shûichi sortit de ses gonds.

 

« Ah oui, parce que Fujisaki, lui, est un modèle de générosité désintéressée ! Je te rappelle simplement que la fois où tu as quitté Bad Luck il n’a rien fait pour essayer de te retenir ! C’est moi et moi seul qui t’ai défendu, parce que lui, il avait limite l’air content que tu sois parti et que tu lui ais laissé la place, comme ça il passait de membre additionnel à membre officiel sans demander l’avis de personne !! »

 

Hiroshi pâlit ; il ne s’était pas attendu à une attaque aussi basse de la part de son meilleur ami, qui déjà poursuivait :

 

« Oui, parce que j’ai l’impression que tu l’idéalises un peu trop, ce gosse ! Regarde la réalité en face, Hiro ! Il est calculateur, manipulateur, prêt à tout pour réussir ! C’est pas le cousin de Seguchi pour rien, et à mon avis il n’y a pas que le synthé qu’il a appris de lui ! »

 

L’écho d’une conversation qu’il avait eue avec Haruka Fujisaki revint soudain en mémoire au jeune homme. 

 

« Votre fils sait ce qu’il veut, hein ? Il en fait baver des ronds de chapeaux à Shûichi.

 

- Oh, Suguru n’a jamais aimé faire de concessions, et ce depuis son plus jeune âge. Il a toujours été très déterminé, et en général, quand il veut quelque chose il finit par l’obtenir. C’est un trait de caractère qu’il partage avec son cousin Tôma, mais si celui-ci est capable parfois d’user de moyens… détournés pour parvenir à ses fins, Suguru, lui, ne mise que sur son travail. C’est un travailleur acharné, il n’avait que quatre ans quand j’ai commencé à lui apprendre à jouer du piano et il était déjà très appliqué. 

 

- C’est vous qui lui avez appris à jouer ? 

 

- Mais oui, j’ai longtemps enseigné au Conservatoire. Je me suis arrêtée à la naissance de Ritsu. J’en ai vu passer, des élèves, mais je n’en ai pas souvent rencontré qui avaient la détermination de mon Suguru, et je ne dis pas ça parce que c’est mon fils. »

 

Le guitariste serra les poings. Shûichi venait de dépasser les bornes, la crise couvait depuis un moment déjà, et cette fois était la fois de trop.

 

« Shûichi, gronda-t-il, les yeux étincelant de colère, là tu es allé trop loin. Quand vas-tu finir par te rentrer dans le crâne que j’aime Suguru, et que je ne supporte plus de t’entendre le dénigrer comme tu le fais ? Il a ses défauts, comme tout le monde ! Mais regarde-toi un peu ! Tu ne supportes pas qu’on dise quoi que ce soit sur ton scribouillard, et tu n’arrêtes pas de baver sur le compte de Suguru depuis qu’on le connaît ! Maintenant ça suffit ! »

 

Trop choqué pour répondre, Shûichi demeura un court instant sans voix mais lui aussi était sur les nerfs depuis des jours, et sa colère éclata.

 

« Hé bien, puisque tu l’aimes tant, reste donc avec lui ! Pour ce que tu fais de bon ici, de toutes manières ! Tu me déçois, Hiro, je ne te croyais pas comme ça !! »

 

Furieux, Hiroshi empoigna le chanteur par le devant de son sweat-shirt et l’attira d’une saccade vers lui.

 

« Si tu avais mis tes réticences sous toi et que tu étais passé voir Suguru ne serait-ce qu’une fois récemment, tu aurais compris qu’il n’en a peut-être plus pour très longtemps à vivre ! Le traitement qu’il suit est le dernier, s’il n’a pas été efficace d’ici la fin du mois, alors il n’y aura plus rien à faire ! Suguru va peut-être mourir, bon sang ! Même si tu ne l’apprécies pas, ça ne te fait rien du tout ? Et après, tu oses traiter les autres d’égoïstes ?! »

 

Tout aussi brutalement qu’il l’avait tiré vers lui, le jeune homme rejeta Shûichi en arrière.

 

« Cette fois ci, c’est vraiment terminé. Je quitte Bad Luck, et peu m’importe ce qui pourra advenir de ce fichu groupe. Débrouille-toi avec K et Seguchi ! »

 

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