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NE LE DIS A PERSONNE
CHAPITRE I
Hiroshi Nakano bâilla et s’étira. Il faisait bon dans son lit et si le temps était le même que celui de la veille, autant rester couché. Il bâilla à nouveau et regarda la place vide à côté de lui. Issei n’était pas rentré. Encore. Le réveil sonna et le garçon soupira. Même s’il voulait se rendormir, il avait une leçon à donner. Un peu grognon, il s’extirpa du lit et se précipita sous le jet d’eau chaude.
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Hiroshi parti, Suguru abandonna aussitôt son air de réserve un peu hautaine, qu’il avait arborée tout au long de la leçon. Il ne pouvait pas s’en empêcher, il était assez jaloux de la manière dont son petit frère parlait de son professeur de guitare.
Suivant les pas de sa mère, Suguru avait décidé très tôt de se consacrer à la musique et de mener une carrière de concertiste. Ses efforts et son travail s’étaient révélés payants, et après des études dans une école réputée, il avait pu réaliser son rêve et avait depuis donné toute une série de concerts à travers le pays. Et c’était au cours de sa dernière absence, qui avait duré plusieurs mois, que Ritsu avait commencé à prendre des cours de guitare, et il ne tarissait pas d’éloges sur « monsieur Nakano ».
C’est vrai qu’il a l’air plutôt doué comme professeur… Et il est plus jeune que je le pensais.
Il soupira. C’était parfaitement idiot, il n’avait absolument aucune raison d’être jaloux de ce jeune homme. D’ailleurs, c’était une bonne chose qu’il soit proche de son élève, et décontracté dans sa manière d’être, bien que rigoureux.
Car Suguru avait passé une bonne partie de la leçon à épier les faits et gestes de Nakano, et il lui fallait reconnaître que celui-ci connaissait son affaire ; ceci dit, sa mère ne l’aurait pas engagé si tel n’avait pas été le cas. Ensuite, Narumi était arrivée, et l’objet de son attention s’était reporté sur sa petite amie.
« Alors ? Comment tu le trouves, onii-san ? Il est gentil, hein ? »
Ritsu attendait bien évidemment une réponse affirmative, enthousiaste de surcroît, aussi Suguru hocha-t-il la tête, dissimulant de son mieux son agacement. Parole, son petit frère n’en avait que pour ce type !
« Oui, il m’a l’air très bien, Ritsu, et c’est une bonne chose que tu t’entendes bien avec lui. »
Le petit garçon pouffa.
« Oui, j’avais peur que ce soit quelqu’un comme le professeur Sasai, mais monsieur Nakano, lui, il est beaucoup, beaucoup mieux ! »
Kunihito Sasai avait été le professeur de piano de Suguru pendant quelques années, et s’il s’agissait de quelqu’un de très compétent, c’était aussi un professeur à l’ancienne, assez revêche et attaché à l’extrême au respect des convenances. Narumi se mit à rire elle aussi.
« Ah oui, quelle vieille barbe, celui-là ! Plutôt mourir que travailler un jour avec lui ! Tu as de la chance, Ritsu, non seulement ton professeur a l’air sympathique, mais en plus il n’est pas désagréable à regarder ! »
Le garçon la regarda d’un air interrogateur et son frère aîné avec une surprise offusquée.
« Quoi ? Oh, ne me dis pas que tu es jaloux, Suguru ! Je disais ça comme ça, et c’était pour faire la comparaison avec cette vieille chouette de Sasai !
- Je ne suis pas jaloux, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? » répondit Suguru, vexé. Bien sûr que oui, il l’était, et à double titre à présent. Ce Nakano possédait manifestement un capital sympathie impressionnant, et il allait falloir surveiller cela… le cas échéant.
Madame Fujisaki revint peu après de sa visite à l’hôpital, et les deux adolescents quittèrent la maison pour aller faire un petit tour ensemble avant de déjeuner dans un restaurant. Suguru n’était revenu de tournée que deux jours auparavant, et ils n’avaient pas eu l’occasion de passer beaucoup de temps en tête-à-tête. La journée était belle comparée à la veille, autant en profiter.
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Issei n’était toujours pas rentré quand Hiroshi regagna l’appartement. Il était presque midi, et la perspective d’avoir à avaler un bol de cup noodles tout seul devant la télévision lui apparut subitement insupportable. Il avait beau faire, leur histoire tirait à sa fin, et sans cette U.V. dispensée à l’université de Kyoto, il était probable qu’ils se seraient déjà séparés.
Oui, c’est sans doute la meilleure des choses à faire… De toutes manières, l’année prochaine j’aurai fini mes études et je n’aurai plus rien à faire ici.
L’idée l’effleura de rentrer sans attendre à Tokyo et de profiter du dimanche pour travailler un peu, mais il changea d’avis et décida d’aller déjeuner dans l’un des nombreux petits restaurants du quartier de Shinbashi. Sans plus attendre et déjà affamé, il enfourcha sa moto et repartit.
Shinbashi, sis dans la vieille ville, présentait un spectacle hautement pittoresque avec ses étroites ruelles pavées bordées d’ochayas dont certaines dataient de l’ère Edo. Hiroshi choisit un restaurant dans lequel il s’était souvent rendu en compagnie d’Issei, et dont la cuisine était réputée et les tarifs tout à fait abordables. Et puis, ce n’était pas non plus comme s’il avait l’habitude de courir les restaurants, il pouvait bien, de loin en loin, s’offrir un petit extra – surtout en ce moment.
Bien qu’il ait été encore tôt, la salle était déjà aux trois-quart remplie et il s’assit à une table pour y étudier la carte. Puis, en attendant d’être servi, il laissa ses pensées revenir sur Issei et leur couple. Il avait cru que venir plus souvent à Kyoto le rapprocherait de son petit copain, mais c’était l’inverse qui s’était produit. Pourtant, les deux garçons étaient toujours en bons termes, mais… Hiroshi avait l’impression d’être devenu le colocataire d’Issei plutôt que son petit ami.
La question qui se posait aujourd’hui était : devait-il mettre un terme à leur histoire tout de suite ou attendre encore ?
Attendre quoi ? Tu ferais mieux de commencer à te chercher un autre logement, mon pauvre Hiro.
Et dans cette optique, les cours qu’il dispensait depuis quelques semaines au petit Ritsu revêtaient soudain une importance capitale, et mieux valait commencer à économiser.
J’aurais dû écouter mon père, me fiancer avec une jolie jeune fille de bonne famille, et peut-être serais-je en ce moment en tête-à-tête avec elle en train de roucouler, comme les deux tourtereaux là-bas, songea-t-il avec un petit sourire amusé, observant un jeune couple assis à une table de l’autre côté de la salle, en train de discuter et d’échanger des œillades amoureuses. La jeune fille, une adolescente, concourait aisément dans la catégorie « jeune fille de bonne famille » si chère au cœur de monsieur Nakano père, mais Hiroshi, pour sa part, trouvait le tourtereau bien plus intéressant que la tourterelle. À dire vrai, il lui rappelait quelqu’un…
Mais d’où je le connais, ce type ? Il ressemble à… à Ritsu ? Ah, mais bien sûr ! C’est le frère aîné, le pianiste. Hé ben, il a l’air moins pète-sec que tout à l’heure.
En effet, Suguru et Natsumi discutaient sans se douter le moins du monde qu’ils étaient observés, et le garçon avait abandonné cet air sévère qui ne l’avait pas quitté durant toute la leçon. Il en était radicalement changé, et pas en mal.
Alors c’était sa copine… Elle est mignonne. Tout à fait le genre qui plairait à mon père.
Et c’est sur cette réflexion que le jeune homme se plongea dans le contenu de son assiette. Il venait aussi de prendre la décision de ne pas attendre Issei et de rentrer à Tokyo sitôt son déjeuner achevé. Il avait des choses à faire et, avec un peu de chance, Sakura serait là. Elle était toujours de bon conseil, et depuis que Shuichi était parti pour les États-Unis, elle était devenue la confidente attitrée de son camarade, qu’elle connaissait depuis le collège.
Son repas fini il alla payer, et juste avant de franchir la porte, il se retourna une dernière fois vers le couple toujours attablé.
Y’a pas à dire, il est beaucoup mieux quand il ne fait pas la gueule.
Le temps de repasser à l’appartement prendre quelques affaires, et il repartit pour Tokyo. ________________________________________
Ochaya : littéralement « Maison de thé ».
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