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CHAPITRE III
Hiroshi dévisagea son ancien petit ami et eut un petit pincement au cœur. Sous sa veste en cuir le D.J. portait un haut moulant violet avec une étoile dorée. Il était à lui avant. C’était le haut qu’il portait quand ils s’étaient rencontrés et il l’avait laissé chez son petit ami.
OoOoOoOoOoO « Vous avez très bien retenu, Okuda-chan », complimenta Hiroshi en corrigeant les exercices qu’il avait laissés à la lycéenne.
OoOoOoOoOoO Quelques jours plus tard, Sakura arriva à Kyoto. Hiroshi la serra longuement contre lui et s’enivra de son parfum familier et rassurant.
OoOoOoOoOoO Les deux jours en compagnie de son amie passèrent trop vite, et c’est le cœur lourd qu’il la ramena à la gare.
Narumi, elle, ne se démonta pas le moins du monde. Elle sourit et désigna la table basse sur laquelle étaient disposées les tasses et la théière.
« Oh, je ne pensais pas que tu passerais, Suguru ! J’ai croisé monsieur Nakano par hasard, et comme j’étais seule je l’ai invité à prendre le thé avec moi. Mais joins-toi donc à nous. »
Suguru demeura immobile un court instant, sans savoir quelle attitude adopter. Les cours qu’il dispensait à l’école de musique ayant fini plus tôt, il avait décidé de se rendre chez Narumi afin de passer un moment en sa compagnie. Il avait si peu de temps libre, et voilà qu’il trouvait Nakano installé dans la place, et manifestement familier avec sa petite amie vu qu’il était en train de lui prodiguer quelque massage… Ainsi, les cours particuliers que l’étudiant donnait à la jeune fille avaient changé de nature ? Quant à Nakano, il faisait comme si de rien n’était… Était-ce donc si naturel de tripoter quelqu’un que l’on connaissait à peine ?
« Non, je n’ai pas le temps. J’étais juste passé pour… pour te voir, mais je ne veux pas vous déranger », répondit-il d’un ton pincé en tournant les talons sans autre forme de procès. Narumi s’élança à sa suite.
« Attends, ne le prends pas comme ça ! J’ai vraiment rencontré Nakano par hasard, il revenait de la gare. Je pensais que tu donnais des cours jusqu’à 17 heures, comme d’habitude, je ne pouvais pas deviner que tu finirais plus tôt ! Et… je me suis fait mal au dos hier matin, en cours de gym, alors il m’a proposé de me masser, c’est tout.
- Mais si « c’est tout », pourquoi tu lui as recommandé de ne rien me dire ? Je ne suis pas bête au point de ne pas comprendre ce genre de chose. Mais ça ne fait rien. J’ai vraiment des choses à faire, je dois y aller, répondit Suguru avec un sourire contraint. Je… je t’appellerai. »
Il hésita presque mais déposa un baiser sur les lèvres de sa petite amie avant de quitter le pavillon. Il se sentait affreusement triste, soudain. Même si Narumi et lui ne partageaient pas à proprement parler une relation passionnée, il l’aimait sincèrement et se sentait bien en sa compagnie.
Tout en marchant le long des rues jusque chez lui, le garçon repensa au jour où il avait demandé à Narumi de sortir avec lui. Plus exactement, il l’avait invitée au cinéma, mais il aurait bien été incapable de dire quel film ils avaient vu tant il était stressé. Il avait passé les trois quarts de la séance à se demander de quelle manière agir, pour enfin se décider à passer un bras autour des épaules de la lycéenne qui attendait ce geste depuis le début du film et y avait répondu par un baiser.
Suguru avait fait la connaissance de Narumi quelques années auparavant, alors que sa mère donnait des leçons de piano à sa sœur aînée, Tsubaki. Ils avaient rapidement sympathisé puis, au fil du temps, leur amitié s’était muée en quelque chose de plus profond. Malgré cela, le garçon n’était pas dupe ; surdoué sur le plan professionnel, il était loin d’être en avance sur le plan sentimental et s’était toujours montré timide et maladroit avec les filles. Narumi et lui s’entendaient bien, mais comment pouvait-il rivaliser avec quelqu’un comme Nakano, qui paraissait avoir le don de séduire tous ceux qu’il approchait ? Ritsu l’adorait, ses parents l’appréciaient beaucoup, Narumi… s’entendait remarquablement bien avec lui. Quoi d’étonnant, d’ailleurs ? L’étudiant avait un charme naturel, un caractère heureux, un optimisme contagieux. Tout réussissait à ce genre de personnes, comment dans ce cas rivaliser avec eux ?
Dissimulant soigneusement son découragement, Suguru poussa la porte de son domicile et se plongea sans attendre dans son travail. OoOoOoOoOoO Hiroshi ayant passé le week-end en compagnie de Sakura, il avait de ce fait reporté sa leçon avec Ritsu au lundi soir. Arrivé peu avant 17h30, le jeune homme fuma une cigarette devant le portail avant d’aller sonner. Cependant, contrairement à d’habitude, ce n’est pas Ritsu mais Suguru qui vint ouvrir.
« Bonsoir, monsieur Nakano, l’accueillit celui-ci d’un ton monocorde.
- Bonsoir, Fujisaki-kun », répondit le jeune homme, un peu gêné. La veille, le pianiste l’avait surpris dans une situation assez délicate avec sa petite amie, et il l’avait manifestement très mal pris. L’espace d’un instant Hiroshi avait craint un éclat, mais Fujisaki était reparti sans attendre, sans laisser non plus à aucun des deux le temps de s’expliquer.
« Mon frère n’est pas encore revenu de l’école, mais entrez donc. »
Il n’y avait pas la moindre chaleur dans la voix du garçon, et l’étudiant faillit répondre qu’il préférait attendre dehors, mais il se ravisa ; il n’avait pas envie d’aggraver encore un malentendu qui n’avait aucun lieu d’être, et l’occasion était même toute trouvée pour le dissiper… pour peu que le musicien veuille bien l’écouter.
C’es dans un silence glacé qu’Hiroshi suivit son hôte jusque dans le salon, meublé sobrement mais avec goût, et dont la pièce maîtresse était le beau piano à queue qui, lui avait expliqué Ritsu, avait été importé d’Europe bien des années auparavant par un riche homme d’affaires Japonais, et sur lequel Suguru et lui avaient joué leurs premières notes.
C’est vraiment trop bête qu’on n’arrive pas à se parler… Je suis certain qu’on aurait des tas de choses à se dire… songea l’étudiant avec un regard de regret au superbe instrument.
« Il y a une réunion à l’école, mais maman et Ritsu ne vont sans doute pas tarder. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser… »
Suguru fit mine de quitter la pièce, mais Hiroshi l’arrêta.
« Attendez ! Fujisaki-kun… À propos d’hier, je… »
Le pianiste s’était immobilisé sur le seuil du salon, les épaules raidies, hostile. Le jeune homme avala sa salive et poursuivit :
« Je peux vous assurer qu’il ne s’agissait pas de… de ce que vous étiez légitimement en droit de croire. Okuda-chan m’a dit s’être fait mal au dos en cours de sport, et c’est moi qui lui ai proposé de la masser. Je fais des études de médecine et je sais ce qu’il convient de faire. C’est tout, et je suis sincèrement désolé que… que vous ayez pu vous imaginer des choses déplaisantes à mon propos ainsi que celui de votre amie. »
Suguru se retourna lentement vers lui.
« Les apparences étaient plus que trompeuses, monsieur Nakano, vous en conviendrez.
- Oui, et c’est pour cela que je tiens à clarifier les choses. Et je… je regrette que vous ne soyez pas resté avec nous. Nous aurions sans doute eu beaucoup de choses à nous dire… » Hiroshi désigna le piano.
« Nous partageons une passion commune, et vous êtes un musicien extrêmement talentueux. Ritsu me parle sans arrêt de vous. Vous allez peut-être trouver cela déplacé, ou abusif, mais… j’aimerais beaucoup vous entendre jouer, un jour. »
Suguru hésita à répondre. Soit Nakano était sincère – et il paraissait l’être – soit il ne s’agissait que d’une basse tentative de conciliation afin de se faire pardonner la scène dans la maison de thé.
« Mais… ce soir je n’ai pas le temps, votre leçon va bientôt commencer, s’entendit-il répondre, presque à son corps défendant, et qu’y avait-il chez Nakano qui poussait irrémédiablement les gens à s’ouvrir à lui ?
- Je ne parlais pas forcément de maintenant. Quand vous en aurez le temps, je sais que vous avez un emploi du temps chargé.
- Vous aussi, avec vos gardes à l’hôpital, fit remarquer Suguru. Il faudra que vous me donniez vos disponibilités. »
Hiroshi demeura un bref instant muet de surprise. Jamais il n’aurait pensé que Fujisaki puisse une seule seconde tenir compte de ses disponibilités à lui. À ce qu’il en savait, le garçon n’avait jamais manifesté le moindre intérêt envers sa personne ou ses occupations, mais il était néanmoins au fait de ses activités. Sans doute était-ce sa mère qui avait dû lui en parler, mais tout de même… il n’était pas obligé.
« Oh, ça varie en fonction des semaines, mais pour celle-ci je ne travaille pas vendredi après-midi, répondit-il. Ce serait bon pour vous aussi ? »
- Je donne des leçons de piano jusqu’à 17 heures mais je peux dégager ma fin de soirée. Moi aussi je prépare un diplôme universitaire, expliqua Suguru, intérieurement stupéfait d’en arriver à raconter sa vie à quelqu’un avec qui, jusqu’à présent, il n’avait pas dû échanger plus de dix phrases, et sur qui il avait des à-priori plutôt négatifs.
- Parvenir à concilier études et musique est une chose à laquelle je ne suis malheureusement pas parvenu, dit Hiroshi avec une note de regret dans la voix. J’ai eu l’opportunité, à une époque, de me professionnaliser, mais… ça n’a finalement pas été possible.
- Vraiment ? Et pourquoi ça ? »
L’étudiant nota que Fujisaki paraissait sincèrement intéressé, et que leur conversation, pour la première fois, avait dépassé le stade d’échange de formalités polies.
« Avec un ami de longue date, nous avions formé un groupe de pop. Oh, nos prestations se limitaient à des spectacles de fin d’année scolaire ou des premières parties dans de petits cafés-concert. C’était amusant… Shuichi, c’est le nom de mon ami, avait le rêve de devenir professionnel un jour et il s’y est raccroché de toutes ses forces. Et en fin de compte… il y est arrivé. Il est chanteur, mais solo. Moi… j’ai dû faire un choix.
- Mais pourquoi ne pas avoir choisi la musique ? Votre ami a bien réussi, lui. »
Hiroshi haussa les épaules avec fatalisme.
« Je suppose que j’ai fait de mauvais choix aux mauvais moments. Quoi qu’il en soit, j’ai presque terminé mes études de médecine, lais je continue à jouer de la guitare, ainsi que du violon. »
Suguru allait répondre quelque chose, mais des voix à l’entrée l’interrompirent et, quelques secondes plus tard, Ritsu fit irruption dans la pièce et s’inclina devant l’étudiant.
« Bonsoir, professeur ! Excusez-moi pour le retard, mais il y avait une réunion !
- Bonsoir, Ritsu. Ne t’en fais pas, ton frère m’a expliqué pour la réunion, et c’est moi qui suis arrivé un peu en avance.
- Bonsoir, monsieur Nakano, le salua la mère des deux garçons. Cette réunion n’en finissait plus, il y a vraiment des gens dont on se demande pourquoi ils ont des enfants. Des questions idiotes à n’en plus finir… Bon, je vous laisse travailler.
- Je vous laisse aussi, renchérit Suguru. Pour vendredi soir, c’est bon, alors ? À 18 heures ?
- Cela me convient tout à fait, Fujisaki-kun. »
Suguru inclina la tête et un sourire éclaira son visage – le premier véritable sourire qu’il dédiait à Hiroshi, et qui modifiait radicalement sa physionomie.
« Travaillez bien », ajouta-t-il avant de quitter la pièce, suivi du regard par l’étudiant. ________________________________________
Le taiyaki : littéralement "dorade cuite" est un gâteau japonais en forme de poisson. La plupart du temps, il est rempli d'anko, une pâte d'haricots rouges sucrés (comme pour Hiro). D'autres garnitures possibles incluent le custard, le chocolat, et le fromage. Il arrive même que des magasins vendent les taiyaki avec de l'okonomiyaki ou de la saucisse à l'intérieur.
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