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CHAPITRE VII
Hiroshi n’était pas le seul à attendre. Des parents, des groupes d’adolescents, des frères et sœurs aînés. Et lui ? Quel rôle endossait-il ? Le bon copain ? Le gentil sempai ? Le futur petit ami ou… le voleur de petit ami ?
OoOoOoOoOoO
Le 14 février, Hiroshi
partit aux aurores histoire de ne pas tomber sur le succube croqueur d’hommes.
OoOoOoOoOoO La nuit avait été particulièrement longue pour Hiroshi, et c’est avec un soulagement immense qu’il gara sa moto devant le domicile des Okuda. Les urgences n’avaient pas cessé de se succéder à un point tel que Katô, un jeune interne, avait émis l’hypothèse que c’était sûrement à cause du grand nombre de rendez-vous romantiques qui avaient fini par mal tourner. Tous avaient ri à cette explication loufoque, et l’espace d’un instant la tension nerveuse qui régnait au sein de l’équipe s’était dissipée.
Mais là, le jeune homme était véritablement sur les rotules, et il n’avait envie que d’une seule chose : se laisser tomber dans son lit.
« Nakano-sempai ! »
Hiroshi tressaillit et grimaça intérieurement. S’il y avait bien une chose dont il n’avait pas besoin, c’était des bavardages de Narumi, qui avait sans nul doute l’intention de lui parler de sa soirée avec Fujisaki et, honnêtement, le jeune homme n’avait pas la moindre envie de subir le compte-rendu de leurs ébats.
Et d’ailleurs, elle ne devrait pas partir pour le lycée ? songea-t-il avec un vilain petit élancement de jalousie.
« Bonjour, Narumi. »
Il allait demander par politesse si son plan d’attaque avait obtenu le résultat escompté, mais avant qu’il ait eu le temps d’ouvrir la bouche, la lycéenne fondit en larmes entre ses bras.
« Nakano-sempai ! Suguru et moi nous nous sommes séparés ! »
Hiroshi en demeura pétrifié de surprise. En même temps, le méchant petit pincement qu’il avait au cœur cessa tout net.
« Mais… que s’est-il passé ? s’enquit-il, soudain attentif.
- Il… ce n’est rien d’autre qu’un minable ! Je… je lui ai pourtant sorti le grand jeu, mais rien ! Il n’a même pas réagi !! Je n’ai jamais été aussi humiliée de toute ma vie… » sanglota la jeune fille en s’abandonnant contre la poitrine de l’interne qui lui frotta le dos d’un geste réconfortant. Cependant, il décelait dans ces paroles plus d’orgueil que d’amour blessé.
« Et… il t’a dit quelque chose pour justifier de son… manque de réaction ?
- Rien du tout ! Pas un mot, pas un geste, je… je suis devenue furieuse et je l’ai jeté dehors en lui disant que c’était terminé entre nous. »
Narumi renifla bruyamment et tira un mouchoir de sa poche pour s’essuyer le nez.
« Excusez-moi, je… je n’aurais pas dû vous sauter dessus comme ça… bredouilla-t-elle en s’écartant.
- Mais non… Ce n’est pas facile à gérer, une rupture », la consola Hiroshi en lui posant la main sur l’épaule. Narumi s’épongea les yeux et hocha la tête.
« Merci, Nakano-sempai. Vous êtes gentil…
- Tu devrais aller te passer un peu d’eau sur la figure, tes amies vont se demander ce qui t’est arrivé », conseilla le jeune homme en l’entraînant vers son studio. Un peu plus sereine, la lycéenne s’aspergea le visage et se remit en ordre. Nul doute que, quels qu’aient pu être ses sentiments pour Suguru, elle avait subi une sévère déconvenue, et Hiroshi en eut de la peine. Ce n’était qu’une gamine, en fin de compte, et à présent qu’elle était tombée de haut toute sa confiance juvénile et un peu orgueilleuse avait disparu.
« Ça va mieux ? demanda-t-il. La jeune fille hocha la tête.
- Oui, merci. Je… je dois y aller, je vais être en retard, dit-elle avec un pauvre sourire.
- Je peux t’accompagner si tu veux », proposa Hiroshi avec un coup d’œil de regret à son lit, mais d’un autre côté il aimait bien la lycéenne, et en cet instant elle semblait vraiment éprouvée.
Narumi accepta et, moins d’un quart d’heure plus tard, l’interne la déposa devant son lycée, vers lequel confluaient de petits groupes d’adolescents.
« Merci beaucoup, Nakano-sempai », le remercia-t-elle en lui tendant son casque et, spontanément, elle lui déposa un petit baiser sur la joue.
Gare à la minette aussi. Elle veut te manger tout cru.
Les paroles de Sakura lui revinrent en mémoire. Son amie lui avait confié avoir remarqué, au cours de leur duo, combien la lycéenne semblait plus intéressée par son professeur que son petit ami légitime. Se pouvait-il qu’elle ait le béguin pour lui ?
Hiroshi secoua la tête. Il était beaucoup trop fatigué pour commencer à échafauder des hypothèses. Pour l’instant, tout ce qu’il voulait était se laisser tomber dans son lit et dormir. OoOoOoOoOoO Suguru, quant à lui, n’avait pas mieux vécu la rupture que Narumi, mais à la différence de cette dernière il n’en avait parlé à personne en regagnant son domicile, encore sous le choc, et n’était pas parvenu à fermer l’œil de la nuit.
Il ne parvenait pas à croire qu’il n’avait pas réagi aux avances de Narumi. Celle-ci avait tous les droits de le traiter de minable, il l’avait sans nul doute humilié au-delà de tout, d’autant qu’il savait pertinemment qu’en dépit de sa façon d’agir, l’adolescente avait dû être tout aussi intimidée que lui.
Tu ne m’aimes pas ! Tu ne m’as jamais aimée !
Le garçon soupira, au bord des larmes. Il y avait certes eu plus de tendresse que de passion dans son cœur, mais il avait aimé Narumi, et ses paroles dures l’avaient blessé, bien qu’elles aient été en tous points méritées. Alors pourquoi, quand sa petite amie l’avait entraîné sur le lit, s’était-il retrouvé au bord de la panique ? Il avait été incapable de rien faire et, pire encore, n’avait éprouvé aucune excitation, aucune envie. Il avait… il avait voulu fuir.
Narumi ne lui pardonnerait jamais un pareil affront, et bien que bouleversé par leur rupture, il savait qu’il ne tenterait pas de la reconquérir ; plus inquiétant encore, il se sentait presque soulagé que leur histoire se soit terminée. Mais quel monstre était-il pour réagir de cette manière ?
Alors, dans le silence et l’obscurité de sa chambre, le visage enfoui dans son oreiller, il laissa enfin couler ses larmes. OoOoOoOoOoO Le lundi suivant, Hiroshi se rendit le soir chez les Fujisaki pour dispenser sa leçon à Ritsu, un peu curieux aussi de voir de quelle manière son frère aîné se ressentait de sa rupture avec Narumi. Comme à l’accoutumée, il arriva un peu en avance et fuma lentement une cigarette, songeur. Depuis deux jours, il ne cessait de repasser dans sa tête le moment magique qu’avait été leur duo, ainsi que les paroles de Sakura après coup.
Était-il vraiment possible qu’il soit en train de succomber au charme timide du pianiste ? Non, c’était tout le contraire ; il y avait un feu et une passion violents qui brûlaient dans le cœur du garçon, et qui ne s’exprimaient qu’à travers la musique. C’était cela que l’interne avait petit à petit fini par découvrir, tout d’abord à travers leurs rares discussions, puis à l’occasion du petit concert de Suguru, et enfin au cours de leur duo. En cette occasion, lui aussi avait laissé ses sentiments s’exprimer par la voix de son instrument, et l’échange avait été intense ; intense et passionné.
Mais alors, si le pianiste avait en lui pareille flamme, comment se faisait-il que, aux dires de Narumi, il soit demeuré aussi passif… aussi inerte ?
« Il est vierge et certainement hétéro.
- Je ne suis pas sûre. C’était intense entre vous deux, sur la fin. Je t’assure ! Il y avait une telle tension sexuelle… Fais gaffe, sa mère a remarqué quelque chose aussi.
Se pouvait-il que Sakura ait raison ? Que, peut-être, Suguru soit attiré par les garçons plutôt que par les filles ?
« Bonsoir, monsieur Nakano. »
Hiroshi détacha le regard du bout incandescent de sa cigarette et le reporta sur celui qui venait d’arriver à sa hauteur.
« Bonsoir, Fujisaki-san. Vous… vous revenez d’un cours ? demanda-t-il, un peu gêné par ce à quoi il avait été en train de penser.
- Oui. J’ai une semaine chargée en perspective. Vous… vous êtes en avance, non ?
- J’aime bien prendre mon temps pour savourer une cigarette… »
Un silence se fit ; Suguru allait-il décider de se confier à lui ? Il en doutait ; le jeune musicien était une muraille quand il en allait de ses sentiments. Hiroshi hésita un court instant puis déclara :
« Okuda-chan… m’a dit que… que vous vous étiez séparé. Je… j’en suis sincèrement désolé. »
Suguru lui renvoya un regard noyé de tristesse, et l’espace d’un instant Hiroshi songea qu’il venait de commettre une énorme indélicatesse, mais le garçon se contenta de hocher la tête.
« Oui. Notre… soirée de Saint Valentin s’est mal terminée.
- Je… si vous souhaitez en parler… Je sais ce que c’est que de vivre une rupture, c’est toujours terriblement douloureux », offrit l’interne, et Suguru se souvint de ce jour où il l’avait vu pleurer devant chez lui. Égoïste, il avait presque fui sans essayer de connaître les causes du désarroi du jeune homme.
« Non, ça va aller… murmura-t-il en fixant le trottoir.
- Mais ça ira mieux si vous vous confiez à quelqu’un, insista l’étudiant, qui s’était attendu à cette réponse. Je ne veux pas vous forcer, bien sûr, mais je sais que le soutien de mon amie Sakura m’a beaucoup aidé les jours suivant la séparation.
- Mais… Le pianiste hésita. Vous avez un cours avec mon frère, je ne veux pas vous retenir… »
Hiroshi se félicita intérieurement. Fujisaki avait mordu à l’hameçon bien plus facilement que ce qu’il l’avait escompté, mais d’un autre côté cela dénotait à quel point il devait être désemparé.
« Nous pouvons en discuter juste après, je ne vous garantis pas que vous vous sentirez beaucoup mieux, mais au moins vous aurez dit ce que vous gardez sur le cœur.
- Je vous remercie, monsieur Nakano. C’est très gentil de votre part de me le proposer. »
Et le garçon s’en voulait d’autant plus en cet instant que lui revenait en mémoire la défiance et la jalousie dont il avait fait preuve envers l’étudiant. Il avait honte, en fin de compte il ne méritait pas pareille mansuétude de la part de celui-ci.
Afin de s’occuper l’esprit et ne plus songer, l’espace d’un moment, à la scène de la rupture, Suguru choisit d’assister à la leçon de guitare. Il ne s’était confié qu’à sa mère, annonçant en peu de mots que Narumi et lui s’étaient séparés, et sa mère n’avait pas insisté, sachant que son fils n’était pas loquace et ne parlerait que lorsqu’il se sentirait prêt à le faire. Toutefois, elle avait été assez choquée par cette annonce totalement inattendue.
Absorbé par le cours, et s’efforçant de faire bonne figure devant Ritsu qui ignorait tout de la situation, Suguru fut toutefois soulagé quand il prit fin ; il appréhendait de se confier à Hiroshi, qu’il ne connaissait que très peu somme toute, mais d’un autre côté c’était cette distance qui l’avait poussé à accepter l’offre du jeune homme.
Tandis qu’Hiroshi félicitait chaleureusement son élève et lui notait quelques exercices à faire, le pianiste sentit une nervosité affreuse s’emparer de lui. Il était ridicule, qu’allait penser Nakano de sa déconvenue ? Il se leva brutalement et quitta le salon.
« Attendez, Fujisaki-san ?
- Je… Je viens de me rappeler que j’avais des choses à faire et…
- Je n’ai pas l’intention de vous juger, Fujisaki-san. Seulement vous écouter. »
Suguru se sentit à nouveau céder à cette voix calme, ce regard empli de compréhension. Il soupira et hocha la tête.
« D’accord, mais pas ici. Nous serons mieux dehors pour parler de ça », dit-il avec un coup d’œil à Ritsu.
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