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CHAPITRE XI
Allongé sur son lit, Suguru songeait à la nuit passée en compagnie d’Hiroshi, à observer les étoiles. Le ciel avait été dégagé et la voûte céleste resplendissante. Cependant, c’était une toute autre étoile qui accaparait ses pensées.
« Pensez-vous réellement que tous les musiciens sont des bons à rien ? L’excellence demande de la rigueur, du travail et des sacrifices aussi parfois.
- Moi, je ne le pense pas…
- Alors pourquoi quelqu’un le penserait à votre place, Nakano ? »
Il soupira. Que le jeune homme ait arrêté la musique était un véritable gâchis. Hiroshi était fait pour briller sur scène, et pas pour éteindre sa flamboyance au fond de livres scolaires. Et cela, Suguru le pensait en dépit des sentiments – toujours plus fort, et toujours plus meurtris – qu’il vouait au lycéen.
C’est terrible qu’il en soit réduit à piétiner ses rêves à cause de sa famille. Sa mère n’avait pas l’air si sévère, pourtant…
Quoi qu’il en soit, il n’avait son mot à dire sur rien alors autant en prendre son parti. Il se leva et alluma son ordinateur portable – il avait des cours à récupérer.
Cependant, quand il cliqua sur la pièce jointe à son courrier pour la télécharger, son écran se figea. Réprimant une injure, Suguru tenta de revenir à la page précédente, mais plus rien ne répondait. Avec un soupir irrité, il pressa le bouton de redémarrage, mais quand il essaya d’accéder à sa boîte aux lettres électronique, tout se bloqua à nouveau. Quelques tentatives infructueuses plus tard, l’adolescent dut se rendre à l’évidence : Internet ne fonctionnait plus sur son ordinateur.
« C’est pas vrai ! » siffla-t-il, furieux et désemparé, car il n’avait pas la moindre idée de comment résoudre ce nouveau problème. De plus, il avait besoin de récupérer rapidement ce document. Il se souvint alors du jeu de piste interactif que lui avait envoyé Hiroshi, et il se jeta sur son téléphone comme si sa vie en dépendait ; avec un peu de chance, le jeune homme pourrait l’aider.
OoOoOoOoOoO
«… Et tu attends quoi pour l’embrasser ? Tu as peur qu’il te colle une autre claque ? » gloussa Sakura en fourrant à la diable des vêtements dans un sac après une séance d’essayage haute en couleurs dans la chambre de son camarade de classe. Celui-ci secoua la tête avec un léger soupir.
« J’ai tâté le terrain, figure-toi, et il n’est pas intéressé par les garçons.
- Tu es certain que tu n’as tâté que le terrain ? Mais où sont donc passés tes talents de roi des dragueurs, Nakano ? Personne ne t’a jamais résisté, que je sache !
- Sauf toi, fit remarquer Hiroshi en repliant soigneusement un superbe kimono de femme. Mais lui, c’est… c’est pas pareil. »
« Allons bon. Sakura reposa son sac et effleura doucement la joue de son ami qui semblait en cet instant terriblement abattu. Qu’est-ce qui n’est pas pareil ? La manière dont il réagit à tes avances ou celle dont tu le considères ? Tu t’étais déjà pris des rebuffades par le passé, alors pourquoi est-ce plus grave pour celle-ci ? »
Hiroshi la regarda d’un air interrogateur.
« Je vais te dire pourquoi, Nakano. Parce que tu l’aimes. Mais comme ça ne t’était jamais arrivé avant, tu ne sais pas comment agir. Fonce, il n’attend que ça.
- Il n’est pas attiré par les garçons, combien de fois je vais devoir te le répéter ? Tu es pénible, à la fin.
- Tu veux que j’aille lui parler pour mettre les choses au clair ? susurra la jeune fille d’un air mutin.
- Surtout pas ! Tu ne ferais qu’empirer les choses !
- Ah ah ! Tu as peur, Nakano ! Peur de ce tu pourrais véritablement entendre… »
La sonnerie du téléphone d’Hiroshi retentit, à l’immense soulagement de celui-ci. Une mélodie que Sakura ne connaissait pas, au piano. Le jeune homme décrocha avec un empressement non feint.
« Nakano ! Oui, salut Fujisaki ! »
La lycéenne sourit. Quand on parlait du loup…
« … Si tu peux passer ? Oui, bien sûr ! Comment, un problème avec Internet ? Hé bien, apporte ton ordinateur ici, j’y jetterai un coup d’œil… D’accord. À tout de suite ! »
Hiroshi raccrocha avec un sourire radieux.
« Laisse-moi deviner, c’était Fujisaki ?
- Il a un problème avec son ordinateur alors il va passer pour me montrer ça, se défendit faiblement le jeune homme.
- Oh, mais je ne te demande pas de te justifier. Bon je vais y aller, j’ai promis de ne pas rentrer trop tard, de toutes manières. Et comme ça vous pourrez roucouler tranquille, tous les deux. Au fait, c’est quoi cette musique que tu as mise en sonnerie ?
- Gymnopédie n°2, d’Erick Satie. C’est… la sonnerie attitrée de Fujisaki », avoua Hiroshi qui se sentit soudain un peu idiot – mais juste un peu. Sakura leva les yeux au ciel et quitta la pièce.
OoOoOoOoOoO
« Hé bien, tu t’es ramassé un beau virus, Fujisaki. »
À l’énoncé du diagnostic, Suguru pâlit. S’il venait à perdre son travail universitaire…
« Oh, dit-il seulement.
- Mais ne t’en fais pas, en principe je devrais arriver à récupérer tes données. Mais il va falloir que tu me laisses ton portable un jour ou deux… Ça ira pour tes cours ?
- Oui, je vais me débrouiller. L’essentiel est que je puisse récupérer mon travail. J’aurais dû faire des copies de sauvegarde, mais… ça me servira de leçon. »
Hiroshi mit l’ordinateur en pause.
« Bon, je verrai ça plus tard, parce que ça risque d’être long. Heu… Que dirais-tu de… de rester dîner ici ce soir ? Je te raccompagnerai après… Il n’y aura que ma mère et moi, proposa-t-il, l’air détaché.
- Ah ? Hé bien… avec plaisir, Nakano.
- Super ! Je vais prévenir ma mère. »
Demeuré seul, Suguru en profita pour jeter un coup d’œil plus approfondi à la chambre de son ami. Elle était grande et meublée avec goût, encombrée dans un coin par des cartons ; les affaires d’Hiroshi, sans aucun doute. Son bureau, assez désordonné contrairement au reste de la pièce, croulait sous les livres scolaires et universitaires.
Alors qu’il s’approchait d’une étagère, Suguru avisa un petit sac posé dans un angle. Un sac en papier décoré de fleurs roses, insolite dans cette chambre de garçon. Le cœur soudain embrasé de curiosité – et de jalousie – il se pencha et jeta un coup d’œil à son contenu : des vêtements de fille ! Il y avait même un soutien-gorge jeté en haut de la pile.
Subitement malheureux à un degré indescriptible, Suguru se rassit. Ces vêtements appartenaient probablement à Sakura, et quoi de plus normal, en fin de compte ? Hiroshi et elle sortaient ensemble, et le jeune homme lui avait confié s’être enfin rangé. Manifestement, il avait tenu parole.
« C’est bon pour ce soir », annonça le lycéen en rentrant dans la chambre. « Ma mère est ravie, apparemment elle t’apprécie beaucoup ! »
Même si je ne suis qu’un bon à rien de musicien ? manqua rétorquer le garçon, qui s’arracha un sourire et répondit à la place : « Oui, nous avons discuté un petit moment lorsque je suis venu chez vous la première fois. »
Tout au long du repas, Suguru s’efforça de ne rien laisser paraître de la vive jalousie qui lui rongeait le cœur. C’était bien sa faute si Hiroshi lui avait préféré Sakura, il n’avait cessé de se mentir et jouer avec lui les vierges effarouchées. Il avait eu peur de ses sentiments, peur du caractère volage du jeune homme… et il l’avait définitivement perdu. Par conséquence, sa jalousie était plus que déplacée, elle n’avait aucun lieu d’être, et il n’avait plus qu’à se résigner.
« … Allez-vous donner d’autres concerts dans l’année ? »
Tiré de ses amères réflexions, Suguru tressaillit presque.
« Je vous demande pardon, madame ?
- Vous vous êtes produit en concert le mois dernier, y en aura-t-il d’autres ? »
Suguru acquiesça.
« Oui. Cela fait partie du cursus universitaire, au même titre que l’histoire de la musique, par exemple. C’était la première fois que je jouais devant un public aussi nombreux, bien qu’il ne se soit agi que du festival de l’université. La prochaine fois, j’espère me produire dans le cadre d’un événement un peu plus prestigieux », dit-il non sans arrogance.
Midori Nakano pouffa.
« Vous savez ce que vous voulez, jeune homme !
- J’ai commencé le piano à quatre ans, madame. Ma mère a longtemps mené une carrière de concertiste avant de se consacrer à l’enseignement. J’ai su très tôt que je voulais faire moi aussi carrière dans la musique, et mon entourage a tout fait pour m’encourager. J’ai travaillé dur, mais j’ai obtenu le privilège d’entrer à l’université des Beaux-Arts à seize ans, sur dérogation, mais après avoir fait mes preuves. J’en suis bien entendu très fier, mais pour moi ce n’est qu’une étape grâce à laquelle j’ai bon espoir d’atteindre un jour… le très haut niveau. »
Sa détermination se reflétait au fond de ses yeux marron, et il ne faisait pas le moindre doute qu’il croyait sincèrement en ses paroles. Suguru Fujisaki n’était pas entré à l’université pour s’amuser, il savait exactement où il voulait aller… et il entendait bien y parvenir.
Hiroshi prit une profonde inspiration, et l’espace d’un instant sa mère pensa qu’il voulait dire quelque chose, mais il se ravisa. Quelques jours auparavant, après la discussion avec son frère, il avait téléphone à Shuichi et s’était expliqué avec lui. Il avait pris une décision, un compromis en quelque sorte, mais il avait réfléchi et décidé de continuer Bad Luck, sans renoncer toutefois à préparer le concours d’entrée de Todai. La conversation avait duré longtemps, mais Shuichi avait fini par accepter les excuses de son ami, et l’assurance qu’il ne voulait pas renoncer à leur rêve.
Les paroles de Suguru avaient achevé de conforter sa décision. Il n’avait accepté de faire des études de médecine que pour se racheter aux yeux de ses parents, répondre à leurs attentes, mais au fond de lui il savait que ce rôle de bon fils n’était pas pour lui.
Il ne voulait pas abandonner la musique et, quoi qu’il puisse advenir, il allait tout essayer pour que vive son rêve.
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Après avoir raccompagné Suguru chez lui, Hiroshi entreprit de s’atteler aux problèmes informatiques du jeune garçon. Bien que n’étant pas à proprement parler un expert, il se débrouillait de manière honorable et il ne lui fallut pas longtemps pour identifier et neutraliser le virus responsable des déboires de son camarade. Par chance, il ne paraissait pas avoir perdu de données et, alors qu’il allait éteindre la machine, Hiroshi ne put s’empêcher, poussé par sa curiosité, d’ouvrir le dossier « Musique ». Il n’avait nullement l’intention de fouiller dans les fichiers de Suguru, mais il voulait savoir quel genre de musique il aimait écouter.
Un dossier, appelé « Synthé », retint son attention et il cliqua dessus. Il comportait une quinzaine de titres, dont quatre aux noms évocateurs de « Mélodie Hiro ». Le jeune homme sourit.
Hiro, hein…
Les fichiers étaient enregistrés au format mp3, et il en sélectionna un au hasard, puis il ferma les yeux pour mieux apprécier la musique. Et il écouta, captivé, les quinze morceaux, imaginant ce qu’ils pourraient être, accompagnés par sa guitare et la voix de Shuichi.
Avec Suguru au clavier, Bad Luck pourrait enfin se donner les moyens de viser haut.
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Hiroshi hésita puis appuya sur le bouton « copier ». C’était du vol ce qu’il venait de faire.
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Le lendemain matin, il
laissa un message à Suguru. Son PC était prêt, il le ramènerait après ses cours.
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Avant d’aller chez Suguru, le guitariste retourna chez lui prendre le PC et s’arrêta à la pâtisserie française dans laquelle il avait rencontré l’autre garçon, et prit de quoi goûter. Il appréhendait un peu. Dans son dossier, Suguru avait noté « Hiro ». Pas « Nakano », ni « Hiroshi » mais « Hiro »… Pourquoi ?
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Deux jours plus tard, ce fut la reprise officielle des répétitions des Bad Luck. Le guitariste récupéra sa guitare chez son frère et reprit le chemin de leur local comme si rien ne s’était passé.
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Le lendemain était le jour des répétitions. Fujisaki était venu en avance pour discuter un peu avec Nakano et fut surpris de l’insulte que Shuichi lui cracha au visage quand il passa devant eux.
Hiroshi détourna le regard puis regarda son amie :
« Vingt ans... avec une vie aussi courte aurais-je l'occasion de manger d'autres délicieuses quenelles ?
- Bien sûr. Allez-vous y réfléchir ? »
Sakura se pencha pour prendre la main du lycéen et l’embrasser mais Shuichi arriva :
- Hime-sama !
- Pourquoi es-tu venue ici ? demanda Hiroshi.
- Hime ! Je vous supplie de revenir au château ! »
Les deux filles devant Suguru grognèrent.
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Haori : veste que l’on enfile par-dessus le kimono.
Hakama : pantalon-jupe large porté sur le kimono.
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