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CHAPITRE XIII
Le silence dans la pièce était si écrasant que les deux garçons tressaillirent quand le téléphone d’Hiroshi se mit à sonner – un vibrant air de J-Pop.
Shuichi… Il ne pouvait pas tomber plus mal.
Que faire ? S’il répondait, il savait que Suguru n’attendrait pas une seconde de plus pour quitter la chambre, et cette fois, il sentait qu’il le perdrait définitivement.
Mais ne pas répondre signifiait probablement se mettre en porte-à-faux vis à vis de Shuichi, qui l’appelait après des jours de brouille.
« Vous ne répondez pas, Nakano ? »
La voix de Suguru était si froide et dénuée d’émotions que le jeune homme grimaça. Manifestement, sa déclaration n’avait pas produit grand effet sur l’étudiant… mais il devait avant tout aller au fond des choses avec lui.
« Non. Je veux en finir avec tout ça, et cette fois je suis bien décidé à tout mettre à plat avec toi. Je suis sincère, Fujisaki, tout ce que je viens de te dire est vrai. »
La sonnerie, insistante et déplacée compte tenu du contexte, se tut enfin. Hiroshi avala sa salive et poursuivit :
« Je… Tout ce que je veux savoir, c’est pourquoi tu m’en veux à ce point, savoir pourquoi tu m’as frappé hier. Tu paraissais fou de colère contre moi… pourquoi ? »
Assis face à lui sur sa chaise, Suguru lui faisait l’impression d’une petite bête prise au piège, plus sur la défensive que jamais. Il paraissait presque avoir… peur de lui. Pour quelle raison ?
Suguru ne disait toujours rien, trop bouleversé pour parvenir à dire un seul mot. Il était complètement perdu. Qui disait la vérité, dans cette histoire ? Shindo prétendait que Nakano se servait de lui ; Hiroshi venait de lui dire – et à cette pensée, il sentait son cœur s’emballer dans sa poitrine – qu’il était fou de lui. Il avait semblé sincère mais… ne s’agissait-il pas encore de simples mots fleuris destinés à endormir sa méfiance afin de mieux parvenir à ses fins ? Et que devenait Sakura, dans tout cela ?
Lui aussi voulait des explications. Ce serait peut-être la dernière discussion qu’ils allaient avoir, mais il fallait qu’ils aillent au fond des choses. Sur ce point-là, il était d’accord avec Hiroshi.
« Nakano… Si… Si comme vous le prétendez vous êtes… fou de moi… pourquoi sortez-vous avec mademoiselle Sakura ? demanda-t-il d’une voix blessée qui contredisait son impassibilité glacée.
- Sakura ? Je ne sors pas avec elle… Je te le jure, Fujisaki, il n’y a rien entre elle et moi, répondit calmement le jeune homme. C’est juste une amie très proche. »
Il ne me croit pas… Pourquoi est-il aussi méfiant ? Qu’est-il allé s’imaginer à propos de Sakura et moi ?
« Fujisaki… Qu’est-ce qui te laisse penser que Sakura et moi sommes ensemble ? »
Suguru se rembrunit encore plus, si c’était possible.
« J’ai… entendu deux lycéennes qui en parlaient… qui disaient que vous aviez gagné un pari et obtenu un rendez-vous. Et aussi, hier… pendant la répétition, deux autres filles parlaient de mademoiselle Sakura et vous… »
Il marqua une courte pause.
« Et vous m’aviez dit que vous aviez décidé de vous ranger, alors… alors j’ai cru que vous faisiez référence à cela. »
Un simple malentendu qui avait dégénéré jusqu’à produire cette épouvantable scène de jalousie en public. Était-il possible que tout soit parti de cela ?
« Je ne sors pas avec Sakura, assura à nouveau Hiroshi d’un ton plus ferme. Cette histoire de rendez-vous n’a jamais été qu’un jeu entre elle et moi. Mais je conçois que d’autres autour de nous aient pu penser que nous étions sérieux… »
Il secoua la tête avec un sourire triste.
« Je me demande bien pourquoi je suis en train de t’expliquer tout ceci. Je… je ne pense plus qu’à toi depuis des jours, alors que je sais pertinemment que tu n’aimes pas les garçons. Mais… j’aimerais tout de même que nous restions amis… s’il te plaît. »
Non, je dois lui dire qu’il se trompe. S’il dit vrai… Je suis prêt à assumer mes sentiments pour lui. Mais je ne supporterai pas qu’il me jette juste après…
Les paroles mauvaises de Shuichi étaient resté fichées dans le cœur de Suguru et y formaient une blessure suppurante. Hiroshi était la première personne pour qui il éprouvait de l’amour, et s’il se contentait de jouer avec lui, il savait qu’il aurait le plus grand mal à s’en remettre.
« Nakano… Est-ce vrai que… que je ne vous intéresse que parce que je suis toujours vierge ? » finit-il par demander d’une voix à peine audible. Hiroshi arbora un air véritablement choqué.
« C’est… ce que tu penses vraiment de moi, Fujisaki ? répondit-il lentement, véritablement atterré – pas étonnant que le garçon ait paru si affolé quand il l’avait entraîné dans cette chambre, et ses paroles prenaient subitement un sens. Tu ne me considères que comme un pervers ?
- Je… C’est ce que monsieur Shindo m’a envoyé à la figure… après m’avoir accusé d’essayer de vous éloigner de lui. Mais je n’ai jamais rien fait de la sorte, je ne savais même pas que vous lui aviez fait écouter mes compositions ! s’écria Suguru après un bref instant de silence, la voix soudain vibrante de colère. Je ne comprends plus rien à ce qui m’arrive depuis que j’ai fait votre rencontre dans ce train ! »
Hiroshi prit une profonde inspiration. Maintenant qu’il détenait une bonne partie des réponses à ses interrogations, il prenait conscience de la profondeur du malaise qui s’était installé entre Suguru et lui. Il avait tout fait pour s’amender, essayer d’aplanir les choses entre le jeune musicien et lui… et Shuichi était venu semer le trouble dans l’esprit de ce dernier.
« C’est faux, Fujisaki. Ce n’est pas ta virginité qui m’intéresse, c’est ta personne, c’est ton talent. Au fil de nos rencontres j’ai appris à te connaître, j’ai découvert à des choses sur toi qui m’ont fait t’apprécier chaque fois un peu plus. J’avoue, au début, je t’ai dragué par habitude, mais j’ai très vite compris que tu n’étais pas du genre à coucher avec le premier venu… que tu étais un garçon sérieux. Mais ce n’est que lorsque le destin, ou appelle ça comme tu veux, a commencé à nous séparer que j’ai compris que je tenais à toi bien plus que ce que je l’avais cru… C’est la vérité, Fujisaki. J’ai changé, je me suis rangé, parce que… en dehors de toi, les autres ne m’intéressent plus. »
Saisi, Suguru ne répondit pas. C’était la première fois de son existence qu’on lui faisait pareille déclaration, et même si une certaine méfiance persistait toujours au fond de lui, il était ébranlé et ne savait plus quelle attitude adopter, d’autant qu’Hiroshi paraissait croire que ses sentiments ne lui seraient jamais retournées – et quoi de plus légitime ? À chaque fois qu’il avait tenté quelque chose, Suguru avait envoyé les griffes comme un petit chat apeuré.
« Nakano… et… et si je vous disais que… contrairement à ce que croyez, moi aussi je vous aime beaucoup ? dit-il, intimidé.
- Tu m’aimes beaucoup ? répéta le jeune homme, incrédule, refusant de s’octroyer le moindre faux-espoir.
- Oui, je… je veux dire qu’en fait… je vous aime. Mais… j’ai toujours pensé que je ne pourrais jamais vous intéresser… et même maintenant, j’hésite à… à vous faire complètement confiance, vous comprenez ? bredouilla-t-il, affreusement gêné, mais de tout cela Hiroshi n’avait retenu que trois mots.
- Tu… tu m’aimes ?
- Oui ! Mais je n’ai pas su vous le dire, et au début je ne comprenais même pas ce que je ressentais pour vous ! C’est pour ça que j’étais jaloux de vous voir papillonner à tort et à travers, jaloux de ces garçons et de ces filles qui pouvaient vous avoir, alors que moi, je… je… »
Suguru s’interrompit, écarlate, les yeux débordants de larmes.
« Vous vous rendez compte, je n’avais encore jamais pleuré pour personne ! » gémit-il en s’essuyant maladroitement. Hiroshi eut un faible sourire. Il décelait la méfiance et la retenue toujours tapies au fond du cœur du jeune garçon. Le lycéen s’était toujours glorifié de la facilité avec laquelle il faisait des conquêtes, et Suguru refusait de figurer au nombre de ces dernières. Contrairement à tous les autres, il ne cherchait pas une éphémère relation basée uniquement sur le plaisir mais quelque chose de durable et de solide dont le ciment était la confiance. Hiroshi savait que s’il ne parvenait pas à remporter la confiance du garçon il n’aurait aucune chance aussi, cédant à une impulsion, il s’agenouilla devant la chaise sur laquelle le jeune musicien était assis et lui saisit les mains.
« Mais qu’est-ce… »
« Non, attends, laisse-moi parler. Je reconnais m’être souvent comporté comme un imbécile au cours des semaines précédentes, mais j’ai changé, c’est la vérité. Je vois bien que tu hésites à me croire, et c’est tout à fait légitime de ta part, alors pour te prouver ma bonne fois je vais te dire quelque chose que je n’ai encore jamais dit à aucune des personnes avec qui je… je suis sorti. »
Intrigué en dépit de tout, Suguru attendit, le cœur battant.
« Je t’aime », dit simplement Hiroshi, et ces trois petits mots, qu’il prononçait en effet pour la première fois, étaient sincères. Lui-même, en cet instant, ressentait une émotion si puissante qu’il était à deux doigts de perdre ses moyens et était presque aussi effrayé qu’un collégien à son premier rendez-vous amoureux.
Lentement, sans attendre de réponse, il lâcha une des mains de Suguru lui effleura la joue d’un geste timide.
« Tu veux bien m’accorder ta confiance ? Je te jure que je ne la trahirai pas. »
Le jeune garçon hocha la tête et, sans un mot, s’inclina vers Hiroshi, toujours agenouillé, et dont le parfum ambré l’enivrait presque. Leurs lèvres se rencontrèrent et s’unirent en un baiser qui n’avait absolument rien de commun avec celui de l’ascenseur ; et qui, pour le jeune homme, était différent de tout ce qu’il avait expérimenté jusqu’à présent.
C’est à cet instant que son téléphone se remit à sonner, le même air de pop tonitruant que la fois précédente. Exaspéré, il le tira de sa poche pour l’éteindre, d’autant qu’il savait maintenant de quelle manière cavalière Shuichi avait agi avec Suguru, et il n’avait pas la moindre envie de lui parler dans l’immédiat.
« Pourquoi ne voulez-vous pas répondre à cette personne ? » s’enquit Suguru, soulagé en réalité que rien ne vienne interrompre cet instant magique – si l’on faisait abstraction du fait qu’ils étaient plantés au beau milieu de la chambre d’un love hotel, et qu’ils devaient sans nul doute présenter un tableau ridicule, mais n’était-ce pas ainsi que le destin s’était évertué à les mettre en présence jusque là ?
« C’est… c’est Shuichi. J’avais l’intention d’avoir une discussion avec lui, c’est d’ailleurs pour ça que je me rendais au café ce soir. Mais là, sachant ce que je sais, je préfère ne pas lui parler, ça risquerait de finir mal », expliqua Hiroshi en replaçant son mobile dans sa poche.
« Je comprends qu’il ait pu être jaloux, mais il n’avait pas à s’en prendre à toi. »
Suguru laissa échapper un petit rire.
« Ne vous en faites pas, Nakano. Je me suis chargé moi-même de lui expliquer ma manière de penser. Pourquoi pensez-vous que je sortais du J-Pop Café ?
- Vous vous êtes expliqués ? questionna Hiroshi, soudain inquiet, car au vu des relations qu’entretenaient les deux garçons, leur discussion n’avait pu qu’être… animée.
- Eh bien, en fait… »
C’est d’un air plutôt satisfait de sa personne que Suguru relata son entretien avec le lycéen, et la façon singulière dont il s’était achevé.
« Tu lui as envoyé ton coca dans la figure ?! »
Pour le coup, c’était l’existence-même de Bad Luck qui se trouvait remise en question, car Hiroshi n’avait à présent pas la moindre idée de la façon dont il allait pouvoir arranger les choses avec son meilleur ami…
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Les deux garçons quittèrent le love hotel beaucoup plus calmes qu’ils n’étaient rentrés. Le regard torve du réceptionniste les suivit.
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Contrairement à ce que les deux amoureux avaient pensé, ils ne se voyaient pas tant que ça. Suguru étudiait dur et Hiro devait jongler entre son emploi à Hit Import, son poste de président des élèves avec des réunions de plus en plus fréquentes à l’approche de la fin du trimestre, ses entraînements en saut en hauteur et les répétitions pour la pièce de théâtre, sans parler des révisions pour Todaï qu’Hiroshi abordait pour l’instant sereinement car selon lui, le coup de cravache serait pendant les vacances d’hiver, pas avant.
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Les deux fils Nakano avaient beaucoup de points communs dont la frilosité. Dès que les arbres se dénudaient, eux commençaient à rajouter des couches de vêtement. Autant dire que l’uniforme hivernal était un calvaire pour Hiroshi qui se languissait de la fin des cours pour remettre son épais manteau et la panoplie qui se complétait avec les gants, le bonnet (arboré plus tôt à cause de sa coupe de cheveux) et l’écharpe.
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